Malgré les vices évidents d’un tel système, il faut reconnaître une bonne inspiration dans la simplification du double signe qu en q, et dans la permutation du signe binaire ge en j.
* Claude Expilly, président au parlement de Grenoble. L’Ortographe françoise selon la prononciation de notre langue. Lyon, 1618, in-fol.
Malgré toute l’obligeance qu’ont mise dans leurs recherches MM. les conservateurs de notre Bibliothèque impériale, de celle de Sainte-Geneviève, de la Mazarine, de l’Arsenal, de l’Institut de France et autres grandes bibliothèques de Paris, il m’a été impossible de me procurer cet ouvrage. J’ai eu recours alors à M. Monfalcon, conservateur de la bibliothèque de Lyon, espérant que le livre imprimé en cette ville s’y trouvait; les recherches ne se sont pas bornées à la bibliothèque de Lyon, et se sont étendues à deux autres grandes bibliothèques, mais inutilement. Ce livre in-folio d’un savant distingué, et que M. Brunet déclarait être devenu rare, serait-il devenu introuvable?
Jean Godard. L’H françoise. Lyon, 1618, in-12 (et aussi à la fin de sa Nouvelle Muse, Lyon, Cl. Morillon, 1618, pet. in-8).—La Langue françoise de Iean Godard Parisien: ci-devant lieutenant General au Bailliage de Ribemont. Lyon, Nicolas Jvllieron, 1620, in-8.
Jean Godard, à la fois érudit et d’un esprit enjoué, dédie à du Vair, garde des sceaux de France, un traité de la langue française plus particulièrement consacré à l’orthographe et qui contient des détails instructifs. Sans qu’on puisse le déclarer novateur, puisque alors une grande liberté orthographique était admise, on jugera de celle qu’il adopte dans son livre et de l’esprit dans lequel il est écrit. Je me bornerai à reproduire le chap. VI, consacré à l’A, p. 61, et le ch. IX, p. 91, consacré à l’F françoise. Mais, comme entrée en matière, voici ce qu’il dit au chapitre de l’S:
«Ce ne m’êt pas vn petit contentemãt que Pollio ait bien daigné faire en la langue latine deuant moi, ce que ie fais en la langue françoise aprés luy, ecriuant des traitez sur nos lettres, comme il fit sur les lettres latines. Mais ancore, mon contantemant redouble quand ie viens à considerer que Messala, grand au barreau, grand à la guerre, homme de langue et de main, avocat et capitaine, se contanta bien de laisser par ecrit[147] vn liure de l’S latine sans toucher aux autres lettres. Car il samble par là que c’êt vne jantille et genereuse[148] entreprise, de traiter la plus grande part de nos lettres, puisque vn si grand personnage a creu qu’vne seule lettre peut seruir de carriere à un bel esprit, pour y faire sa course, et pour amporter la bague que les Muses donnent à leur cavalier, qui court le mieux dans leurs lices. Mais cette ioye êt suyuie de la tristesse que j’ay de ce que nous n’auons pas ces deux ouurages de ces deux grãs Romains. Ie n’aurois point de peur de m’egarer, ie ne crandrois ni vãt ni vague, si ie les voyois marcher deuant moi ou tenir derriere moi le timon desus la poupe. N’estoit que nos Muses francoises cherissent leurs bonnes seurs, ie les accuserois volontiers de neglijance, et d’auoir permis au Tans par leur mausoin d’anlever de leur cabinet deux ioyaux si precieux et deux pieces si belles. Il ne nous reste de leur nom que la seule souuenance, et du desir de les voir que le regret de leur perte.»
[147] Dans beaucoup de mots, Godard a devancé son époque, où l’on conservait cette forme: escript.
[148] Puisqu’il écrit jantille, jans, neglijance, il aurait dû remplacer partout le g doux par j.
«Nous auons assez demeuré deuant le logis; il êt bien tans que nous antrions dans la maison, où nôtre langue françoise nous attand de pié ferme. Voici l’vn de ses jans qu’elle anuoye au deuant de nous. C’êt son A qui nous ouure la porte, et qui vient pour nous receuoir. Car c’êt luy qui a la charge d’accueillir les amis et les etrangers qui veulent venir visiter sa maitresse. Saluons-le: mais plutôt ecoutons comme il nous salue luy même d’vne voix claire, argentine, eclatante. C’êt le capitaine de tous les caracteres de la langue Françoise, et certes meritoiremãt. D’autant qu’il tient cette charge plus par merite que par faueur, passant en grace de beauté et en vigueur de force naturelle tous les autres caracteres, qui sont assez honnorez de suyure son etandard. Car autant que les voyelles passent les consonnes, l’A passe autant les voyelles: à cause que sa pronontiation êt plus mâle, plus franche, plus haute, et plus aigue, que celle de toutes les autres voyelles. Il veut son passage libre et que la bouche luy fasse place à leures ouuertes, quand il luy plait de sortir. Il êt fort, il êt valeureux, il êt bruyant. C’êt luy qui fait nos chamades, nos chariuaris, nos tintamarres. Comme prince et capitaine il a de la majesté sur les siens, et de l’espouuante sur les autres. Anciennement, à cause de cela, quand il faisoit sa demeurance en Grèce, il etoit fort cheri et fort honnoré des Lacedemoniens, les plus guerriers de tous les Grecz. Car il batoit leurs annemis par l’oreille de la seule pronontiation de leur nom, qu’il armoit et randoit epouuantable, par la pointe de son seul son. C’êtoit sur cet estoc que brilloit l’émeri des Antalcidas, des Brasidas, des Isadas. Mais ce sont plutôt effetz de valeur que d’affection de carnage. Car au reste il êt plein d’vne grande courtoisie et d’vne grande bonté. On ne doute point que ce ne fût luy qui sauuoit les criminelz à Rome plus souuant que les vestales. Aussi ces pauures criminelz cherissoient et benissoient autant cette lettre-là, qu’ilz redoutoient et detestoient le C, lettre de condamnation, de malheur et de malle heure. La langue françoise, reconnoissant son merite ancore mieux que la gréque et la latine, l’amploye en beaucoup de charges. Car outre ce qu’elle l’a fait la première de ses lettres, elle l’a fait ancore article, verbe, et preposition. Premieremant, di-ie, il êt article, voire article si general, qu’il a lieu au singulier et au pluriel, et autant au genre feminin qu’au masculin. Car nous disons, il êt à Pierre, il êt à Perrette. J’en ai parlé à quelques-vns; j’en ai parlé à quelques-vnes. Mais il ne sert pas seulemant en cette façon-là d’article à nôtre langue, pour ses noms, pronoms et participes; il sert ancore d’article à l’infinitif de nos verbes, et prand lors le lieu et la signification de l’article de: comme en ces examples, ie commence à lire, ie commance à comprandre, c’êt à dire, ie commance de lire, ie commance de comprandre. Ainsi nous disons, Nicolas tâche à paruenir, c’êt à dire, de paruenir. Il êt preposition et tient en nôtre langue la place de la preposition latine ad, en plusieurs façons de parler comme aux suyuantes: Le roi a enuoyé des ambassadeurs à l’ampereur. Rex misit legatos ad imperatorem. Ad quem finem, à quelle fin. Je retourne à mon propos, ad propositum redeo. Aucune fois il tient le lieu de la preposition latine in, comme ici: Manet in nostris ædibus, il demeure à nôtre maison. Je ne veux pas nier qu’on ne puisse pas bien dire aussi: il demeure en nostre maison. Mais neammoins la premiere façon parler me samble plus nayue et plus douce, comme il se pourra peut-être montrer en vn autre androit. Mais outre cela il se prand aussi quelquefois pour cette dictiõ françoise pour. Car quand nous disons, à dire vrai, à prandre l’affaire de bon biais, c’êt à dire, pour dire vrai, pour prandre l’affaire de bon biais. Nous le mettons ancore bien souuant au lieu de la preposition auec, comme quand nous disons: c’êt un fruit qu’il faut cueillir à la main, on le court à toute force, c’êt à dire, cueillir auec la main, on le court auec toute force. Sa derniere signification, c’êt qu’il êt verbe comme j’ai dit. Car il signifie cette troisiéme personne habet, comme en cet example: Pierre a le liure que vous cherchez. Mais au reste il suit la premiere personne au singulier, et la troisième personne au pluriel du preterit indefini de nos verbes, que nous pouuons appeller aoriste, à la façon des Grecz, empruntant ce terme-là d’eux. Je parle des verbes qui font leur infinitif en er; car il faut dire, j’aimé, tu aimas, il aima, nous aimâmes, vous aimâtes, ilz aimerent, et non pas, j’aima, ilz aimarêt. Neammoins qui voudra pourra bien aussi, ce me samble, ecrire, j’aimai. Quant à ces autres voix, nous aimissions, vous aimissiez, qui sont du même verbe, c’êt ainsi qu’il faut dire, à mon auis, plutôt que, aimassions, aimassiés[149], qui au hasard pourroient être tolerables. Toutefois ne les condannãt pas, ie ne veux pas aussi les absoudre.»
