Title: Théâtre de Hrotsvitha
Author: Hrotsvitha
Translator: Charles Magnin
Release date: February 2, 2015 [eBook #48135]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS AVEC LE TEXTE LATIN REVU SUR LE MANUSCRIT DE MUNICH
PRÉCÉDÉ
D’une introduction et suivi de notes
PAR
Charles MAGNIN
Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
A PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Rue du Cloître-Saint-Benoit, 77
1845
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
CAUSERIES ET MÉDITATIONS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 2 vol. in-8o.
LES ORIGINES DU THÉATRE MODERNE, t. Ier, Introduction complète. 1 vol. in-8o.
DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. (Présentation des pièces, comités de lecture, censure dramatique), Revue des Deux-Mondes, no du 1er septembre 1839; (Distributions des rôles, directeur de troupes, acteurs), no du 14 avril 1840; (Affiches, annonces, billets d’entrée), no du 1er novembre 1840.
LA COMÉDIE AU IVe SIÈCLE; QUEROLUS. Revue des Deux-Mondes, no du 15 juin 1835.
FRAGMENTS INÉDITS D’UN COMIQUE DU VIIe SIÈCLE. Bibliothèque de l’École des Chartes, t. Ier.
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
DE L’IMPRIMERIE DE CRAPELET
RUE DE VAUGIRARD, No 9
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
RELIGIEUSE ALLEMANDE
DU XE SIÈCLE
TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS
AVEC LE TEXTE LATIN REVU SUR LE MANUSCRIT DE MUNICH
PRÉCÉDÉ
D’UNE INTRODUCTION ET SUIVI DE NOTES
PAR
CHARLES MAGNIN
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
A PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
RUE DE CLOÎTRE SAINT-BENOÎT, No 7
1845
Εἰ Σαπφὼ δεκάτη Μουσάων ἐστὶν ἀδόντων,
Ῥοσβὶθ' ἑνδεκάτη Μοῦσα καταγράφεται.
Vilibaldus Birkhammer.
Rara avis in Saxonia visa est.
Henricus Bodo.
I.
Un recueil de drames portant la date du Xe siècle et signé, comme celui-ci, d’un nom de femme, et, qui plus est, de religieuse, est un phénomène des plus remarquables et qui intéresse à la fois les mœurs, les lettres et la discipline de l’Église. Toutefois ce livre, quelque singulier qu’il paraisse, n’est point une œuvre exceptionnelle, sans antécédents et sans analogues. Le théâtre de Hrotsvitha confirme, au contraire, tout un ensemble de faits récemment étudiés et mis en lumière.
On avait cru jusqu’ici trop légèrement qu’entre le VIe et le XIIe siècle de notre ère toute représentation scénique avait été abolie, et qu’il fallait désespérer de rien trouver de ce genre en Europe, pendant toute la durée du moyen âge. Dans une série de leçons présentées, il y a dix ans, à la Faculté des lettres de Paris, j’ai essayé d’établir la vérité contraire, en produisant un grand nombre de textes et de monuments jusque-là négligés ou inconnus. Chaque siècle ainsi patiemment interrogé est venu déposer de l’incessante activité du génie scénique. La période féodale elle-même, cet âge de concentration religieuse et de morcellement social, durant lequel il semble qu’il ne pût exister pour le drame ni poëte, ni scène, ni spectateurs, nous a fourni le plus inattendu et le plus riche contingent théâtral. C’est en pleine féodalité, au milieu de la moins lettrée des époques obscures, dans le Xe siècle, en un mot, à qui l’on refuse généralement toute science, toute poésie, tout sentiment du beau, toute délicatesse de pensée ou de langage, que s’est montré à nous le monument le plus considérable et le moins imparfait de ce théâtre intermédiaire, dont on avait jusqu’ici méconnu l’existence, parce qu’on s’obstinait à le chercher par habitude dans des lieux et sous des formes qui depuis longtemps n’existaient plus.
