Paris, 15 mai.—«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans le savoir, un chef-d'œuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous; mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant le portrait de demain.
«Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres œuvres aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines épousées à Londres et que les séances avaient tellement exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins. Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.
«Votre
«Claudius Ethal.»
Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.
La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa visite en août dernier, il n'y a pas un an.
«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses fleurs.
«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de liliums; elle s'y sentait mourir.
«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles; ce semeur d'agonies cultivait la langueur.»
Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres.
Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir.
Paris, 16 mai, quatre heures du matin.—J'ai tué Ethal!
Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable. J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie; j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur: c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main, j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son destin.
Et l'enchanteur est mort de son enchantement...
Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles a dénoncé.
J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais, mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière les persiennes closes, il fait déjà grand jour.
Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.
Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant. Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi; je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse.
Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.
Même jour, dix heures du matin.—Ce fut très simple. Il m'avait dit: «à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon regard, en pénétrant ce soir-là chez lui.
«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc: je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont jolies.»
Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la légende.
Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?»
«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là, il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse du génie.»
Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée.
Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer, n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce n'est qu'une esquisse pourtant.»
Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du clair-obscur et de l'enveloppement?
Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum. Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une âme encore plus que d'une fleur.
La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh! la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre et la mort.
«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.
«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby (cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je vous citerais les noms.»
L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.
C'était le tour des autres maintenant.
La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de perles, indiquées—on eût dit à la craie—couraient dans les étoffes; c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.
Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre. C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr, donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main.
«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues, regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs! Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous n'aimons que ceux de serre chaude.
«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!
Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.»
Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que je n'avais pas encore remarqué.
Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une agonie dans cette œuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle phtisique semblait se crisper et pâlir.
«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?»
C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut, étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie, s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de nuit.
Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?—soulignait une voix tout à côté de moi,—et c'est bien le cadre qu'il fallait, à la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien, cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la sœur de Welcôme, la marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble? Regardez donc ses yeux.»
Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait, quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare, toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et Olga Myrianinska.
De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là, chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles; le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation, comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares. Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal. Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de bêtes, car ces monstres vivaient.
C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai, trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes, puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même, et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal recommençait et continuait son œuvre de destruction. Il souillait et salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait, polluait, effritait.
Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage, dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à celle-là!»
Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence, celle-là, c'est la digne sœur de notre cher Welcôme.» Et sous les paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait. «Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.»
Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais plus que cette main.
Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes, pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces perles, l'émeraude empoisonnée, tel un œil, luisait, et sous l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse se convulser lentement et souffrir.
Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus, mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse.
Ethal, arc-bouté sur ses reins, essayait de se lever et cherchait à mordre: il ne mordait que ses doigts, le misérable! Sa main restée libre m'avait saisi au cou et s'efforçait de m'étrangler, mais je lui tenais toujours la tête à la renverse et la contraignais à boire; la gemme brisée était vide, sa main ne me serrait plus que faiblement, une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses avaient roulé, telles deux billes, vers les tempes tout à coup creusées; puis elles chavirèrent sous les paupières qui ne continrent plus que du blanc, et tout ce corps crispé se détendit.
«Actum est.» Autour de moi, c'était la veillée blanche et funèbre des fleurs.
La tête gisait sur l'épaule, la bouche hideusement ouverte: la main aux bagues avait glissé sur la poitrine, je la posai à côté de lui sur un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zébrures des étoffes, le regard de Welcôme me suivait à travers les yeux de la marquise Eddy, à la fois atterrés et complices, et je ne regrettais rien.
Je défripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate, ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier.
29 mai 1899.—Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y ai été confronté avec le cadavre. Je dis confronté: confrontation est un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupçon ne m'a même pas effleuré et que j'ai été appelé là comme ami du mort, prié par le commissaire d'éclairer, de renseigner la justice sur les causes hypothétiques de ce mystérieux suicide; car, pour tout le monde, il y a eu suicide. Le chaton brisé de la bague en a témoigné, les médecins ont déclaré une intoxication de curare, et la décoration même de l'atelier, cette apothéose de tubéreuses et de liliums entassés autour du corps, comme pour une veillée funèbre, ont été, pour le commissaire, l'indice d'une préméditation.
Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius Ethal, Anglais spleenétique et artiste bizarre, s'est donné volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague empoisonnée; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la présence dans l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai même pas inquiété, et je n'ai rien fait pourtant pour établir mon alibi. Au moindre soupçon, à la moindre équivoque, j'aurais avoué, j'aurais crié hautement mon acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un justicier.
