SCENA SEXTA.→
- HADRIANUS.→
-
Antioche, quid pateris? cur tristior solito regrederis?
-
ANTIOCHUS.→
-
Quando causam tristitiæ experieris, haud minus
contristeris[386].
- HADRIANUS.→
-
Dic, ne celes.
- ANTIOCHUS.→
-
Illa lasciva, quam mihi cruciandam tradidisti,
puellula me præsente flagellabatur, sed ne tenuis
quidem cutis summotenus disrumpebatur. Deinde
projeci illam in fornacem, igneum colorem præ
nimio ardore exprimentem.
- HADRIANUS.→
-
Cur dissimulas loqui? Expone exitum rei.
- ANTIOCHUS.→
-
Flamma erupit, et quinque millia hominum
combussit.
- HADRIANUS.→
-
Et quid contigit illi?
- ANTIOCHUS.→
-
Caritati?
- HADRIANUS.→
-
Ipsi.
- ANTIOCHUS.→
-
Ludens inter flammivomos vapores vagabatur,
et illa laudes Deo suo pangebat; illi etiam, qui
diligenter inspexere, ferebant tres candidulos viros
cum illa deambulasse.
-
HADRIANUS.→
-
Erubesco illam ultra videre, quia nequeo illam
lædere.
- ANTIOCHUS.→
-
Restat ut perimatur gladio.
- HADRIANUS.→
-
Hoc fiat absque mora.
SCENA SEPTIMA.→
- ANTIOCHUS.→
-
Detege duram, Caritas, cervicem, et sustine
percussoris ensem.
- CARITAS.→
-
In hoc non renitor tui votis, sed libens pareo
jussis.
- SAPIENTIA.→
-
Nunc, nunc, filia, gratulandum; nunc in
Christo est gaudendum, nec est, quæ me[387]
mordeat cura, quia secura sum de tua victoria.
- CARITAS.→
-
Imprime mihi, mater, osculum, et commenda
iturum Christo spiritum.
-
SAPIENTIA.→
-
Qui te in meo utero vivificavit, ipse suscipiat
animam, quam cœlitus inspiravit.
- CARITAS.→
-
Tibi, Christe, gloria, qui me ad te vocasti cum
martyrii palma.
- SAPIENTIA.→
-
Vale, proles dulcissima, et cum Christo jungeris
in cœlo, memento matris jam matronæ effetæ[388]
te parientis.
SCENA OCTAVA.→
- SAPIENTIA.→
-
Convenite, illustres matronæ, et mearum cadavera
filiarum mecum sepelite.
- MATRONÆ.→
-
Corpuscula aromatibus condimus, et exequias
honorifice celebramus.
- SAPIENTIA.→
-
Grandis benignitas et mira pietas, quam mihi
inpenditis meique mortuis.
-
MATRONÆ.→
-
Quæ tibi sunt commoda exequimur mente devota.
- SAPIENTIA.→
-
Non dubito.
- MATRONÆ.→
-
Ubi vis eligere locum sepulturæ?
- SAPIENTIA.→
-
Tertio miliario ab urbe, si vobis non displicet
prolixitas.
- MATRONÆ.→
-
Non displicet, sed electa[389] funera sequi placet.
SCENA NONA.→
- SAPIENTIA.→
-
Ecce locus.
- MATRONÆ.→
-
Hic nempe servandis reliquiis est aptus.
- SAPIENTIA.→
-
Flosculos uteri mei tibi, terra, servandos committo,
quos tu materiali sinu foveto[390], donec in
resurrectione majori reviridescant gloria. Et tu,
Christe, animas interim imple splendoribus, dans
pacificam requiem ossibus.
- MATRONÆ.→
-
Amen.
- SAPIENTIA.→
-
Grates vestræ humanitati pro solamine quod
contulistis meæ orbitati.
- MATRONÆ.→
-
Utrumne vis nos hic tecum morari?
- SAPIENTIA.→
-
Non.
- MATRONÆ.→
-
Cur non?
- SAPIENTIA.→
-
Ne ex meo commodo vobis ingeratur molestia.
Sit satis, quod tres noctes mecum permansistis.
Abite in pace, revertimini cum salute.