Éclairé par l’étude des origines de la tragédie grecque, que nous avons vue sortir demi-lyrique des hiérons de Bacchus et des processions dionysiaques[1], nous avons pensé que du VIe au XIIe siècle le drame chrétien devait se montrer dans les parvis ou sous les arceaux mêmes de nos plus anciennes cathédrales. En effet, depuis la chute du polythéisme, et surtout depuis l’établissement des conquérants barbares dans les provinces romaines, les théâtres antiques avaient cessé peu à peu de recevoir la foule déshabituée des spectacles sanglants ou obscènes qui charmaient la corruption payenne. La plupart de ces édifices avaient été successivement transformés en citadelles contre les invasions des Goths, des Francs, des Sarrasins et des Normands. Plus tard, avec les pierres tirées de leurs ruines, la société chrétienne et barbare éleva les seules constructions dont elle eût besoin, à savoir, des donjons sur la crête des collines, pour l’aristocratie militaire; dans la plaine et dans les villes, des cathédrales et des abbayes pour l’aristocratie intellectuelle et cléricale. A la place des cirques et des amphithéâtres, qui avaient autrefois réuni d’immenses populations dans une même idée comme dans une même enceinte, on vit s’élever les églises aux larges nefs, véritables lieux d’assemblée, ainsi que leur nom l’indique, qui recevaient, aux jours solennels, et réunissaient, sans les confondre, les fidèles de tous les états, les barons et les clercs, les hommes d’armes et les artisans, les manants des cités et les serfs de la glèbe, et présentaient ainsi, malgré la séparation profonde de toutes les classes, la chose dont le drame a besoin par-dessus toute autre, je veux dire, un grand auditoire prêt à s’unir dans une pensée sympathique et à palpiter sous une émotion commune.
Il en fut de même et mieux encore dans l’enceinte des monastères, ces asiles privilégiés, qui s’ouvraient pourtant à toutes les conditions, et, à de certains jours, conviaient les séculiers à leurs fêtes. A l’abri de ces sanctuaires de la science, de la piété et des beaux-arts, le drame au moyen âge put se développer plus hardi, plus poétique, plus affranchi de l’inflexibilité des rites. Que l’on compare les pièces de Hrotsvitha aux drames si sévèrement liturgiques qui, à cette époque et même un peu plus tard, étaient offerts par le clergé à la dévotion populaire; que l’on rapproche, par exemple, Gallicanus ou Callimaque, ces œuvres presque laïques et à demi mondaines, du rigide et court Mystère des Vierges sages et des Vierges folles, espèce de séquence dialoguée qu’a publiée M. Raynouard[2], et qu’on nous dise si ce dernier morceau n’a pas, dans sa concision toute hiératique, un caractère de roideur ou, si l’on veut, de gravité sacerdotale, qui le distingue, de la manière la plus tranchée, des six drames que nous publions. Dans ceux-ci, on sent, à chaque scène, un auteur non-seulement nourri de l’Écriture, des Pères et des agiographes, mais familier avec les vers de Plaute et de Térence, d’Horace et de Virgile; on sent un auteur qui écrit non pour être psalmodié du haut d’un jubé, mais pour être joué avec apparat dans la grande salle d’un noble Chapitre. En effet, nous savons, à n’en pas douter, que c’est dans une illustre abbaye saxonne que furent représentés les drames de Hrotsvitha, probablement en présence de l’évêque diocésain[3] et de son clergé, devant plusieurs nobles dames de la maison ducale de Saxe et quelques hauts dignitaires de la cour impériale, sans compter, au fond de l’auditoire, la foule émerveillée des manants du voisinage et (qui sait même?) plus loin, sur les marches du grand escalier, quelques serfs ou gens mainmortables de la riche et puissante abbaye[4].