Ethal devait mourir, il avait comblé la coupe; la preuve en est dans le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte, presque sans m'en douter.
Même jour, onze heures du soir.—Je viens de relire mon manuscrit. Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté! Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses portraits?
C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au suicide, autre folie!
Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue Servandoni.
Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et, l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je me suis rué dans l'atelier.
Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au portrait de la duchesse de Searley.
Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri, saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs, messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et, brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je laissais retomber cette main.
—Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six heures, dans cet atelier?—Mais parfaitement, monsieur. Ethal était arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher). Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an, Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré en possession de ses œuvres; il y attachait une importance énorme. Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis... Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions nous retrouver ce soir.—Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir, monsieur, la détermination prise par votre ami?—Rien, absolument rien. J'en suis atterré, abasourdi.—Ne parliez-vous pas d'une lettre?—En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre disposition.—Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance, monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous retirer.»
Et ce fut tout.
Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne serait arrivé.—Il faudra mettre une religieuse auprès de lui, William.—Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver, sans doute?—Madame?...—Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne faisons que télégraphier depuis ce matin.»
Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti.
Je ne me reconnais plus. Ma sensibilité est tout à fait annihilée. Jamais je n'ai été aussi calme. Est-ce le meurtre qui a développé en moi cette puissance de sang-froid et cette singulière énergie? Et jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant d'heure en heure d'un acte de justice accompli.
30 mai, neuf heures du matin.—Où étais-je? D'où sortaient ces tronçons de portiques et ces longs fûts de colonnes dressés à l'infini? Que de décombres, mon Dieu! Et ces vieilles statues mutilées et ces socles dans le sable, comme il y en avait, comme il y en avait! Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas un lierre.. Du sable et du sable toujours. C'était une étrange solitude. Pas un oiseau dans l'air. Et quel silence! Et comme l'air était doux; et j'aimais cette ville morte transparente de lune et l'immatérielle pureté de cette nuit. Le porphyre des colonnes y avait des reflets si limpides, et rien ne bougeait dans les ténèbres. C'était un calme délicieux, immobilisant à l'infini des stèles, des pilastres, des pylones et des portiques... Et peu à peu, des froissements de plumes frémirent autour de moi et m'étonnèrent sans m'effrayer; mais d'où pouvaient-ils venir, puisque la ville était morte et qu'il n'y avait pas d'oiseaux? Et, dans la même minute, comme de glauques pierreries pâlirent dans les ténèbres, et je crus à quelques flaques d'eau reflétant des étoiles. Mais il n'y avait pas plus d'eau dans ce désert que d'étoiles dans ce ciel... Et des souffles, des mots à peine murmurés bruirent à mes oreilles, des phrases caresseuses épelées dans un idiome inconnu. Et j'aimais ce chuchotis aux consonnes atténuées, aux voyelles si douces que je ne comprenais pas.. Et les portiques, les stèles tout à coup se peuplèrent. Étaient-ce des cariatides qui s'étaient animées? Jamais je n'avais vu de si doux visages de femmes. Elles s'approchèrent en cercle autour de moi et, tout à coup, se tinrent immobiles; elles étaient couleur de cendre et mitrées, coiffées de tiares en cône comme les prêtresses d'Indra. Je n'avais pas peur et pourtant je frissonnais, mais d'un frisson voluptueux, aigu, qui n'était pas de l'épouvante. J'avais déjà vu ces figures quelque part: oui, j'avais déjà vu ces lourdes paupières ourlées et ces sourires triangulaires. Mais où cela? Somnolentes et ironiques, elles se balançaient maintenant autour de moi; et ce que j'avais pris pour des bruissements d'ailes était le crissement de longues pendeloques d'émeraudes et de métal cliquetant le long de tuniques de soie; leurs nudités étaient cuirassées de joyaux; des anneaux d'émail, des pectoraux de gemmes étreignaient leurs chevilles et leurs seins. Tout à coup, d'inattendues phosphorescences s'allumèrent dans leurs yeux, des profondeurs sublimes transfigurèrent tous ces visages dont les tiares furent illuminées, et puis tout s'évanouit! Mais je savais maintenant à qui elles ressemblaient. C'étaient autant de «Salomé dansantes,» la «Salomé» de la fameuse aquarelle de Gustave Moreau. Quant aux regards lumineux, aux prunelles phosphorescentes, c'étaient les yeux d'émeraude de l'idole d'onyx, de la petite Astarté de la maison de Woolwich et de mon parloir.
Jamais je n'ai eu un si doux rêve.