- MATRONÆ.→
-
Vis nobiscum abire?
- SAPIENTIA.→
-
Minime.
- MATRONÆ.→
-
Et quid meditaris agere?
- SAPIENTIA.→
-
Hic remanere, si forte veniat mea petitio et impleatur
quod desidero.
- MATRONÆ.→
-
Quid petis? Quid desideras?
-
SAPIENTIA.→
-
Id solummodo, ut oratione completa moriar in
Christo.
- MATRONÆ.→
-
Restat ut expectemus donec et te sepulturæ tradamus.
- SAPIENTIA.→
-
Ut libet.—Adonaï Emmanuel, quem retro
tempora divinitas edidit Omniparentis, et in tempore
virginitas[391] genuit matris, qui ex duabus
naturis unus Christus mirifice consistis, nec diversitate
naturarum unitatem personæ dividens,
nec unitate personæ diversitatem naturarum confundens,
tibi jubilet jucunda serenitas angelorum
dulcisque harmonia siderum, te quoque collaudet
totius scibilis rei scientia, omneque quod
ex elementorum formatur materia, quia tu, qui
solus cum Patre et Spiritu Sancto es forma sine
materia[392], ex Patris voluntate et Spiritus Sancti
cooperatione non respuisti fieri homo passibilis
humanitate, salva divinitatis impassibilitate; et
ut nullus in te credentium periret, sed omnis
fidelis æternaliter viveret, mortem nostram non
dedignatus es gustare tuaque resurrectione consumere.
Te etiam perfectum Deum hominemque
verum recolo promisisse omnibus, qui, pro tui
nominis veneratione, vel terrenæ usum possessionis
relinquerent, vel carnalium affectum propinquorum
postponerent, centenæ vicissitudine
mercedis recompensari, et æternæ bravio[393] vitæ
debere donari; hujus spe animata promissi feci
quod jussisti, sponte omittens[394] soboles quas
peperi. Unde, tu pie, promissa solvere ne moreris,
sed fac me quantocius absolutam corporeis
vinculis ex receptione filiarum lætificari, quas pro
te mactandas obtulisse non distuli, quo te illis
agnum Virginis sequentibus et novum canticum
modulantibus, ego jucunder audiendo, illarumque
lætificer gloria, et quamvis non possim canticum
virginitatis dicere, te tamen cum illis merear
æternaliter laudare, qui non ipse qui Pater,
sed idem es quod Pater, cum quo et Spiritu
Sancto unus dominus universitatis, unusque rex
summæ et mediæ atque imæ rationis regnas et dominaris
per interminabilia immortalis ævi sæcula.
- MATRONÆ.→
-
Suscipe, Domine! Amen.
EXPLICIT LIBER DRAMATICA SERIE CONTEXTUS.
ICI COMMENCE
LE LIVRE DES ŒUVRES DRAMATIQUES
DE HROTSVITHA,
VIERGE ET RELIGIEUSE ALLEMANDE,
NÉE DE RACE SAXONNE.
J’ai puisé toute la matière du présent livre, comme
celle du livre qui précède(1), dans divers anciens ouvrages,
dont les auteurs sont bien authentiques. J’excepte
seulement la passion de saint Pélage, que j’ai
racontée plus haut en vers. Les détails de ce martyre
m’ont été rapportés par un habitant de la ville même
où l’événement a eu lieu. Cet étranger véridique m’a
assuré avoir vu Pélage, le plus beau des hommes, et
avoir été témoin du dénouement de cette histoire. Si
donc il se glisse dans les compositions suivantes des
choses qui ne soient pas tout à fait conformes à la
vérité, ce n’est pas de moi que viendra le mensonge;
je n’aurai fait qu’imiter, à mon insu, des modèles
trompeurs(2).
PRÉFACE DES COMEDIES(3).→
Il y a beaucoup de catholiques (et nous ne saurions
nous laver entièrement nous-même de ce reproche)
qui, séduits par l’élégante politesse du langage, préfèrent
la vanité des livres des gentils à l’utilité des
Saintes Écritures. Il y a encore d’autres personnes,
qui bien qu’attachées aux lettres sacrées et pleines de
mépris pour les autres productions païennes, ne laissent
pas cependant de lire assez souvent les fictions de
Térence, et gagnées par les charmes de la diction, salissent
leur esprit de la connaissance d’actions criminelles.