C’est une chose étrange à dire, et pourtant aussi vraie que singulière: l’abbaye de Gandersheim est au Xe siècle, comme la royale maison de Saint-Cyr au XVIIe, un sujet obligé d’étude pour tout historien sérieux du théâtre. Ce célèbre monastère a été pour l’Allemagne une sorte d’oasis intellectuelle, jetée au milieu des steppes de la barbarie. Là fleurirent mieux qu’en aucun autre endroit du nord de l’Europe, la piété, les arts, la civilisation et la poésie. Cette sainte demeure, recommandable à tant de titres, a un droit particulier à la vénération des amis des lettres. Je n’hésite pas, quant à moi, à la saluer, sinon comme le plus ancien, du moins comme un des plus glorieux berceaux de l’art des Lope de Vega, des Calderon et des Corneille.
II.
L’abbaye de Gandersheim ou de Gandesheim, de l’ordre de saint Benoît, a été fondée ou plutôt restaurée en 852[5], par un des arrière-petits-neveux de Witikind, Ludolfe, d’abord comte, puis duc de Saxe, lequel entreprit cette œuvre pieuse à la prière de sa femme Oda, princesse de race franque[6]. Le premier siége de ce monastère fut à Brunshusen, ou Brunshausen; mais, dès 856, l’emplacement ayant paru insuffisant, Ludolfe résolut de transférer cette sainte maison, à laquelle il avait confié cinq de ses filles[7], sur les bords d’une rivière voisine, nommée Ganda, au milieu de bruyères et de forêts, devenues peu à peu la ville de Gandersheim. Ludolfe, mort en 859[8], ne put achever cette entreprise, qui ne reçut son entière exécution qu’en 881, par les soins et les libéralités de sa veuve. Celle-ci, âgée alors de soixante-trois ans, se retira dans cet asile, et y vécut, après la mort de presque tous les siens, jusqu’à l’âge de cent sept ans. Ce monastère ne compte guère dans la liste de ses abbesses que des princesses du sang impérial ou ducal. Les trois premières, Hathumoda, Gerberge et Christine, étaient toutes trois filles des fondateurs, et administrèrent l’illustre abbaye du vivant et d’après les conseils de leur mère. Il y a, si je ne me trompe, un rapport frappant, et qui n’est peut-être pas fortuit, entre cette vénérable centenaire, qui vit disparaître presque tous les siens et ensevelit de ses mains affaiblies quatre de ses filles mortes au service du Christ, et un des drames que l’on va lire. Je veux parler de la dernière pièce du recueil, intitulée Sapience, où nous voyons une mère, courbée par les ans, creuser la tombe de ses trois filles, mortes pour la gloire de Jésus-Christ, et exhaler ensuite pieusement son âme dans une fervente prière.
Lorsqu’en 874 (année funeste, signalée par la peste et par la famine), la première abbesse de Gandersheim, Hathumoda, fut rappelée à Dieu, à l’âge de trente-trois ans, il se passa dans l’intérieur de cette pieuse maison, un spectacle dont le souvenir doit occuper une place notable dans l’histoire littéraire. C’était alors l’usage aux obsèques des abbés et des abbesses, de réciter et souvent même d’improviser, sur leurs tombes, des dialogues funèbres, espèces de nénies dramatiques, dont il nous est parvenu plus d’un curieux exemple. A la mort de Hathumoda, Wichbert, d’abord moine au couvent de Corbie en Saxe, puis religieux dans l’abbaye de Lampspring[9], et, enfin, évêque d’Hildesheim, Wichbert qui, en cette qualité, devait bientôt (en 881) faire la dédicace des nouvelles constructions de Gandersheim, et qui paraît avoir été allié par le sang à la maison de Saxe[10], vint à Brunshusen présider aux funérailles de la jeune abbesse et échangea avec les religieuses éplorées des gémissements et des consolations pieuses. Nous possédons encore le dialogue, sorte de drame funéraire, où Wichbert remplit le principal rôle, sous le nom d’Agius, traduction grecque de son nom théotisque[11].