[149] Cette observation ne manque pas de justesse. Quoi de plus fâcheux que l’existence de ces imparfaits du subjonctif en assions, assiez, que nos grammairiens nous enjoignent d’employer, et dont personne n’ose se servir, ni dans le discours, ni dans les livres, afin de ne pas blesser les oreilles délicates.
«Voici la pauure déualisée, qui se plaind, et qui a iuste cause de se plaindre du tort qu’on luy fait, de lui ôter ce qui luy appartient. Mais ce qui la fâche ancore dauantage, c’êt que ce tort là, qu’on luy fait, viẽt d’un autre tort precedant, qu’elle souffre auec impatiance, pource que il touche à sa reputation. Et tout ce mal luy viẽt, à cause qu’on lui impute la faute d’autruy, ayãt êté condamnee sans être ouye. Mais le bon droit de sa cause luy conseille d’être appellante de la sentance que l’vsage a randue contre elle et de releuer son appel au siege de la Raison, où sans doute les griefs que luy fait l’vsage luy doiuent être reparez. C’êt un tort manifeste qu’on luy fait de la priuer de ses droitz, et de luy ôter ce qui luy appartient, sous couleur qu’on luy veut faire accroire qu’elle n’êt pas capable d’en iouyr, la chassant de chez elle, et mettant des etrangers en sa maison. Car à toute heure l’vsage la chasse de sa place, et met un P et vne H en son lieu, par toutes les dictions gréques, desquelles nous nous seruons. C’êt un abus en nôtre langue, qui proviẽt de l’example et de l’imitation des Latins, qui en ce voyage-là nous seruent de mauuais guides, et nous détournent du grand chemin. Quelque artifice que la langue latine puisse auoir iamais eu par l’industrie de ses orateurs et bien disans, si êt-ce pourtant que la nôtre en cet androit la passe beaucoup par sa douceur naturelle. Car les Romains n’ont iamais eu, comme nous auons, aucune lettre qui ait peu exprimer seule la nayueté et la douceur du Φ des Grecz. Cette difficulté là les a long tans tenus en peine de chercher le moyen d’y paruenir. Mais ilz n’en sont iamais venus à bout. Car ce seroit bien se tromper, de croire que l’F latine ait le son du Φ. Si cela eût été, les Romains n’eussent pas manqué d’amployer et de mettre en besogne leur F, laquelle êt de son naturel si rude et si âpre, qu’il n’y a point de lettre qui le puisse être dauantage. Quintilian s’en plaind bien fort[150]: d’autant que ce n’êt pas vne voix, mais plutôt vn sifflemant qu’on pousse et met dehors à trauers les dantz, que les Romains tenoient serrées en faisant ce soufflemant ou ce sifflemant, comme des serpans ou des oyes. Voilà pourquoi, a mon auis, Ciceron dit que c’êt vne lettre fort deplaisante. Cette F romaine, dont le son êt si desagreable et si sifflant, êtant toute éloignée de la douce voix du Φ, et n’ayant rien de commun ni de samblable auec luy, n’a iamais osé se presanter pour le represanter. Les anciens Latins voyant cela, et qu’il n’y auoit aucune correspondance de l’vne à l’autre, ne peurent trouuer aucune lettre chez eux, plus approchante du Φ que leur P: occasion qu’ilz l’amployerent au commancemant au lieu du Φ, et disoient, tropæum, triompus. Mais il êt vrai que c’etoit cette lettre latine qui approchoit le plus du Φ: neanmoins elle en êtoit toûiours si loing qu’elle ne pouuoit pas l’approcher. Cela fut cause que, l’oreille s’offansant d’une telle pronontiation, qui n’auoit aucune iuste proportion ni conuenance auec la gréque, les Romains furent contraintz d’ajoûter une H à leur P, pour represanter par ce moyen, le mieux qu’ilz pouuoient, la force et la pronontiation du Φ; ce que Ciceron fut luy-même forcé de faire, comme les autres, se laissant amporter à l’vsage, qui êtoit appuyé sur la douceur de la pronontiation et sur le iugemant de l’oreille. Nôtre vulgaire suyuãt cette façon romaine s’êt fouruoyé, prenant vn long détour, au lieu du grand chemin plus court et plus assuré. Car puisque nôtre F êt toute douce, qu’elle a le son du Φ des Grecz, et rien de l’âpreté de l’F latine, nous deuons nous en seruir aux mots grecz, et non pas du P et de l’H, à l’example des Romains, duquel nous n’auons que faire. On ne doit iamais mandier d’autruy ce qu’on a dans la maison. C’êt manque de iugemant ou pure moquerie aux sains de chercher guerison et aux riches d’amprunter. Quant à moi, c’êt bien mon auis que l’F françoise soit reintegree dans tous les lieux et dans toutes les places gréques desquelles le P et l’H l’ont chassee par voye de fait, sous la faueur de l’vsage, qui, pour ce faire, leur a preté main forte. Ce sera chose plus gratieuse que nôtre ortografe soit françoise; il nous sera plus commode d’écrire vne lettre que deux; et sera plus raisonnable de randre à nôtre P ce qui luy appartient. Voila pourquoy nous la deuons remettre et rétablir en ses droitz, puisque la bienseance le requiert, la commodité le persuade et la raison l’ordonne. Ie croi qu’ainsi le prononceroit l’equité, même par la bouche des peuples les plus etrangers. Car qui a l’eil capable de iuger du blanc et du noir, il a l’esprit capable de prandre connoissance et de iuger du tort qu’on fait à nôtre F, tant il êt manifeste et palpable. A plus forte raison doit-elle obtenir sa reintegrande, par le iugemant de la France, puisque la raison y êt, et puisque la France êt si obligee à cette F-ci, qu’antre toutes les lettres qui luy ont donné un nom si glorieux, c’êt sa principale marraine. Sa douce nayueté, qu’elle prete à l’F latine, lorsque nous prononçons le latin, en adoucit beaucoup ce langage-là, qui n’a pas de luy-même vne pronontiation si douce, pour le regard de cette lettre-ci, ni en tout et par tout vne voix si douce que le nôtre, pour le regard du general. C’êt bien vne mauuaise fortune à nôtre F, qu’elle adoucit celle des Latins, et cepandant son malheur vient de l’F latine: tandis qu’on pratique en la nôtre iniustemant, ce qui êt raisonnable en l’autre, et tandis que la nôtre luy tandant du bien auec la main droite, l’autre luy rand du mal avec la main gauche. Mais au moins la pauurette a cette consolation en son infortune, que l’F latine, qui êt cause qu’à tous coûs elle êt mise hors de sa maison, êt elle-même à toute heure bannie de son pays. Car son apreté la rand si odieuse à ceux de sa langue même, aussi bien qu’aux autres peuples, qu’ilz la chassent et bannissent à tout propos. Car les Romains les premiers, annuyez de sa dureté farouche, l’ont chassée de plusieurs motz, comme de ceux-ci fordeum et fœdus; car au bout d’un tans ilz aimerent mieux dire, hordæum et hœdus. Autant en ont fait les Espagnols et les Gascons, qui presque en toutes les dictions qu’ilz tiennent des Latins ont chassé l’F dehors, et mis l’H en son lieu, comme fait aussi quelquefois la langue françoise, même en ce mot hors, qui vient de foris; étant iugé par la voix commune de tous les peuples, que l’aspiration êt beaucoup plus douce que l’F latine. Mais ayant fait elle seule toute la faute, elle fait pourtant souffrir à la nôtre grand’part de sa punition.»