C’est pour ce motif que moi, la voix forte de
Gandersheim(4), je ne crains pas d’imiter dans mes
écrits un poëte que tant d’autres se permettent de lire,
afin de célébrer, dans la mesure de mon faible génie,
la louable chasteté des vierges chrétiennes, en employant
la même forme de composition qui a servi
aux anciens pour peindre les honteux déportements des
femmes impudiques. Une chose, cependant, me rend
confuse et me fait souvent monter la rougeur au front,
c’est qu’il m’a fallu par la nature de cet ouvrage, appliquer
mon esprit et ma plume à peindre le déplorable
délire des âmes livrées aux amours défendues et
la décevante douceur des entretiens passionnés, toutes
choses auxquelles il ne nous est même pas permis de
prêter l’oreille. Cependant si je m’étais interdit par
pudeur, de traiter ces sujets, je n’aurais pu accomplir
mon dessein, qui est de retracer, selon mon pouvoir,
la gloire des âmes innocentes. En effet, plus les douces
paroles des amants sont propres à séduire, plus grande
est la gloire du secours divin et plus éclatant est le
mérite de ceux qui triomphent, surtout lorsqu’on verra
la fragilité de la femme victorieuse et la force de
l’homme domptée et couverte de confusion. Je ne
doute pas que quelques personnes ne m’objectent que
mon imparfait ouvrage, bien loin d’avoir les beautés
et la grandeur de celui que je me suis proposé pour
modèle, en diffère même de tous points. Soit, je souscris
à ce jugement, et je déclare qu’on ne peut avec
justice m’accuser de vouloir me mettre induement au
niveau de ceux qui, par la sublimité de leur talent,
sont si fort au-dessus de ma faiblesse. Non, je n’ai pas
un assez fol orgueil, pour oser me comparer même
aux derniers écoliers des auteurs anciens. Je tâche
seulement (quoique mes forces n’égalent point mon
désir) d’employer avec un humble dévouement, à la
gloire de celui qui me l’a donnée, la faible dose de
génie que m’a départie sa grâce. Je ne suis point en
effet assez infatuée de moi-même, pour que, dans le
désir d’éviter le blâme, je m’abstienne de prêcher, partout
où il me sera donné de le faire, la vertu du
Christ, qui ne cesse d’opérer dans les Saints. Si ce
pieux dévouement plaît à quelques-uns, je m’en réjouirai;
et s’il ne plaît à personne, soit en raison de
mon peu de mérite, soit à cause des vices de mon style
grossier, je me féliciterai pourtant encore de ce que
j’aurai fait; car tandis que dans les autres productions
de mon ignorance j’ai mis en vers des légendes héroïques(5),
ici, en me jouant dans une suite de scènes
dramatiques, j’évite, avec une prudente retenue, les
pernicieuses voluptés des gentils.
ÉPITRE DE LA MÊME
A
CERTAINS SAVANTS PROTECTEURS DE CE LIVRE.