Cependant Gerberge succéda à sa sœur Hathumoda; mais la vocation de cette princesse eut à soutenir de bien pénibles épreuves. Elle était mariée au comte Bernhard, quand elle prit la résolution de se retirer à Gandersheim, sous l’aile de sa sainte mère. Le rude Saxon vint l’y réclamer et menaçait d’employer la violence. Forcé de partir pour une expédition militaire, il jura qu’à son retour il saurait bien contraindre sa femme à rentrer dans le manoir commun et à partager le lit conjugal; mais il fut tué avant la fin de la campagne. Dans cette aventure, racontée avec complaisance par Hrotsvitha dans un de ses ouvrages[12], il est difficile de ne pas reconnaître ce qui lui a inspiré le choix de sa première pièce de théâtre. Il est vrai que, bien différent du comte Bernhard, Gallicanus renonce volontairement à la possession de sa fiancée; mais il n’en existe pas moins entre la délicate situation de Constance et celle de Gerberge, une frappante analogie, qui ne pouvait manquer de doubler, pour les chastes habitantes de Gandersheim, l’intérêt qu’offrait déjà par elle-même l’histoire de Constance et de Gallicanus.
Après vingt-deux ans de fonctions abbatiales, l’an 896, Gerberge alla rejoindre Hathumoda[13]. Alors Christine, la plus jeune des filles de la duchesse Oda, alors âgée de cent-un ans, lui succéda. Six années après, en 903[14], les descendantes directes des fondateurs venant à manquer, une savante religieuse du monastère, nommée Hrotsvitha[15], fut élue quatrième abbesse. On a souvent confondu cette première Hrotsvitha avec la simple nonne du même couvent, qui, soixante ans plus tard, rendit ce nom si célèbre. Suivant les uns, Hrotsvitha l’abbesse sortait de la seconde branche de la famille ducale de Saxe, et était fille du duc Othon l’Illustre, second fils de Ludolfe et père de l’empereur Henri l’Oiseleur[16]. Selon d’autres, Hrotsvitha était fille d’un roi de Grèce[17]; origine romanesque, et d’autant moins vraisemblable, que les filles allemandes étaient seules admises dans le couvent de Gandersheim. Au reste, quelle que fût sa naissance, cette première Hrotsvitha était digne par ses talents de gouverner la noble abbaye. Elle excellait en plusieurs sciences, notamment dans la logique et la rhétorique. Elle avait même composé un traité de logique fort estimé, qui ne nous est pas parvenu[18]. Il serait possible que les Vies en prose de saint Willibald et de saint Wunibald attribuées par Casimir Oudin à l’illustre nonne Hrotsvitha[19], mais qui sont d’une main certainement plus ancienne, comme Oudin l’a reconnu ailleurs[20], fussent l’ouvrage de la première Hrotsvitha. Elle mourut en 906[21], d’autres disent en 926.
Comme l’histoire de ces époques est rarement exempte de légendes superstitieuses, on a raconté que cette savante abbesse eut le pouvoir d’arracher au démon un pacte ou cédule qu’un jeune imprudent avait souscrit de son sang[22]. Cette tradition, glorieuse pour Gandersheim et pour la mémoire de son abbesse, me paraît avoir pu engager notre Hrotsvitha à traiter deux fois indirectement ce sujet fantastique dans ses légendes en vers.
L’abbaye de Gandersheim, dont l’abbesse avait le titre de Fürstäbtin et siégeait à la diète, a été sécularisée au commencement de ce siècle. Cependant, sa magnifique église, ainsi que les bâtiments du monastère et leurs dépendances, sont encore debout. Il serait bien désirable que la gravure se hâtât de reproduire, pendant qu’il en est temps, tous les détails de construction et de disposition tant intérieures qu’extérieures de cette vénérable abbaye, à laquelle se rattachent tant et de si précieux souvenirs. Leuckfeld et Harenberg ont joint à leurs volumineux ouvrages sur Gandersheim quelques planches (vues, sceaux, cartes, etc.) qui, bien qu’insuffisantes, ne sont pourtant point sans intérêt.—Passons maintenant à Hrotsvitha.