[150] Quintilien, après avoir regretté l’absence en latin des lettres grecques φ et υ, s’exprime ainsi: «Quæ si nostris literis (f et u) scribantur, surdum quiddam et barbarum efficient, et velut in locum earum succedent tristes et horridæ quibus Græcia caret. Nam et illa quæ est sexta nostratium (f) pœne non humana voce, vel omnino non voce potius, inter discrimina dentium efflanda est; quæ etiam cum vocalem proxima accipit, quassa quodammodo, utique quoties aliquam consonantem frangit, ut in hoc ipso frangit, multo fit horridior.» (Inst. orat., XII, 10, 28, 29.)
Charles Sorel, auteur de la Bibliothèque françoise, semble s’être prononcé pour la réforme dans le passage suivant du livre V de l’Histoire comique de Francion, Paris, 1622, in-8.
La scène se passe chez un libraire de la rue Saint-Jacques, où se réunissent quelques poëtes du temps pour lire leurs vers et discuter sur les principes de la langue poétique.
«Ils vinrent à dire beaucoup de mots anciens, qui leur sembloient fort bons et très-utiles en notre langue, et dont ils n’osoient pourtant se servir, parce que l’un d’entre eux, qui étoit leur coryphée (Malherbe), en avoit défendu l’usage. Tout de même en disoient-ils beaucoup de choses louables, nous renvoyant encore ce maître ignare dont ils prenoient aussi les œuvres à garant, lorsqu’ils vouloient autoriser quelqu’une de leurs fantaisies. Enfin il y en eut un plus hardi que tous, qui conclut qu’il falloit mettre en règne, tous ensemble, des mots anciens que l’on renouvelleroit, ou d’autres que l’on inventeroit, selon que l’on connoîtroit qu’ils seroient nécessaires; et puis, qu’il falloit aussi retrancher de notre orthographe les lettres superflues, et en mettre en quelques lieux de certaines mieux convenantes que celles dont on se servoit; car, disoit-il, sur ce point, il est certain que l’on a parlé avant que de sçavoir écrire, et que, par conséquent, l’on a formé son écriture sur sa parole, et cherché des lettres qui, liées ensemble, eussent le son des mots. Il m’est donc avis que nous devrions faire ainsi, et n’en point mettre d’inutiles; car à quel sujet le faisons-nous? Me direz-vous que c’est à cause que la plupart de nos mots viennent du latin? Je vous répondrai que c’est là une occasion de ne le suivre pas: il faut montrer la richesse de notre langue et qu’elle n’a rien d’étranger. Si l’on vous faisoit des gants qui eussent six doigts, vous ne les porteriez qu’avec peine et cela vous sembleroit ridicule. Il faudroit que la nature vous fît à la main un doigt nouveau ou que l’ouvrier ôtât le fourreau inutile; regardez si l’on ne feroit pas ce qui est le plus aisé. Aussi, parce qu’il n’est pas si facile de prononcer de telle sorte les mots que toutes leurs lettres servent, que d’ôter ces mêmes lettres inutiles, il est expédient de les retrancher. En pas une langue vous ne voyez de semblable licence, et, quand il y en auroit, les mauvais exemples ne doivent pas être suivis plus que la raison. Considérez que la langue latine même, dont, à la vérité, la plupart de la nôtre a tiré son origine, n’a pas une lettre qui ne lui serve.»
De l’Orthographe françoise, à la fin de l’ouvrage intitulé: Le Grand Dictionnaire des rimes françoises selon l’ordre alphabetique (dissertation attribuée à Pierre de la Noue, Angevin). Geneve, Matthieu Berjon, 1623, pet. in-8.
L’auteur est un néographe modéré. «Ie sçay, dit-il, qu’il semblera à beaucoup trop audacieuse entreprise de blasmer ce que la plus part trouuent bon.» Il n’a pas l’intention de condamner purement et simplement notre orthographe, mais de «l’étaler à la vue» en en notant les défauts, de façon que chacun en soit juge. Il ne doute pas que, si l’on se décidait à une réforme aussitôt qu’on aurait reconnu le besoin que nôtre écriture en a, en peu de temps nous écririons «plus proprement et plus brièvement». Ce serait au grand bénéfice de nos voisins, qui, apprenant notre langue artificiellement, la parleraient comme nous la parlons et non comme nous l’écrivons. En effet, bien que notre commerce leur fasse corriger beaucoup de mots, il leur en reste tant de vicieux qu’il semble souvent qu’ils parlent un autre langage, bien qu’ils aient appris ce que nous leur enseignons. Il ne faudrait pas dire qu’un tel inconvénient résulte d’une mauvaise prononciation locale, «car l’escriture est une image de la parole, comme la peinture des corps visibles. Or est-il que celuy qui a bonne veuë voyant un asne peint en un tableau seroit bien asne luy mesme s’il le prenoit pour un cheual: aussi ceux qui donnent aux lettres la mesme vertu que nous leur attribuons en nostre alphabeth (chose qui tient semblable rang pour l’intelligence de ce qui est escrit, que fait la veuë pour les pourtraits), s’ils lisoyent un mot pour l’autre, ils seroyent à bon droit reprehensibles: mais si nous mesmes leur escrivons ou par maniere de dire leur peignons un asne pour leur faire accroire apres que c’est un cheual, ie ne sçay comment nous pouuons excuser nostre tort.»
Antoine Oudin, secrétaire interprète du roi. Grammaire françoise, rapportée au langage du temps. Paris, 1633, in-12; nouvelle édition, revue et augmentée. Douay, veuve Marc Wion, 1648, in-12, de 4 ff. prélimin. et 288 pag.
