«L’orthographe de la plupart des livres français est ridicule. Presque tous les imprimeurs ignorants impriment Wisigoths, Westphalie, Wittemberg, Wétéravie, etc.
«Ils ne savent pas que le double V allemand qu’on écrit ainsi W est notre V consonne et qu’en Allemagne on prononce Vétéravie, Virtemberg, Vestphalie, Visigoths.
«Pour l’orthographe purement française, l’habitude seule peut en supporter l’incongruité. Emploi-e-roient, octroi-e-roient, qu’on prononce emploiraient, octroiraient; paon, qu’on prononce pan; Laon, qu’on prononce Lan, et cent autres barbaries pareilles font dire:
Hodieque manent vestigia ruris.
«Les Anglais sont bien plus inconséquents; ils ont perverti toutes les voyelles; ils les prononcent autrement que toutes les autres nations. C’est en orthographe qu’on peut dire avec Virgile:
Et penitùs toto divisos orbe Britannos.
«Cependant ils ont changé leur orthographe depuis cent ans: ils n’écrivent plus: loveth, speaketh, maketh, mais loves, speaks, makes.
«Les Italiens ont supprimé toutes les h. Ils ont fait plusieurs innovations en faveur de la douceur de leur langue.
«L’écriture est la peinture de la voix; plus elle est ressemblante, meilleure elle est.»
Me trouvant en possession d’un grand nombre de lettres autographes de Voltaire, et particulièrement de sa correspondance, en partie inédite, avec d’Alembert, j’ai été curieux de confronter son orthographe avec celle de l’Académie de 1740. C’est surtout à partir de 1752 que devient plus sensible la modification apportée sous ce rapport par Voltaire dans sa correspondance, surtout alors qu’il s’occupait de la rédaction des articles qu’il envoyait à d’Alembert pour le Dictionnaire philosophique. Il supprime le plus souvent les lettres doubles qui ne se prononcent pas. Il écrit pardonait, et d’un autre côté guai, il éguaiera. Il affecte le plus profond dédain peur l’étymologie. On voit alors s’échapper de sa plume tantôt le mot philosophe et tantôt philosofe, ce dernier plus fréquemment que l’autre; il écrit même quelquefois filosofe, et veut que ce mot soit rangé à la lettre F, au Dictionnaire philosophique. Dans sa lettre datée des Délices, le 2 décembre 1755, que j’ai sous les yeux, il écrit: «ennemi de la philosofie» et «persécuteur des philosofes.» Il met partout ainsi: enciclopédie, dictionaire. Dans une lettre datée du 24, il écrit: «Je voudrais que votre tipografe Briasson pensast un peu à moy.»... «Vous avez des articles de téologie e de métaphisique.» Dans d’autres, il écrit plusieurs fois: Athène, autentique, entousiasme, têse, historiografe, bibliotèque, téologien, crétien et cristianisme, s’écartant ainsi, avec une intention évidente, de l’orthographe de l’Académie, dont il était membre depuis 1746. (Voir le texte de ces lettres avec leur orthographe à l’Appendice E.)
En comparant les lettres de Voltaire avec les éditions imprimées, on voit que l’habitude typographique de tout ramener à l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie a fait supprimer celle que Voltaire préférait[120]. Il eût pourtant été intéressant de suivre, dans ses nombreux écrits, aussi bien les modifications de son orthographe que celles de sa pensée. Peut-être, à un certain moment, la popularité immense dont il jouissait eût-elle pu faciliter quelques-unes des réformes déjà proposées.
[120] Dans la grande édition de Beuchot, que nous avons imprimée en 1834, on n’a conservé de l’orthographe de Voltaire que ses a au lieu des o, et je fesais, nous fesons, du verbe faire. Et en effet, puisqu’on écrit je ferai, la prononciation demande que l’on écrive aussi fesons.
Le service rendu par Voltaire, de faire accepter généralement la réforme des imparfaits en oi et de ce même digramme dans le corps du mot, comme dans connoître, a obtenu le suffrage de tous, et cette réforme, que l’abbé Girard avait inutilement préconisée dès 1716, a été un acheminement à d’autres régularisations.
François de Neufchateau, membre de l’Institut national, ministre de l’intérieur, après s’être préoccupé pendant une partie de sa vie des moyens d’apprendre à lire au peuple des campagnes, émettait, en 1799, une opinion qui impliquerait de notables simplifications dans notre orthographe:
«Au premier coup d’œil, on croirait que rien n’est plus simple, plus trivial, plus vulgaire que ce que l’on nomme l’ABC, mais les meilleurs esprits en jugent bien différemment. Non sunt contemnenda quasi parva, sine quibus magna constare non possunt, a dit saint Jérôme. Le célèbre Rollin, dans son Traité des études (ch. Ier, § II), avoue qu’il serait bien embarrassé s’il se trouvait dans le cas d’apprendre à lire à des enfants. En effet, les auteurs de méthodes n’ont eu en vue que des éducations privées, celles des enfants des classes privilégiées. Locke se propose de former un jeune gentilhomme, Télémaque est composé pour un prince, l’Émile lui-même encourt en grande partie le même reproche.