Nous ne possédons guère sur la vie de cette femme illustre d’autres renseignements que ceux qu’elle nous fournit elle-même dans ses ouvrages, et notamment dans ses préfaces et ses épîtres dédicatoires, dont elle est, par bonheur, assez prodigue. Cette merveille de l’Allemagne a été pour la plupart de ses biographes une occasion d’erreurs d’autant plus graves, que ses écrits, source à peu près unique où il soit possible de puiser avec certitude, ont été plus longtemps moins étudiés et moins bien connus.
On ne s’accorde même pas sur son nom; les variantes sont nombreuses. Cependant, en plusieurs endroits du beau manuscrit de Munich, le seul qui nous reste, et qui paraît de la fin du Xe siècle ou du commencement du XIe siècle, c’est-à-dire, à peu près contemporain, elle se nomme elle-même Hrotsvith[23]. Henri Bodo, moine de Cluse, un des plus anciens historiens qui l’ait citée, l’appelle Hrosvita[24], en élidant le t médial. Il n’est donc pas douteux que tel ait été son nom ou son surnom; je dis surnom, car elle-même traduit, avec une certaine jactance poétique, cette sonore appellation de Hrotsvitha par clamor validus: «Ego clamor validus Gandesheimensis;» moi la voix forte, la voix retentissante de Gandersheim. Tel paraît être, en effet, le sens du vieux mot Hruodsuind, d’où sont venus Hrothsuit et Hrotsuitha. Cette interprétation fournie par elle-même, et que confirme Jacques Grimm[25], détruit l’explication plus gracieuse, et moins solide, de J.-Chr. Gottsched, qui avait proposé de traduire le nom de Hrotsvitha par Rose blanche[26], et renverse, du même coup, une autre hypothèse, encore moins admissible du conseiller Martin Frédéric Seidel[27], qui prétend, d’après Knesebeck (mais sans faire connaître l’ouvrage où ce paradoxe est consigné), que l’H initial de Hrotsvitha n’est pas le signe d’aspiration ajouté si fréquemment, au moyen âge, devant certains noms germaniques, tels que Hrabanus, Hrodolphus, Hcarolus, mais l’abréviation de Helena. Sur cette supposition, Seidel a soutenu que le nom de Hrotsvitha cachait celui de Helena a Rossow, rattachant ainsi notre auteur, à une ancienne famille saxonne mentionnée dans la chronique d’Enzelt, mais que Gottsched ne croit pas remonter, à beaucoup près, au Xe siècle. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’une aussi chimérique conjecture ait été reçue sans difficulté dans un grand nombre d’histoires littéraires estimées, notamment dans celles de Saxius[28] et de Wachler[29].
On s’est trompé d’une manière moins excusable sur le temps où elle a vécu. D’abord, il faut citer comme un mémorable exemple d’infatuation nationale, l’opinion de l’Anglais Laurent Humphrey, qui jaloux de conquérir cette muse à sa patrie, n’a rien trouvé de mieux que de la confondre avec la poëtesse anglaise Hilda Heresvida, qui vécut au VIIe siècle[30]. Il ne servirait de rien à ce critique trop patriote, de prouver, comme il s’efforce en vain d’y parvenir, que Hilda vivait au IXe siècle[31], puisque Hrotsvitha ne vécut pas plus au IXe siècle, comme le dit Trithème[32], qu’au XIIe, comme on pourrait l’induire de l’index scriptorum mediæ et infimæ Latinitatis de notre illustre du Cange.