Oudin, qui suit l’orthographe de Robert Estienne dans ses dictionnaires, est un adversaire déclaré de la réforme phonographique. Voici l’avis à ce sujet qu’il a placé à la fin de sa Grammaire:
«Ie m’estonne de quelques modernes qui, sans aucune consideration, se sont meslez de reformer, mais plustost de renuerser nostre orthographe; et, bien que leurs escrits, dignes d’admiration, tesmoignent vn grand iugement, ce defaut, qui en rabbat une bonne partie, nous descouure de la presomption ou de la broüillerie.
«Ie ne m’attache pas à vn seul: Il y en a trop qui pechent maintenant en cela. Mais je rougis pour des pedants, qui, sortis des frontieres où le parler n’a point de raison establie, nous donnent à connoistre qu’ils sont plus habiles en latin qu’en leur propre langue.
«Qui sera-ce d’entre-eux qui, bannissant les lettres radicales, vray fondement de l’origine de nos dictions, nous tirera des confusions où nous iette leur impertinente façon d’escrire qu’ils accommodent à la prononciation? Comment discernera-on an (annus) d’auec en (in), preposition; amande (amigdala) et amende (mulcta); accord (contractus) et accort (prudens); ambler, aller à l’amble (tollutim incedere), et embler (furari); autel (altare) et hostel (domicilium); aulx, pluriel d’ail (allium), et os (ossa).—Balet (genus choreæ) et balay (scopæ).—Chaisne (catena) et chesne (quercus); cents (centum) et sens (sensus); clerc (clericus) et clair (clarus); chœur (chorus) et cœur (cor); comte (comes), compte (computatio) et conte (narratio); ceps (compedes), seps (vites).
«..... Fraiz (sumptus), frais (recens); lacer (ligare), lasser (fatigare); lys (lilium) el licts (lecti); MEURS (maturi) et mœurs (mores); nœud (nodus) et NEUF (nouus ou nouem); or (aurum) et ORD (sordidus); quoy (quid) et coy (quietus); rets (retia), rais (radius), rez (rasus).
«Seur (securus), sœur (soror) et sur (super); SIX (sex) et sis (iacens); souris (mus) et sousris (subrisus). Teint (color vultus) et thim (thymus). Vœu (votum), VEU du verbe voir (visus).
«Et vne infinité d’autres, qui, s’escriuans d’vne mesme sorte, nous embroüilleroient estrangement.
«Il est bien vray que les habiles qui sont ennemis des nouueautez et de telles ignorances, escriuent indifféremment plusieurs paroles françoises, comme connoistre et cognoistre, proufit et profit, souscrire et soubscrire, debuoir et deuoir. Encore voudrois ie qu’on obseruast en ces derniers vne différence, car deuoir sans b se rapporte à officium et l’autre à debere; distiller et distiler, porreaux et pourreaux, etc.
«D’auantage on retrenche maintenant beaucoup de lettres qu’on escriuoit autresfois sans aucune raison, comme le b de prestre, le g d’un, et plusieurs autres que la memoire ne me peut fournir à cette heure. Ne vous arrestez donc pas aux nouuelles escritures: car ie vous asseure que les plus renommez du temps n’ont point d’autre opinion que celle que ie vous mets ici.»
Il est à croire, dans l’ordre d’idées, saines sous plusieurs rapports, où se place le docte interprète du roi pour l’italien et l’espagnol, que l’orthographe devait être tout aussi difficile à apprendre par sa méthode et dans ses grammaires qu’elle l’est de nos jours dans les nôtres.
* Le P. Antoine Dobert, Dauphinois, religieux minime. Récréations littérales et mystérieuses, où sont curieusement estalez les principes et l’importance de la nouvelle orthographe, avec un acheminement à la connoissance de la poësie et des anagrammes. Lyon, de Masso, 1650, in-8.
Je n’ai pas pu voir cet ouvrage. L’abbé Goujet déclare qu’il ne connaît rien de plus ridicule et de plus burlesque.
Du Tertre. Méthode universelle pour apprandre facilemant les langues, pour parler puremant et escrire nettemant en françois, recueillie par le S. Du Tertre. Paris, Iean Iost, 1651 et 1652, in-12.
Ouvrage sans valeur, sans intérêt, et qui dénote, de la part de son auteur, une complète ignorance des données de son sujet.
Le P. Laur. Chiflet. Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise: où le lecteur trouvera en bel ordre tout ce qui est de plus necessaire, de plus curieux et de plus elegant en la pureté, en l’orthographe et en la prononciation de cette langue (première édition). Anvers, 1659, in-12; Paris, Maugé, 1668, in-12; sixième édition, Cologne, chez Pierre le Grand, 1680, in-12 de 4 ff. prél., 295 pp. plus 3 ff. de table; réimprimée sous le titre de Nouvelle et parfaite Grammaire, etc. Paris, 1680, et Jean Pohier, 1687, in-12 de 8 ff. prél. et 295 pp.; ibid., 1722, in-12.
L’ouvrage du savant jésuite a dû jouir d’une grande célébrité, si l’on doit en juger par les nombreuses éditions qu’on en a faites depuis 1659 jusqu’en 1722. C’est pourquoi il n’est pas étonnant de retrouver en partie l’application des principes de ce grammairien, en fait d’orthographe, dans la première édition du dictionnaire de l’Académie. Cette conformité d’opinions ne se rencontre cependant que dans les questions où Chifflet ne fait qu’enregistrer les règles consacrées par l’usage.
Chifflet cependant est loin dans ses principes d’être conservateur absolu. Ennemi de l’innovation en matière de prononciation, il professe, d’un autre côté, que c’est cette dernière qui doit régler l’écriture, sans qu’on doive trop se soucier des questions purement étymologiques.
Il est à regretter que l’Académie, dans son premier travail lexicographique, n’ait pas suivi de plus près les propositions de Chifflet; les changements apportés dans les éditions suivantes du dictionnaire en ont montré la justesse.
Je vais exposer rapidement celles de ses règles qui n’ont pas été admises dans la première édition du dictionnaire de l’Académie et celles où ce grammairien peut être considéré comme novateur, même aujourd’hui.
«En écrivant, dit-il (p. 257), certains mots françois, qui naissent des langues étrangères, l’hébraïque, la grecque et la latine, et où le cha, cho, chu se prononcent comme ka, ko, ku, il est meilleur de n’y point mettre d’h, comme: arcange, escole, colere, Baccus, ecô, caractère, pascal, cicorée, estomac. Excepté chœur, que l’on est contraint d’écrire avec un h pour le distinguer de cœur.»
«Aux noms terminez en ect, le c ne se prononce pas, comme effect, respect, etc. Lisez, et, pour mieux faire, écrivez aussi effet, respet, suspet, etc. Ecrivez aussi saint, instint, distint, défaut (p. 239).»
«N’écrivez pas subjection, ny sujettion, mais sujetion, comme il se prononce. Et généralement où le c ne se prononce pas devant le t, les sçavans, pour la plûpart, ne l’écrivent plus (p. 258).»