A vous, hommes pleins de savoir et de vertu, qui
ne portez point envie aux succès des autres et qui les
félicitez, au contraire, comme il convient à de vrais
sages, Hrotsvitha, pauvre ignorante et humble pécheresse,
offre des vœux de santé pour le présent et de
joie pour l’éternité. Je ne puis, en effet, assez admirer
la grandeur de votre louable humilité ni rendre un
assez digne et assez magnifique hommage à votre bienveillance
et à votre affection pour moi, quand je songe
que, nourris dans les profondes études de la philosophie
et pourvus, aussi excellemment que vous l’êtes, de
toute la perfection du savoir, vous avez jugé digne
de votre approbation l’humble ouvrage d’une simple
et modeste femme. D’ailleurs, en me congratulant
avec une bonté fraternelle, c’est le dispensateur de la
grâce qui opère en moi, que vous avez loué, persuadés
que ce peu de connaissance des arts que je possède
est d’une portée bien supérieure à mon faible génie
féminin. Aussi, jusqu’à ce jour, avais-je osé à
peine montrer à un petit nombre de personnes et seulement
à mes plus intimes, la rusticité de mes chétives
productions, d’où il est arrivé que je cessai presque de
rien composer en ce genre, parce que, comme il y avait
peu de gens aux regards desquels je crusse devoir soumettre
mes ouvrages, il n’y en avait guère non plus
qui m’indiquassent ce qu’il y avait en eux à corriger,
ou qui m’engageassent à oser en entreprendre d’autres
du même genre. Mais à présent (puisqu’il est reconnu
que dans le témoignage de trois personnes réside la
vérité) rassurée par votre suffrage, je me sens assez de
confiance pour m’appliquer à écrire, si Dieu m’en
donne le pouvoir, et pour ne plus craindre de subir
l’examen de savants quels qu’ils soient. Cependant je
suis tiraillée par deux sentiments contraires, la joie et
la crainte. D’une part, je me réjouis du fond de l’âme
de voir louer en moi Dieu dont la grâce seule m’a faite
ce que je suis; d’une autre part, je crains qu’on ne me
croie plus grande que je ne suis; car je sais qu’il est
également blâmable soit de nier les dons gratuits du
ciel, soit de feindre qu’on les a reçus, quand cela n’est
point. Ainsi je ne nie pas qu’aidée de la grâce du Créateur,
je n’aie acquis quelque connaissance des arts,
par une puissance qu’il m’a prêtée, car je suis une
créature capable d’instruction; mais je confesse que je
ne saurais rien, livrée à mes seules forces(6). Je reconnais
aussi que Dieu m’a donné un esprit clairvoyant,
mais inculte dès que viennent à lui manquer
les soins des maîtres, et plongé alors dans la torpeur
et l’abandon de sa paresse naturelle. Aussi pour
que ma négligence n’anéantisse pas en moi les dons
de Dieu, toutes les fois que par hasard j’ai pu recueillir
quelques fils ou quelques légers débris arrachés
du vieux manteau de la philosophie, j’ai eu
grand soin de les insérer dans le tissu du livre qui nous
occupe. J’espérais ainsi que la bassesse de mon ignorance
serait un peu relevée par le mélange d’une matière
plus noble, et que le suprême dispensateur du
génie serait loué en moi avec d’autant plus de raison,
que l’intelligence de mon sexe passe pour être moins
active. Telle est l’intention que j’ai eue en écrivant et
la seule cause des sueurs et des fatigues que je me suis
imposées. Je ne me vante pas faussement de savoir ce
que j’ignore; au contraire, je sais seulement, quant à
moi, que je ne sais rien. Ainsi donc, puisque touchée
par votre bienveillance et par le désir que vous m’avez
témoigné, je viens, inclinée comme un roseau, présenter
à votre examen ce livre que j’avais composé dans
cette intention, mais que jusqu’ici, à cause de son peu
de mérite, j’avais mieux aimé cacher que mettre en
lumière; il convient que vous l’examiniez, et le corrigiez
avec autant de soin et d’attention que vous le
feriez pour un de vos propres ouvrages. Et quand vous
serez enfin parvenus à le ramener à la règle du bon
goût, renvoyez-le moi, afin qu’avertie par vos leçons
je puisse reconnaître quelles sont les principales fautes
que j’ai commises.
I.
GALLICANUS.
ARGUMENT DE GALLICANUS.→
Conversion de Gallicanus, prince de la milice, qui, sur
le point d’aller faire la guerre aux Scythes, obtient d’être
fiancé à Constance, vierge consacrée à Dieu et fille de
l’empereur Constantin. Au plus fort de la mêlée, Gallicanus,
près de succomber, se convertit par le conseil de
Jean et Paul, primiciers(7) de Constance. Il reçoit le baptême
et se voue au célibat.—Quelques années plus tard,
Gallicanus, exilé par Julien l’Apostat, reçoit la couronne
du martyre. Cependant Paul et Jean, mis à mort en secret
par ordre du même prince, sont inhumés clandestinement
dans leur maison; mais peu après, le fils de l’exécuteur,
dont le démon s’est emparé, ayant proclamé le meurtre
commis par son père et confessé le mérite des martyrs,
est délivré de la possession et reçoit le baptême ainsi
que son père(8).