Il résulte, avec la dernière évidence, d’un poëme de Hrotsvitha (Historia sive panegyris Oddonum), qu’elle écrivait dans la dernière moitié du Xe siècle. Il est plus difficile de déterminer exactement la date de sa naissance et celle de sa mort. Hrotsvitha nous apprend elle-même[33] qu’elle vint au monde longtemps après la mort d’Othon l’Illustre, duc de Saxe, père de Henri l’Oiseleur, arrivée le 30 novembre 912. Ailleurs (préface de ses légendes en vers), elle se dit un peu plus âgée que la fille de Henri, duc de Bavière, Gerberge II, sacrée abbesse de Gandersheim l’an 959[34], et née, suivant toutes les apparences, vers l’an 940[35]. Il résulte de ces deux indices combinés, que Hrotsvitha a dû naître entre les années 912 et 940, et beaucoup plus près de la seconde date que de la première, par conséquent, vers 930 ou 935[36]. La date de sa mort est encore plus incertaine. Un seul point est hors de doute, c’est qu’elle poussa sa carrière fort au delà de l’an 968, puisque le fragment qui nous reste du Panégyrique des Othons comprend les événements de cette année[37], et que postérieurement à ce poëme, Hrotsvitha en composa un autre sur la fondation du monastère de Gandersheim[38]. Casimir Oudin dit qu’elle mourut l’an 1001[39]; elle aurait eu soixante-sept ans, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos précédents calculs. Oudin fonde son opinion sur ce que Hrotsvitha a célébré les trois premiers Othons. Il est vrai que le premier livre du poëme, le seul qui subsiste, finit à la mort d’Othon Ier; mais le titre même de l’ouvrage (Panegyris Oddonum), prouve que nous n’en possédons que la première partie. La seconde dédicace adressée à Othon, roi des Romains, qui devint bientôt Othon II[40], formait probablement le préambule du second livre, consacré aux actions de ce prince. Ajoutons qu’on lit dans une chronique des évêques d’Hildesheim[41], que Hrotsvitha a célébré les trois Othons. De ce dernier fait, s’il était bien établi, il résulterait que notre auteur aurait vécu au delà de l’an 1002, ce qui n’aurait, d’ailleurs, rien que de très-vraisemblable.
La vie de cette femme illustre avant son entrée à Gandersheim nous est absolument inconnue. Cependant, elle montre dans ses écrits trop de connaissance du monde et des passions, pour que nous puissions supposer qu’elle leur soit demeurée entièrement étrangère. Quant à sa vie monastique, elle-même nous en révèle quelques particularités fort simples, mais qui sont intéressantes dans leur simplicité. Elle entra au monastère de Gandersheim un peu après Gerberge, c’est-à-dire, avant 959, à l’âge d’environ vingt-trois ans. Elle y perfectionna son éducation religieuse et littéraire. En effet, dans cette pieuse et docte maison, comme dans presque toutes celles de l’ordre de saint Benoît, on mêlait à l’étude des Livres Saints la lecture des chefs-d’œuvres de l’antiquité. Plusieurs écrivains assurent que Hrotsvitha était versée dans les lettres grecques[42], ce dont il nous semble permis de douter. Elle parle avec une modestie naïve de ses premiers essais poétiques. Dans la préface en prose placée à la tête de ses légendes, composées vers l’an 960, elle sollicite l’indulgence pour les fautes qu’elle a pu commettre contre la prosodie, et la grammaire, alléguant pour excuse la solitude du cloître, la faiblesse de son sexe et son âge encore éloigné de la maturité. Elle devait avoir à peu près vingt-cinq ans. «Elle ne s’est proposé, dit-elle, d’autre but en écrivant ses vers, que d’empêcher le faible génie que lui a départi le ciel de croupir dans son sein et de se rouiller par sa négligence; elle a voulu le forcer à rendre, sous le marteau de la dévotion, un faible son à la louange de Dieu.» Dans une invocation en vers élégiaques qui précède le premier de ses récits en vers (l’Histoire de la nativité de la Sainte Vierge), elle demande à la mère de Dieu de lui délier la langue, et rappelle humblement, à cette occasion, l’exemple de l’ânesse de l’Ancien Testament, à laquelle Dieu daigna accorder la parole.