«On écrit mieux soûmettre, que soubmettre ou sousmettre[151]. L’on dit et l’on écrit maintenant omettre et omission, et non pas obmettre[152], ny obmission[153]. Cette mauvaise prononciation de quelques-uns estoit venuë de l’ignorance de ceux qui n’entendoient pas l’étymologie latine de ce mot, qui vient du verbe omitto, où la première syllabe est briève et non pas obmitto qui ne fut jamais latin. Mais les sçavans ayant tenu bon, cet obmettre a perdu son crédit (p. 256).»
«Voicy les mots où le d ne se prononce pas et les plus sçavans ne l’y écrivent plus: ajourner, ajournement, ajouter, ajuster,
amodier, avancer, avantage, avenir, aventurier, avertir, avis, avouër, aveu, avocat, etc. Il faut dire et écrire amiral et non pas admiral (p. 239).»
Pour les mots terminés en ent il est contraire à leur changement en ant, «car il y a, dit-il, grande différence entre les ant ou ent briefs et les longs, comme entre parent et par an ou parant de parer, entre contant son argent et content de son argent. Et l’on voit pour cela que quelques grammairiens, même des plus nouveaux, qui ont voulu reformer l’orthographe, n’ont pas bien rencontré, en conseillant d’écrire tous ces ent par un a, par exemple puremant et nettemant, comme ils l’ont pratiqué eux-mêmes dans le titre de leurs grammaires. Que n’ont-ils considéré que cela causeroit mille fausses prononciations, puisque tous les ant, écrits par a, sont longs, sans aucune exception? En un mot, leur zèle est bon, mais certes il est peu judicieux, et il seroit à désirer que quelqu’un de ces messieurs de l’Académie en prononçast un bel arrest, qui auroit, sans doute, une grande authorité sur tous les gens d’esprit (p. 211).»
Je n’ai pas besoin d’insister sur l’inanité d’une objection qui, fondée sur la quantité latine, n’est point applicable au français.
«C’est maintenant, dit-il encore plus loin (p. 274), une bonne coûtume de plusieurs sçavans de ne point écrire l’s en beaucoup de mots où elle ne se prononce pas. On n’écrit plus deuxiesme, escrire, mais deuxieme[154], écrire: mais, à dire vray, tout cela n’estant qu’un trop petit remede à la bizarrie (sic) qu’il y a en nostre orthographe. Au sujet de l’s, s’il la faut prononcer ou non, je ne vois autre moyen d’en faire une parfaite distinction, que d’écrire une double s, au lieu d’une simple, quand elle se doit prononcer devant les consones (sic). Par exemple: déscrire une seule s, puisqu’elle est muette, desscription avec deux s pour signifier que l’s y doit estre prononcée. Ce seroit un remede infaillible, mais je n’oserois commencer le premier un si grand changement en nostre orthographe.»
[154] Plus loin cependant il abandonne même cette dernière orthographe, et se prononce pour le remplacement de l’x par le z. «Les mieux entendus n’écrivent plus deuxiéme, sixiéme, dixiéme, mais comme il se prononce (sic) deuziéme, siziéme, diziéme.» Il est à regretter qu’on n’ait pas adopté cette orthographe qui aurait fait disparaître la bizarrerie dans l’écriture de ces quelques adjectifs ordinaux, comme deuxième, troisième, douzième, dont la prononciation est identique malgré leur triple forme.
La proposition du bon père ne devait pas être acceptée. On ne revient jamais, heureusement, sur une amélioration accomplie.
Il dit qu’il est beaucoup de mots où le ti devrait plutôt s’écrire ci, comme il se prononce. «Ce sont les mots qui naissent de ceux qui se terminent en ce. Par exemple: de vice, vicieux, par un c plûtost que par un t.» L’Académie a partagé à cet égard l’opinion du savant grammairien, sauf pour les mots essentiel, pestilentiel, substantiel, qui attendent encore la réforme.
Enfin, en ce qui concerne les doubles lettres, il paraît favorable au retranchement de la consonne muette pour rendre l’écriture conforme à la prononciation, car il écrit flame, consone, etc. Cependant à cet égard il ne suit aucune règle fixe et les exemples qu’on pourrait citer ne sont que des exceptions.
Grammaire générale et raisonnée contenant les fondemens de l’art de parler, expliqués d’une maniere claire et naturelle (par MM. de Port-Royal). Paris, Pierre Petit, 1660, in-12; Bruxelles, Fricx, 1676, pet. in-12.
Il serait à désirer, selon les savants auteurs:
Voir plus loin l’analyse de l’édition de 1756, annotée par Duclos.
Antoine Bodeau de Somaize. Le grand Dictionnaire des Prétieuses, historique, poétique, géographique, cosmographique, chronologique et armoirique, où l’on verra leur antiquité, costume, devise, etc. Paris, Jean Ribou, 1661, 2 vol. petit in-8.
M. Francis Wey, dans son ouvrage intitulé Remarques sur la langue française, a épuisé toutes les formules de l’indignation contre les «mutilations» que la «coterie» des Précieuses a fait éprouver à l’orthographe traditionnelle. Je ne saurais, sans de nombreuses et très-importantes restrictions, me ranger à son sentiment; le temps, d’ailleurs, a donné raison aux Précieuses sur bien des points. Voici ce qu’il dit à ce sujet (page 38 et suiv.):
«Ce n’est pas ici le lieu de débattre la valeur littéraire de cette coterie célèbre des Précieuses; nous devons nous borner à constater leur influence énorme sur l’orthographe, à raconter ce qu’elles firent, et comment les choses se sont passées. L’aventure est narrée par Somaize[155]. Les conséquences de l’incident qu’il rapporte ont été si extraordinaires, l’incident lui-même est si peu connu, que nous le reproduirons en entier.
[155] M. Wey n’indique pas de quel ouvrage il tire la citation suivante, mais on la trouve au mot Ortographe du célèbre dictionnaire satirique devenu aujourd’hui si rare et si recherché des bibliophiles. Il a été réédité par M. Ch.-L. Livet dans la Bibliothèque elzévirienne de M. P. Jannet.
«L’on ne sçauroit parler de l’ortographe des pretieuses sans rapporter son origine, et dire de quelle maniere elles l’inventerent, qui ce fut et qui les poussa à le faire. C’estoit au commencement que les pretieuses, par le droit que la nouveauté a sur les Grecs[156], faisoient l’entretien de tous ceux d’Athenes[157], que l’on ne parloit que de la beauté de leur langage, que chacun en disoit son sentiment et qu’il faloit necessairement en dire du bien ou en dire du mal, ou ne point parler du tout, puisque l’on ne s’entretenoit plus d’autre chose dans toutes les compagnies, L’éclat qu’elles faisoient en tous lieux les encourageoit toutes aux plus hardies entreprises, et celles dont je vais parler, voyant que chacune d’elles inventoient de jour en jour des mots nouveaux et des phrases extraordinaires, voulurent aussi faire quelque chose digne de les mettre en estime parmy leurs semblables, et enfin, s’estant trouvées ensemble avec Claristene[158], elles se mirent à dire qu’il faloit faire une nouvelle ortographe, afin que les femmes peussent écrire aussi asseurement et aussi corectement que les hommes. Roxalie[159], qui fut celle qui trouva cette invention, avoit à peine achevé de la proposer que Silenie[160] s’écria que la chose estoit faisable. Didamie[161] adjoûta que cela estoit mesme facile, et que, pour peu que Claristene leur voulut aider, elles en viendroient bien-tost à bout. Il estoit trop civil pour ne pas repondre à leur priere en galand homme; ainsi la question ne fut plus que de voir comment on se prendroit à l’execution d’une si belle entreprise. Roxalie dit qu’il faloit faire en sorte que l’on pût écrire de mesme que l’on parloit, et, pour executer ce dessein, Didamie prit un livre, Claristene prit une plume, et Roxalie et Silenie se preparerent à decider ce qu’il faloit adjouster ou diminuer dans les mots pour en rendre l’usage plus facile et l’ortographe plus commode. Toutes ces choses faites, voicy à peu près ce qui fut decidé entre ces quatre personnes: que l’on diminueroit tous les mots et que l’on en osteroit toutes les lettres superflues. Je vous donne icy une partie de ceux qu’elles corrigerent, et, vous mettant celuy qui se dit et s’écrit communement dessus celuy qu’elles ont corrigé, il vous sera aisé d’en voir la difference et de connoistre leur ortographe:
[156] Les Français.