GALLICANUS.→
PERSONNAGES.
| CONSTANTIN, empereur. |
| GALLICANUS. |
| CONSTANCE, fille de Constantin. |
| ARTÉMIA, |
} |
filles de Gallicanus. |
| ATTICA, |
| JEAN et PAUL, primiciers de Constance. |
| Seigneurs de la cour. |
| BRADAN, roi des Scythes. |
} |
(9). |
| Tribuns. |
| Soldats romains. |
| Soldats scythes. |
| HÉLÈNE, mère de Constantin; personnage muet. |
SCÈNE PREMIÈRE.→
CONSTANTIN, GALLICANUS, Seigneurs.
- CONSTANTIN.→
-
Je suis fatigué, Gallicanus, de toutes ces lenteurs;
vous tardez trop à attaquer les Scythes, ce peuple qui,
vous le savez, refuse seul la paix de Rome et résiste
témérairement à notre puissance. Vous n’ignorez pas
cependant qu’en considération de votre valeur, je
vous ai réservé le commandement de l’armée chargée
de la défense de la patrie.
- GALLICANUS.→
-
Auguste empereur, dévoué fermement et sans réserve
à votre personne, j’ai fait de constants efforts
pour que ma conduite répondît par des effets aux vœux
de votre excellence auguste. Je n’ai jamais cherché à
me soustraire à mes devoirs.
- CONSTANTIN.→
-
Est-il besoin de me le rappeler? Tous vos services
sont présents à ma mémoire. Aussi ai-je employé plutôt
les exhortations que les reproches pour vous presser
d’agir suivant mes vues.
- GALLICANUS.→
-
Je vais m’en occuper sur-le-champ.
- CONSTANTIN.→
-
Je m’en réjouis.
- GALLICANUS.→
-
Jamais le soin de ma vie ne m’empêchera d’exécuter
vos ordres.
- CONSTANTIN.→
-
Votre zèle me plaît. Je loue le dévouement que vous
montrez à ma personne.
- GALLICANUS.→
-
Mais ce zèle sans bornes que je voue à votre service
attend une récompense qui lui soit proportionnée.
-
CONSTANTIN.→
-
Rien n’est plus juste.
- GALLICANUS.→
-
On affronte plus aisément la difficulté d’une entreprise,
quelque grande qu’elle soit, quand on est soutenu
par l’espoir d’une récompense assurée.
- CONSTANTIN.→
-
Cela est évident.
- GALLICANUS.→
-
Veuillez donc, de grâce, m’assurer, dès aujourd’hui,
le prix des dangers que je vais courir, afin que
tout entier à mon ardeur guerrière, je ne sois point
abattu par la sueur du combat, et trouve de nouvelles
forces dans l’espoir de cette récompense.
- CONSTANTIN.→
-
Je ne vous ai jamais refusé, jamais je ne vous refuserai
le prix que le sénat tout entier regarde comme
le plus désirable et le plus glorieux, l’admission dans
mon intimité et les premières charges du palais.
- GALLICANUS.→
-
J’en conviens; mais ce n’est pas là aujourd’hui le
but de mon ambition.
- CONSTANTIN.→
-
Si vous désirez autre chose, il faut le déclarer.
- GALLICANUS.→
-
Oui, je désire autre chose.
- CONSTANTIN.→
-
Quoi?
-
GALLICANUS.→
-
Si j’ose le dire....
- CONSTANTIN.→
-
Vous ferez bien.
- GALLICANUS.→
-
Vous vous irriterez.
- CONSTANTIN.→
-
Point du tout.
- GALLICANUS.→
-
Cela est certain.
- CONSTANTIN.→
-
Non.
- GALLICANUS.→
-
Vous serez transporté d’indignation.
- CONSTANTIN.→
-
Ne le craignez pas.
- GALLICANUS.→
-
Eh bien! je parlerai, puisque vous l’ordonnez.
J’aime Constance, votre fille....
- CONSTANTIN.→
-
Et il est juste, en effet, et convenable que vous aimiez
respectueusement la fille de votre maître, et la respectiez
avec amour.
- GALLICANUS.→
-
Vous interrompez ma requête.