«Je pose deux principes, ajoute ce ministre ami des lettres, qui me semblent démontrés: le premier, que jamais on n’apprendra à lire aux enfants des pauvres, surtout dans les campagnes, s’il faut consacrer des années entières à cette seule partie de l’instruction; et le second, qu’il importe beaucoup de n’astreindre les enfants à se procurer aucun de ces livres d’école dont on les embarrasse et que la plupart perdent ou déchirent.....»
C’est pourquoi ce sage ministre, si dévoué aux lettres, se faisait rendre compte des méthodes de simplification de la lecture par le perfectionnement de l’alphabet, et les expérimentait lui-même, afin qu’en France on pût arriver au même degré d’instruction primaire que la plupart des nations du continent. (Voyez Dieudonné Thiébault, Principes de lecture et de prononciation à l’usage des écoles primaires. Paris, 1802, in-8.)
Urbain Domergue, membre de l’Institut de France (classe de la langue et de la littérature françaises), est l’auteur d’une réforme plus absolue que celles qu’on a proposées de nos jours.
Après avoir énoncé les deux obstacles qui s’opposent à ce que notre belle langue devienne familière aux étrangers: la détermination du genre des substantifs et l’écart entre l’orthographe et la prononciation, l’académicien de 1803, plus novateur que Meigret, ajoute:
«Le second obstacle est de nature à être levé; l’orthographe d’une langue n’est pas de son essence, comme la syntaxe. Faite pour réfléchir les sons, elle est une glace fidèle, lorsque les écrivains d’une nation se sont abandonnés à la nature; infidèle, lorsque, ébloui par le faux éclat d’un savoir déplacé, détournant les signes de leur véritable institution, on a modelé l’écriture de la langue dérivée sur la prononciation de la langue primitive.
«Le retour aux principes est désiré par tous les bons esprits. Mais quelle autorité fera triompher la raison? Quel pouvoir fera rentrer dans ses limites l’érudition, toujours prête à les franchir? Quelle voix imposera silence au préjugé? Cette heureuse révolution peut être opérée par le concert de la force, à qui rien ne résiste, et des lumières, à qui rien n’échappe. Que le gouvernement dise à la classe de l’institut national chargée du dépôt de la langue française:
«Je demande que les sons de la langue soient tous appréciés et reconnus; que chaque son simple ait un signe simple qui lui soit exclusivement affecté; en un mot, que la langue écrite soit l’image fidèle de la langue parlée.
«Et je promets que l’orthographe sanctionnée par l’Académie française sera sur-le-champ adoptée:
«Dans tous les actes émanés des autorités constituées;—dans tous les journaux soumis à l’inspection de la police;—dans toutes les écoles nationales;—dans tous les établissements payés des deniers publics.»
«La raison et l’exemple auroient bientôt achevé une révolution commencée sous des auspices aussi imposants.»
Puis dans une prosopopée adressée à celui qui semblait personnifier le génie de la France, il s’écrie:
«O Bonaparte[121], jette un regard sur ces lignes, elles t’appellent à la gloire, non à celle du guerrier, tes exploits ont lassé la renommée; non à celle de l’homme d’État, la France te bénit et l’univers t’admire..... La gloire que je t’offre est pure et n’appartiendra qu’à toi seul. Ose ordonner la réforme de notre orthographe; et le mensonge abécédaire, qui prépare à tous les mensonges, ne déformera plus les jeunes esprits, et l’immense famille dont tu es le chef parlera partout le même langage, et les monuments immortels du génie et du goût de nos écrivains se présenteront d’eux-mêmes à l’étranger reconnaissant. Élevé au faîte du pouvoir par ta valeur, ta sagesse et notre amour, déploie ta force pour la propagation des idées justes, mets ta gloire dans le triomphe de la vérité.»
(Voir plus loin, pour son plan de réforme, Appendice D, à la date de 1806.)
[121] Domergue écrivait ceci en 1803, sous le Consulat.
Volney, de l’Académie française, qui s’est livré à une étude toute spéciale des langues et de l’orthographe, formule ainsi son opinion sur notre manière de représenter les sons, dans son ouvrage intitulé: L’Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques (p. 21):
«On peut dire que depuis l’adoption, et en même temps la modification de l’alphabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun progrès n’a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des Grecs, ne furent à cet égard, comme à bien d’autres, que leurs imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés bruts sur la scène, trouvant l’alfabet tout organisé, l’ont endossé comme une dépouille du vaincu, sans examiner s’il allait à leur taille. Aussi les méthodes alfabétiques de notre Europe sont-elles de vraies caricatures: une foule d’irrégularités, d’incohérences, d’équivoques, de doubles emplois se montrent dans l’alfabet même italien ou espagnol, dans l’allemand, le polonais, le hollandais. Quant au français et à l’anglais, c’est le comble du désordre: pour l’apprécier, il faut apprendre ces deux langues par principes grammaticaux; il faut étudier leur orthographe par la dissection de leurs mots.»