[157] De Paris.
[158] M. Le Clerc.
[159] Mme Le Roy.
[160] Mlle Saint-Maurice.
[161] Mlle de la Durandière.
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[162] Je marque d’un astérisque les mots dont l’usage et l’Académie ont complétement ratifié la correction. Certaines simplifications, comme entousiame, catéchîme, frédeur, constatent une prononciation exceptionnelle alors, et restreinte peut-être au cercle des Prétieuses. Elle n’a pas prévalu.
Il ressort du curieux document de Somaize que la prononciation tendait, vers la seconde moitié du dix-septième siècle, à s’amollir par suite de l’influence de la cour et des cercles de la haute société. L’Académie, dans sa sixième édition seulement, a commencé à inscrire raideur, conformément à la prononciation des Prétieuses, qui prévaut aujourd’hui pour ce mot et non pas pour frédeur.
Ainsi qu’on le voit, une grande partie des réformes opérées par les Précieuses ont été sanctionnées par l’Académie, et un plus grand nombre encore l’eussent été, si l’on avait dès cette époque su faire un emploi judicieux de l’accent grave et de l’accent circonflexe. A ce titre, malgré l’affectation d’un langage prétentieux et quintessencié, la coterie présidée par Voiture et Sarasin a rendu de véritables services à la langue française.
Simon Moinet, principal correcteur pour le français dans l’imprimerie des Elseviers, voulant faciliter aux étrangers la lecture des livres en cette langue, eut en 1663 l’idée d’imprimer à ses frais un petit poëme: La Rome ridicule du sieur de Saint-Amant, travêstië à la nouvêle ortografe, pure invanţiön de Simon Moinêt, Parisiïn. A Amstredan, aus dêpans ê de l’inprimerië de Simon Moinêt, 1663, in-12, de 40 pag.
Les lignes qui commencent sa dédicace à Guillaume III peuvent donner une idée de sa méthode phonétique:
Ce que pêrsone n’a ancore su, ni ouï, ni vu,
L’ORTOGRAFE FRANÇOISE,
ou la siänce de lire é d’êcrire françois.
«Monsêgneur, si ce qui se dit êt vêritable, qu’à gran sêgneur, peu de paroles, il sera aussi vrai de dire à gran sêgneur peu d’êcriture, puisque l’êcriture reprêsante la parole, é toutes deus sont l’image de la panséë. Mais je ne croi pas que pêrsone, depuis que l’on parle françois, l’ait faite si courte que moi, qui l’abrêge an sorte que je le fai touchér à l’eull é au doit.»
Simon Moinet propose le ll mouillé des Espagnols dans les mots mail, bail, le t à cédille pour le t adouci et sifflant: suprémaƫie. Malheureusement son écriture est hérissée d’accents, comme c’est le cas de tous ceux qui veulent déterminer exactement le son des voyelles sans introduire de nouveaux caractères alphabétiques.
* Jacques d’Argent, gramairien. Traité de l’ortographe françoise dans sa perfection, dédié à M. Colbert fils, seigneur de Seignelai. Paris, 1666, in-12.
Il ne m’a pas été possible de me procurer cet ouvrage.
De Bleigny, maître écriuain iuré de Paris. L’Ortografe francoise ou l’unique metode contenant les regles qu’il est necessaire de sauoir pour écrire correctement. Paris, Gilles André, 1667, in-12, de 6 ff. et 155 pp.
Bleigny n’arbore le drapeau de la réforme orthographique que dans son titre. Son petit livre est une grammaire pour les enfants, sans aucune velléité de critique ni d’amélioration de la mauvaise écriture de son temps.
* Jacques de Gevry, seigneur de Launay. Les Principes du déchifrement de la langue françoise, ou l’art de déchifrer toutes sortes de lettres en cette langue, en quelques figures et caracteres qu’on les puisse composer. Dedié à monseigneur messire Pierre de Cambout de Coeslin, evesque d’Orléans. Paris, Denis Pellé, 1667, in-8.
Je ne suis pas certain que cet ouvrage ait directement trait à la réforme.
Louis de l’Esclache. Les véritables Règles de l’ortografe francéze, ou l’Art d’aprandre en peu de tams à écrire côrectemant. Paris, l’auteur, 1668, in-12.
Le travail de l’Esclache a fait beaucoup de bruit au moment de sa publication. J’en connais trois ou quatre réfutations sorties des presses parisiennes en l’espace de peu d’années. De son temps on ne s’aperçut pas qu’il s’était inspiré en grande partie des réformes proposées un siècle auparavant par Meigret, Pelletier et Ramus. Bien qu’il n’ait introduit aucune lettre ni aucun signe nouveau dans l’écriture, il a prêté le flanc à la critique par la profusion d’accents dont il a surchargé ses lignes. Voici un échantillon de ses idées et de son orthographe:
«Les opinions des hommes sont trés-diferantes, touchant l’ortôgrafe francéze. Les uns pansent qu’éle doit étre conforme à la parole; et les autres âsûrent qu’éle doit marquer l’origine des mos que nous emploïons pour exprimer nos pansées. Ceus qui ne savent pas la langue latine et qui ont de l’esprit dizent que nous devons écrire comme nous parlons; mais quelques savans soûtiénent que céte metôde, nous faizant perdre l’origine des paroles, nous ampécherét d’an conétre la propre significacion.
«Il samble que les premiers, qui n’ont pas âsés de force pour bien établir leur opinion, n’aient pas âsés d’autorité pour nous oblijer à la suivre. Comme les autres ne peuvent soûfrir que l’on face injure à la langue latine, ni à la grèque, ils s’atachent à leurs santimans avec beaucoup d’opiniâtreté. Je ne veus pas condamner ces deus langues, puîqu’éles ont leur beauté, aûsi bien que leur üzaje, mais je puis dire (sans m’élogner de la vérité) que ceus qui ont un atachemant particulier pour éles ne sont pas ordinairemant les plus éclairés dans la langue francéze. Ils sont semblables à ceus qui parlent continuélement de ce qui regarde les autres sans panser à leurs propres âfaires et il ârive souvant que dans le chois des chozes qui sont utiles pour le bien public, le jujement de ceus qui ont beaucoup de lumière sans étude doit étre préféré à l’opinion de ceus qui ont une bibliotéque antière dans leur tête.»
Louis de l’Esclache écrit: peis, sajese, ajant, dilijant, relijion, vanjance, nonse, prononse, consevoir, acses, acsant, filozofie, fizique, axion, dixion, choze, uzaje, nacion, cieus, dieus, deus, dis (dix), moien, voiant, calité, etc.