Paris, 5 juin 1899.—Depuis trois jours, c'est l'ignominie des articles et des «premiers Paris» sur Ethal: toutes les boues remuées, toutes les misères de sa vie fouillées, mises au jour comme autant d'épaves, avec le stock des anecdotes vraies ou fausses et des légendes colportées depuis quinze ans sur l'homme et sur le peintre. Son talent même est contesté, et là je reconnais l'influence des confrères. Des femmes sont mêlées à ces histoires, dont l'incognito est à peine respecté; à celles-là, on ne pardonne pas la vogue de leurs portraits; les initiales les dénoncent. Dans quelques-uns de ces articles mon nom est prononcé; on me cite comme l'ami du mort, et toutes les hontes ressuscitées autour du cadavre rejaillissent aussi sur moi.
Quelle humanité de hyènes! Et comme il avait raison de les mépriser et de les fouailler de ses sarcasmes et de les braver de toutes ses folies d'excentrique, ces faméliques rôdeurs de cimetières qui, le cercueil à peine fermé, viennent flairer et mordre le corps encore frais.
Cela a été un suicide «bien parisien», comme l'a écrit un imbécile.
Imbéciles tous et lâches et curieux de scandales et, les misérables, en vivant. Quel article nécrologique me réservent-ils? Mais ils n'auront pas le plaisir de me l'écrire. J'ai assez de ce Paris de snobs et de cette vieille Europe routinière et pourrie. Le meurtre d'Ethal m'a libéré, éclairé. Je me suis reconquis et je suis bien moi. Welcôme avait raison: voyager, vivre avec ferveur une vie de passion et d'aventures, s'anéantir dans de l'inconnu, dans de l'infini, dans l'énergie des peuples jeunes, dans la beauté des races immuables, dans la sublimité des instincts.
Je vais réunir mes hommes d'affaires, tout liquider, tout quitter, partir!
Paris, 9 juin.—Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une vision: un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible, s'est manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'ordonnance de Corbin, fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue saine: «Elle» m'est apparue.
Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, un livre devant moi, donc, je ne dormais pas.
C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon lit, légèrement renversée en arrière et comme flottante dans la chambre; ses orteils ne touchaient pas le sol; elle paraissait dormir.
Les paupières baissées, les lèvres entr'ouvertes, sa nudité s'offrait, abandonnée et chaste; ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa tête en extase, et la cambrure de son torse s'en effilait, ponctué aux aisselles de rouille.
C'était une vision délirante; sa chair avait des transparences de jade; mais de son front diadémé d'émeraudes voltigeait et coulait un voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et s'enroulait aux hanches pour se nouer comme un lien autour des deux chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition.
Et j'aurais voulu connaître le regard caché sous ses paupières closes. Un secret pressentiment me disait que cette nudité léthargique possédait l'énigme de ma guérison, cette figure en extase de morte amoureuse était la vivante incarnation de mon secret.
Et ces mots frémirent à mon oreille: «Astarté, Acté, Alexandrie.» Et la figure s'évanouit.
Astarté, le nom de la Vénus syrienne; Acté, celui d'une affranchie; Alexandrie, la ville des Ptolémées, des courtisanes et des philosophes; Astarté! le nom d'un démon aussi.
Paris, 28 juillet.—Je pars demain pour l'Égypte.»
Ainsi finissait le manuscrit de M. de Phocas.
FIN
| Le legs | 1 |
| Le manuscrit | 13 |
| L'oppression | 27 |
| Les yeux | 37 |
| Izé Kranile | 49 |
| L'envoûtement | 61 |
| L'effroi du masque | 73 |
| Le guérisseur | 85 |
| L'emprise | 99 |
| Série d'eaux-fortes | 111 |
| L'homme aux poupées | 123 |
| L'œil d'Éboli | 133 |
| Liseur d'âmes | 143 |
| Quelques monstres | 155 |
| Les larves | 167 |
| Vers le sabbat | 179 |
| L'opium | 191 |
| Smarra | 201 |
| Le sphinx | 209 |
| Sir Thomas Welcôme | 219 |
| Autre piste | 231 |
| Le spectre d'Izé | 241 |
| Cloaca maxima | 253 |
| Les millions de sir Thomas | 265 |
| Le gouffre | 275 |
| Une lueur | 285 |
| Le refuge | 297 |
| Lasciate ogni speranza | 309 |
| Envoi de fleurs! | 321 |
| La ville d'or | 335 |
| Le piège | 347 |
| Tu n'iras pas plus loin | 359 |
| Date Lilia | 369 |
| Le meurtre | 381 |
| La déesse | 395 |
SAINT-DENIS.—IMP. M. MOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.—13224
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