- CONSTANTIN.→
-
Je ne l’interromps pas.
-
GALLICANUS.→
-
Et je désirerais, si votre bonté daigne y consentir,
la recevoir de vous pour fiancée.
- CONSTANTIN, aux seigneurs de la cour.→
-
Certes, il ne demande pas là une petite récompense:
il aspire à une faveur inouïe et jusqu’ici, mes seigneurs,
sans exemple parmi vous.
- GALLICANUS.→
-
Hélas! hélas! il me dédaigne! Je l’avais prévu. (Aux
seigneurs.) Joignez, je vous prie, vos prières aux miennes.
- LES SEIGNEURS.→
-
Illustre empereur, il convient à votre dignité, et
en considération de son mérite, de ne pas rejeter sa
demande.
- CONSTANTIN.→
-
Je ne la rejette pas, quant à moi; mais je crois
devoir apporter le plus grand soin à m’assurer du
consentement de ma fille.
- LES SEIGNEURS.→
-
Cela est juste.
- CONSTANTIN.→
-
Je vais me rendre auprès d’elle, et, si vous le désirez,
Gallicanus, je la consulterai sur ce sujet.
- GALLICANUS.→
-
C’est là tout mon désir.
CONSTANCE, CONSTANTIN.
- CONSTANCE, à part.→
-
L’empereur notre maître vient vers nous plus triste
que de coutume. Je cherche avec un extrême étonnement
ce qu’il peut vouloir.
- CONSTANTIN.→
-
Approchez, Constance, ma fille, j’ai quelques mots
à vous dire.
- CONSTANCE.→
-
Me voici, mon seigneur; dites, que me voulez-vous?
- CONSTANTIN.→
-
Je suis en proie à une grande anxiété de cœur, et
j’éprouve une profonde tristesse.
- CONSTANCE.→
-
Tout à l’heure en vous voyant venir, je me suis
aperçue de cette tristesse, et, sans en savoir la cause,
j’en ai ressenti du trouble et de la crainte.
- CONSTANTIN.→
-
C’est à cause de vous que je m’afflige.
- CONSTANCE.→
-
De moi?
- CONSTANTIN.→
-
De vous.
- CONSTANCE.→
-
Vous m’effrayez. Qu’y a-t-il, mon seigneur?
-
CONSTANTIN.→
-
Je crains, en le disant, de vous affliger.
- CONSTANCE.→
-
Vous m’affligerez bien davantage en ne le disant
pas.
- CONSTANTIN.→
-
Gallicanus, ce général(11) qu’une suite de triomphes
a élevé au premier rang parmi les seigneurs de
ma cour, et dont l’aide nous est si souvent nécessaire
pour la défense de la patrie....
- CONSTANCE.→
-
Eh bien! Il....
- CONSTANTIN.→
-
Il désire vous avoir pour femme.
- CONSTANCE.→
-
Moi?
- CONSTANTIN.→
-
Vous-même.
- CONSTANCE.→
-
J’aimerais mieux mourir.
- CONSTANTIN.→
-
Je l’avais prévu.
- CONSTANCE.→
-
Cela ne peut vous étonner, puisqu’avec votre
permission et votre consentement, j’ai voué à Dieu
ma virginité.
- CONSTANTIN.→
-
Je me le rappelle.
-
CONSTANCE.→
-
Aucun supplice ne m’empêchera jamais de garder
mon serment pur de toute atteinte.
- CONSTANTIN.→
-
Cette résolution est convenable; mais je me vois
par là jeté dans une extrême perplexité. Car si, comme
le veut mon devoir de père, je vous permets d’exécuter
votre dessein, la république n’en souffrira pas médiocrement;
et si, au contraire, ce qu’à Dieu ne plaise!
je mets obstacle à vos projets, je m’expose à souffrir
les peines éternelles.
- CONSTANCE.→
-
Si je désespérais de l’assistance divine, ce serait moi
surtout, moi, plus que nulle autre, qui aurais sujet
de me livrer à la douleur.
- CONSTANTIN.→
-
C’est la vérité.
- CONSTANCE.→
-
Mais il ne peut y avoir de place pour la tristesse
dans un cœur qui se fie en la bonté divine.