(Sieur de Mauconduit.) Traité de l’orthographe; dans lequel on établit, par une methode claire et facile, fondée sur l’usage et sur la raison, les regles certaines d’écrire correctement. Et où l’on examine par occasion les regles qu’a données M. de Lesclache (par le sieur de Mauconduit). Paris, Jacques Talon, 1669, in-12, de 4 ff. et 232 pp.
Ce petit traité, remarquable par son exécution typographique, ne s’occupe pas de la régularisation de l’écriture française. L’auteur s’élève même avec beaucoup de force contre le système d’écriture semi-phonétique proposé par de l’Esclache. Il nous sert simplement à constater l’état de la question au moment où l’Académie française allait s’en emparer.
Lartigaut. Les progrês de la véritable ortografe, ou l’ortografe francêze fondée sur ses principes, confirmée par démonstracions. Ouvrage particuliër et nécésêr à toute sorte de persones qui veulent LIRE, PRONONCER ou ÉCRIRE parfêtemant par rêgles. Paris, Laurent Ravenau et Jean d’Ouri, 1669, in-12.—Principes infaillibles et regles assurées de la juste prononciation de la langue françoise. Paris, 1670, in-12.
Le premier ouvrage de Lartigaut offre un grand intérêt. Contemporain de Corneille, de la Fontaine, de Molière, de Racine, il possède à fond la langue élégante et correcte de son temps, et nous indique aussi exactement que possible la prononciation de la cour de Louis XIV. L’accentuation forte qui y est figurée me confirme dans l’idée que je m’étais formée de la prononciation du Théâtre-Français au temps de Corneille et de Racine, et dont Larive avait conservé la tradition[163].
[163] Je l’ai souvent entendu réciter des vers chez mon père, et je l’ai vu au Théâtre-Français jouer le rôle de Philoctète dans l’Œdipe de Voltaire avec une accentuation bien plus chantée, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’elle ne l’a été après lui, surtout par Talma qui a changé, sous le rapport de la déclamation, la manière de scander les vers.
Voici une page de l’avis important placé en tête du livre. Je souligne les différences de la lecture avec celle de nos jours:
«Cête matière et pluz délicate[164] qu’èle ne parêt: il faut être antièrement détaché, et avoir un dezir sincer de recevoir ce qui peut persuader an quéque part qu’il se treuve. Car pour peu que l’on se plêze à contredire, on se rant incapable d’en juger; dautant qu’il y a pluzieurs chozes qui ne dépendent que de la délicatêse de l’orêlle, où l’opiniatreté et le dezir de s’opozer à tout peuvent treuver de coi flater un esprit de contradixion. Ne lire un livre que danz le dêsein d’y treuver à redire, ce n’et paz être tout à fêt sage; et c’et fêre le critic à contretams: il faut être du moinz indiférant, et ne rien condaner sanz avoir sur le cham des rêzons contrêres à ce que l’on reprant. Je condane moi-même les fautes que je puis avoir lêsé couler (ou l’inprimeur) contre les principes qu’il faut suivre: et je puis dire san vanité que je suis le seul qui n’établis rien qui leur sét[165] opozé, et qui ne me contredis paz; qui et asurément le pluz grant point que l’on puise et que l’on doive garder, mês que persone n’a pu ancor observer sur ce sujêt: et voici come une persone qui ne cherche sinplemant que l’utilité danz toute choze peut rêzoner.
[164] Dans ces mots délicate, èle, antièrement, etc., l’auteur emploie l’e moyen avec accent droit. Mon père et mon oncle en avaient reconnu l’utilité dans beaucoup de mots, tels que collége, séve, entièrement, etc., et plusieurs livres ont été imprimés ainsi; mais on dut en abandonner l’usage, par suite de la confusion et de l’embarras qui en résultaient dans la composition et la distribution typographique. Les lettres se brouillaient dans les cases, surtout les petits caractères. On dut donc, à regret, renoncer à un système si simple, lequel, sans apporter aucun trouble à la vue, guidait la prononciation.
[165] J’ai entendu, dans ma jeunesse, M. de Tracy prononcer il crait (il croit, credit), et endreit.
«Je conês que l’ortografe vulguêre et ambarasante pour la lecture, contrêre à la véritable prononciacion qu’èle doit exprimer et prèque inposible à savoir sanz la conêsance du grec et du latin; ancor y-an a-t-il trez peu qui la sachent parfêtemant avec tout cela. Je ne doute paz que si l’on pouvêt treuver le moyen de randre l’écriture conforme à la parole avec une tèle modéracion qu’on pùt suivre des principes asurés et des rêgles constantes, sanz tomber dans aucune absurdité, et sanz rien changer inutilemant, il faudrêt sanz doute le prandre pour pluzieurs rêzons: 1o afin de savoir l’ortografe avec plus de facilité, et avec plus de certitude; 2o afin de ne paz être obligé d’aprandre le grec et le latin pour seulemant ortografier; 3o parce que c’et une choze indubitable que tout le monde an lira mieuz, et que l’on ne poura prononcer mal; 4o pour randre la Langue francêze pluz universèle par la facilité que tous les étrangers treuveront dans la lecture de nos livres, et plus recomandable par la douceur prèque divine de son élocance, qui se comuniquera par tout.»
Convenons-en, on ne saurait, dans la thèse de l’auteur, plus simplement ni mieux dire. La prononciation, telle qu’il est parvenu à nous la figurer en n’introduisant qu’un seul signe nouveau (l’e médiocre, qu’il figure, comme je l’ai dit, par l’accent droit), est presque la nôtre, et nous donne occasion de constater sa fixité depuis le grand siècle. Il supprime la lettre k, comme étrangère au français, le ç cédille comme inutile en présence de l’s ramenée à une seule valeur, celle qu’elle a dans salon, silence.
Il fait en passant quelques remarques sur l’orthographe des mots où figure le χ grec. Achaïe, saint Roch, Zacharie, chronique, archange. Il propose de les écrire Acaïe, saint Roc, Zacarie, cronique, arcange.
A propos de la lettre q (ou plutôt des deux lettres qu, puisqu’on représente par ce signe binaire le son du c dur ou du k), il s’exprime ainsi: «Ecrivez par la même rêzon: quécun aussi bien qu’aucun. Pourêt-on bien doner rézon pourcoi l’on doit ècrire aucun, chacun par un c et quelquun par un qu? Je voudrês avoir cette obligation à QUELQUUN.»
Pour lui, l’œ, déjà supprimé dans œconomie, est une lettre parasite: il écrit eil (prononcé aujourd’hui euil), euvre, beuf, seur, et en effet, dans le français, le son et le signe eu représentent régulièrement l’o des mots latins, exemple: dolor, douleur, flos, fleur; la vicieuse prononciation du c rend quelquefois l’emploi de l’œ nécessaire, comme dans cœur, qui ne peut être écrit ceur, à moins, comme dans cueillir, de faire précéder eu d’un u.
Il critique l’emploi de l’x dans les mots deuxième, sixain, dixième. Il y met le z, d’accord en cela avec la prononciation.
Il chasse du dictionnaire cette «diftongue» ao, qui n’est pas «francêze», et au lieu de paon, Laon, faon, taon, il écrit pan, Lan, fan[166], tan.
[166] Ronsard l’écrit ainsi:
(Édit. de 1623, t. I, col. 2.)
Dans le glossaire ms. de la Bibl. imp. no 7684, taon est écrit taan; peut-être devrait-on écrire tân et fân, de sorte qu’il n’y aurait d’exception que pour le mot Laon qu’on écrirait Lâon.
On jugera, par ces quelques citations, que l’auteur est un observateur délicat et en même temps un bon esprit, défenseur intrépide des prérogatives du français, qu’il voudrait voir vivre par lui-même sans qu’on dût l’affubler d’une enveloppe grecque et latine.
Gilles Ménage. Observations sur la langue françoise. Paris, 1673, in-12; Cologne, P. Du Marteau, 1673, pet. in-12. Seconde édition. Paris, Claude Barbin, 1675-1676, 2 vol. in-12; 1re part. de 16 ff. prél., 609 pp. plus 21 ff. pour la table, les errata et le privilége; 2e part. de 18 ff. prél., 502 pp. plus 11 ff. pour la table, etc.
Le célèbre érudit a rendu des services incontestables à la langue française. Une pièce de vers, intitulée la Requête des Dictionnaires, écrit satirique dirigé contre les académiciens à propos du choix des mots du dictionnaire, le fit échouer dans sa candidature au fauteuil d’académicien, malgré le conseil de Hubert de Montmor qui insistait pour qu’on l’adoptât, «comme on force un homme qui a déshonoré une fille à l’épouser.»
L’orthographe que Ménage adopte dans ses Observations a eu des partisans et des imitateurs, en tout ou en partie. D’un côté, elle se rapproche autant que possible de la prononciation, sans chercher à être phonétique; d’un autre, elle tend à la simplification de quelques règles de grammaire, comme la formation du féminin et du pluriel, et, pour y parvenir, il remplace presque toujours l’x final par l’s. Exemples: religieus, ceus, aus, je veus, injurieus. Il remplace aussi le z dans les mots assés, nés (nez).
Il supprime un grand nombre de doubles lettres et de lettres étymologiques, et il écrit: ataquer, pouroient, courous, aquise, cors (corps), il faloit, la goute, etc.
Le son nasal an, em, en est le plus souvent représenté par an. Par exemple: il a commancé, long-tans, de tans en tans.
Il remplace l’y par l’i dans les mots stile, païs; il écrit je fesois, chemin fesant, etc.
En ce qui concerne l’h, il se guide dans son emploi par l’étymologie et il conseille d’écrire Antoine, Maturin, ermite, intimé, postume, amarante, ebreu, mots dont les primitifs n’ont pas d’h. Il paraît favorable à la suppression de cette lettre aux mots: huis, huile et huitre, où elle ne fut mise, suivant l’opinion de Théodore de Bèze[167], que pour empêcher qu’on ne lût vis, vile et vitre, à l’époque où le v et l’u étaient représentés par le même signe.
[167] Aspiratio quiescit in his dictionibus: huis, ostium, cum derivatis; huile, oleum, cum derivatis; huit, octo; huistre, ostrea, quoniam alioqui legi sic possent hæ dictiones quasi v esset digamma, non vocalis, nempe pro huis, vis: sic etiam pro huile, vile, etc. (De francicæ linguæ recta pronunciatione tractatus.)
Mais ce qu’il y a de plus curieux dans son système, c’est la suppression fort rationnelle de la lettre e dans le participe eu et dans les temps qui en dérivent, et l’agglutination des expressions prépositives ou adverbiales, exprimant des idées simples.
Il écrit donc: il a u, ç’ust esté, si je l’usse su, la vénération que j’ai ue; et acause, alaverité, apeine, apeuprês, aprêsdemain, aucontraire, aulieu, aureste, avanthier, demesme, desorte, malapropos, toutafait.
François Charpentier, de l’Académie française. De l’Excellence de la langue françoise. Paris, Vve Bilaine, 1683, 2 t. en 1 vol. in-12 de 9 ff. et 1110 pp.
Ce docte académicien, qui partage en matière d’orthographe les idées de Regnier des Marais, appliquées plus tard dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie, est, comme Henri Estienne, un défenseur de la précellence du langage français, non plus sur l’italien, mais sur le latin lui-même.
Il établit dans le cours de son livre que notre langue n’est nullement inférieure au latin sous le rapport de l’euphonie et de l’harmonie imitative, qu’elle a produit non moins de chefs-d’œuvre, et qu’elle est parvenue de son temps à une perfection égale à celle du langage des Romains au siècle d’Auguste.
Il cite un certain nombre de vocables français plus doux, plus brefs que leurs correspondants en latin. S’il eût poussé plus loin ses investigations, il fût sans doute arrivé à reconnaître la supériorité, sous le rapport de la rapidité et même de l’euphonie, des mots du latin vulgaire transformés par le peuple avant la Renaissance, sur ceux forgés depuis par les savants sur le type primitif. Voici quelques points de comparaison:
| Primitif latin. | Mots du vieux français. | Mots de latin francisé. |
| quadragesima | caresme, carême | quadragésime |
| claudicare | clocher, clochement | claudication |
| capillus | cheveu, chevelu | capillarité |
| carcer | chartre | incarcération |
| coctus | cuit, cuisson | coction |
| dulcis | doux, adoucir | édulcoré |
| fructus | fruit, fruitaison | fructification |
| fluctus | flot, flottaison | fluctuation |
| hirundo | aronde | hirondelle |
| macer | maigre, maigreur | émaciation |
| maturus | mûr, mûrir | maturation |
| scandalum | esclandre | scandale |
| separare | sevrer, sevrage | séparation |
| species | espèce et épice | spécification |
| siccitas | sécheresse | siccité |
| strictus | étroit | strict |
| cubare | couver | incubation |
| redemptio | rançon | rédemption |
| sacramentum | serment | sacrement |
| acceptare | acheter | accepter |
| captivus | chétif | captif |
| fragilis | frêle | fragile |
| nativus | naïf | natif |
| rhythmus | rime | rhythme |
| sarcophagus | cercueil | sarcophage |
| porticus | porche | portique |
| organum | orgue | organe |
| mobilis | meuble | mobile |
| alumine | alun | alumine |
| debitum | dette | débit |
| examen | essaim | examen |
Si donc le français a son individualité, s’il est riche de sa beauté propre, si ses vocables surpassent souvent pour la simplicité, la rapidité, l’euphonie, leurs correspondants latins, pourquoi s’attacher, comme on le voulait au temps de Charpentier, et comme il n’en reste que trop de vestiges, à défigurer notre orthographe, dont on fait un pastiche de celle du latin et du grec, en y introduisant tant de consonnes doubles inutiles et même incompatibles avec le génie simple de notre ancienne langue[168]?
[168] Voir sur la comparaison des mots du vieux français avec ceux forgés depuis le XVIe siècle: Étude sur le rôle de l’accent latin dans la langue française, par M. Gaston Paris. Paris, Franck, 1862, in-8.—Notions élémentaires de grammaire comparée, par E. Egger. Paris, Durand, 1865, in-12.—Grammaire historique de la langue française, par M. Auguste Brachet. Paris, Hetzel, 1867, in-12.—Et plus haut (p. 167) l’article de M. Sainte-Beuve.
J.-B. Bossuet, membre de l’Académie française. Voir plus haut, aux Opinions des académiciens, p. 130.