- CONSTANTIN.→
-
Que vous parlez bien, ma Constance!
- CONSTANCE.→
-
Si vous daignez prendre mon conseil, je vous indiquerai
un moyen d’échapper à ce double danger.
- CONSTANTIN.→
-
Oh! plût au ciel!
-
CONSTANCE.→
-
Feignez d’être disposé à satisfaire les vœux de Gallicanus,
aussitôt après l’heureuse issue de la guerre; et,
pour lui faire croire que ma volonté s’accorde avec la
vôtre, persuadez-le de laisser auprès de moi, pendant
son absence, ses deux filles Attica et Artémia, comme
gage de l’amour qui nous doit unir; de son côté, qu’il
se fasse accompagner de Paul et Jean, mes primiciers.
- CONSTANTIN.→
-
Et que ferai-je s’il revient victorieux?
- CONSTANCE.→
-
Il nous faudra invoquer, avant son retour, le créateur
de toutes choses, pour qu’il détourne Gallicanus
de ce dessein.
- CONSTANTIN.→
-
O ma fille, ma fille! le charme de vos paroles a
si bien adouci l’amer chagrin de votre père, que je
n’éprouve plus désormais d’inquiétude à ce sujet.
- CONSTANCE.→
-
Il n’y a pas lieu d’en avoir.
- CONSTANTIN.→
-
Je vais rejoindre Gallicanus, et je le séduirai par
cette agréable promesse.
- CONSTANCE.→
-
Allez en paix, mon seigneur.
SCÈNE III.→
GALLICANUS, Seigneurs.
- GALLICANUS.→
-
O princes, je mourrai de curiosité avant d’apprendre
le résultat du long entretien de notre auguste seigneur
avec sa fille, notre maîtresse.
- LES SEIGNEURS.→
-
Il l’engage à se rendre à vos désirs.
- GALLICANUS.→
-
Oh! puisse la persuasion prévaloir!
- LES SEIGNEURS.→
-
Elle prévaudra, nous l’espérons.
- GALLICANUS.→
-
Paix, silence! l’empereur revient, non plus le front
soucieux, comme il est parti, mais avec un visage tout
à fait serein.
- LES SEIGNEURS.→
-
La fortune est favorable!
- GALLICANUS.→
-
Si, comme on le dit, le visage est le miroir de
l’âme, la sérénité qui paraît sur le sien annonce les
sentiments bienveillants de son cœur.
- LES SEIGNEURS.→
-
Nous le croyons.
SCÈNE IV.→
Les précédents, CONSTANTIN, Gardes.
- CONSTANTIN.→
-
Gallicanus!
- GALLICANUS.→
-
Qu’a-t-il dit?
- LES SEIGNEURS, à Gallicanus.→
-
Avancez, avancez; il vous appelle.
- GALLICANUS.→
-
Dieux propices! prêtez-moi votre aide!
- CONSTANTIN.→
-
Partez sans crainte pour la guerre, Gallicanus. A
votre retour, vous recevrez le prix que vous désirez.
- GALLICANUS.→
-
Ne vous jouez-vous pas de moi?
- CONSTANTIN.→
-
Pouvez-vous bien demander si je me joue?
- GALLICANUS.→
-
Mon bonheur serait au comble, si je savais seulement
une chose.
- CONSTANTIN.→
-
Quelle est cette seule chose?
- GALLICANUS.→
-
Sa réponse.
- CONSTANTIN.→
-
La réponse de ma fille?
- GALLICANUS.→
-
Oui, d’elle-même.
-
CONSTANTIN.→
-
Il n’est pas juste de demander qu’une vierge pudique
réponde à une telle question. La suite des événements
prouvera assez son consentement.
- GALLICANUS.→
-
Si je le savais, je m’inquiéterais fort peu de sa
réponse.
- CONSTANTIN.→
-
Vous en aurez la preuve.
- GALLICANUS.→
-
Je le souhaite avec ardeur.
- CONSTANTIN.→
-
Elle a décidé que ses primiciers Paul et Jean
demeureront auprès de vous, jusqu’au jour de vos
noces.
- GALLICANUS.→
-
Pour quelle raison?
- CONSTANTIN.→
-
Pour qu’en vous entretenant souvent avec eux,
vous puissiez connaître à l’avance sa vie, ses mœurs,
ses habitudes.
- GALLICANUS.→
-
Cette pensée est excellente et me plaît infiniment.
- CONSTANTIN.→
-
Elle désire aussi qu’à votre tour vous permettiez à
vos deux filles d’habiter, pendant le même temps, auprès
d’elle, pour qu’elle apprenne dans leur société à
faire tout ce qui peut vous être agréable.
- GALLICANUS.→
-
Ah! bonheur! bonheur! Tout répond à mes vœux.
-
CONSTANTIN.→
-
Donnez ordre qu’on amène vos filles au plus vite.
- GALLICANUS, aux Gardes.→
-
Quoi! vous n’êtes pas partis, soldats? Allez, courez,
amenez mes filles aux pieds de leur souveraine.
SCÈNE V.→
CONSTANCE, Gardes; ensuite ATTICA
ET ARTÉMIA.
- LES GARDES.→
-
O Constance, notre maîtresse! Voici que se présentent
les illustres filles de Gallicanus qui, par l’éclat
de leur beauté, de leur sagesse et de leur vertu, sont
tout à fait dignes de votre intimité.
- CONSTANCE.→
-
Bien. (On les introduit avec honneur(12).)—O Christ! Amant
de la virginité, toi qui souffles la chasteté dans nos
cœurs, et qui, exauçant les prières de ta sainte martyre
Agnès, m’as préservée à la fois de la lèpre du
corps et des erreurs païennes; toi qui m’as montré
pour exemple le lit virginal de ta mère, où tu t’es
manifesté vraiment Dieu; toi qui, avant le commencement
des choses, naquis de Dieu le père, et qui,
dans le temps, es né du sein d’une mère, homme véritable;
je t’en supplie, vraie sagesse, co-éternelle à
celle du Père, qui créas, maintiens et gouvernes l’univers;
fais que Gallicanus, qui veut éteindre, en se
l’appropriant, l’amour que je te porte, renonce à son
injuste dessein et soit attiré vers toi; daigne aussi
prendre ses filles pour épouses, et fais pénétrer goutte
à goutte dans leurs pensées la douceur infinie de ton
amour, en sorte qu’abhorrant tous liens charnels, elles
méritent d’être admises dans la société des vierges qui
te sont consacrées.
- ARTÉMIA.→
-
Salut, Constance, notre auguste maîtresse!
- CONSTANCE.→
-
Salut, mes sœurs, Attica et Artémia! Restez, restez
debout; ne vous prosternez point: donnez-moi plutôt
le baiser d’amour.
- ARTÉMIA.→
-
Nous venons avec joie vous offrir nos hommages,
madame; nous nous mettons, avec un entier dévouement,
à votre discrétion, seulement pour jouir de la
plénitude de vos grâces.
- CONSTANCE.→
-
Le Seigneur seul, qui est aux cieux, doit être servi
par nous avec un dévouement d’esclave. L’amour
et la fidélité que nous lui devons exigent qu’unies de
cœur avec lui, nous conservions la parfaite intégrité
de notre corps, pour mériter d’entrer dans le palais de
la céleste patrie, avec la palme des vierges.
-
ARTÉMIA.→
-
Nous n’opposons aucune résistance; au contraire,
nous nous efforcerons d’obéir à tous vos préceptes, surtout
en ce qui touche la connaissance de la vérité et
la résolution de conserver notre pureté virginale.
- CONSTANCE.→
-
Cette réponse est convenable et tout à fait digne
de votre vertu(13); aussi ne douté-je pas que par
l’inspiration de la grâce divine, vous ne soyez déjà
parvenues à croire.
- ARTÉMIA.→
-
Comment pourrions-nous, servantes des idoles,
avoir aucune sage pensée, sans l’illumination de la
bonté céleste?
- CONSTANCE.→
-
La fermeté de votre foi me donne l’espoir que Gallicanus
aussi croira bientôt.
- ARTÉMIA.→
-
Il ne faut que l’instruire, et il est certain qu’il
croira.
- CONSTANCE, aux Gardes.→
-
Faites venir Jean et Paul.