(Voir Appendice D, à la date de 1821.)
Fortia d’Urban, membre de l’Institut, Académie des inscriptions et belles-lettres, s’exprime ainsi dans son Nouveau Système de bibliographie alphabétique, 2e édit., 1822, p. 9:
«Un principe, dont je crois que tout le monde reconnaîtra l’évidence, doit sans doute diriger ceux qui voudront raisonner sur notre orthographe et sur les innovations que l’on peut y apporter. Cet axiome, c’est qu’il faut écrire comme on parle. En effet, l’écriture n’étant que le signe du langage, plus l’image est fidèle, mieux elle atteint son but. C’est un avantage que la langue allemande, l’espagnole et l’italienne ont sur les langues anglaise et française; nous devons nous efforcer de le partager.»
Destutt de Tracy, de l’Académie française, émet sur ce grave sujet un jugement remarquable par sa netteté:
«Nos alphabets, vu leurs difficultés et le mauvais usage que nous en faisons, c’est-à-dire nos vicieuses orthographes, méritent encore à peine le nom d’écriture. Ce ne sont que de maladroites tachygraphies qui figurent tant bien que mal ce qu’il y a de plus frappant dans le discours, et en laissent la plus grande partie à deviner, quoique souvent elles multiplient les signes sans utilité comme sans motif.
«Que se passe-t-il avec l’alphabet actuel? On enseigne d’abord à connaître les lettres, et la facilité qu’y apportent les plus jeunes et les plus inappliqués des élèves prouve que l’obstacle n’est pas là. Il faut ensuite apprendre à épeler, c’est-à-dire à les réunir. Ici commencent des difficultés sans nombre. Elles sont véritablement infinies avec l’alphabet français, puisque personne ne peut deviner l’orthographe d’un mot nouveau ou d’un nom propre. C’est par ce motif que beaucoup de personnes renoncent à faire épeler les enfants, et préfèrent leur apprendre les mots entiers, écrits sur des cartes, comme avec l’écriture idéologique des Chinois. C’est assurément là une preuve irrécusable des vices et des difficultés que présente notre alphabet irrationel.»
«La mémoire seule peut servir à l’étude de l’orthographe; aucun raisonnement ne peut guider; au contraire, il faut à tout moment faire le sacrifice de son bon sens, renoncer à toute analogie, à toute déduction, pour suivre aveuglément l’usage établi, qui vous surprend continuellement par son inconséquence, si, malheureusement pour vous, vous avez la puissance et l’habitude de réfléchir.
«Et j’en appelle à tous ceux qui ont un peu médité sur nos facultés intellectuelles: y a-t-il rien au monde de plus funeste qu’un ordre de choses qui fait que la première et la plus longue étude de l’enfance est incompatible avec l’exercice du jugement? Et peut-on calculer le nombre prodigieux d’esprits faux que peut produire une si pernicieuse habitude, qui devance toutes les autres?»
Destutt de Tracy fut un des partisans les plus convaincus de la proposition faite par Volney d’appliquer à l’écriture des langues orientales l’alphabet latin complété.
Jouy, membre de l’Académie française, en 1829, acceptait l’idée fondamentale de la réforme dans sa réponse à l’Appel aux Français de M. Marle:
«J’ai moi-même, écrit-il, exprimé plusieurs fois le désir de voir opérer dans l’orthographe de la langue française une foule de changements que le plus simple bon sens réclame. L’emploi des voyelles inutiles et des doubles consonnes dans les mots où la prononciation n’en fait sentir qu’une seule est un reste de barbarie que l’étymologie n’excuse pas même toujours.»
Charles Nodier, de l’Académie française en 1833, l’un des hommes les plus compétents dans la question, n’hésite pas dans l’expression de son sentiment:
«Je place au premier rang des plus honorables ouvriers de la littérature les grammairiens, les lexicographes, les dictionnaristes. Si leurs dictionnaires sont mauvais, ce n’est presque jamais leur faute. C’est d’abord celle de la langue, qui n’est pas bien faite; celle de l’alphabet, qui est détestable; celle de l’orthographe, qui est une des plus mauvaises et des plus arbitraires de l’Europe. C’est ensuite celle de la routine qui est une loi en France. C’est peut-être enfin celle des institutions littéraires préposées à la conservation de la langue, et qui ont fait de cette routine un fatal monopole.»
Malgré ces aveux significatifs contenus dans la préface de l’Examen critique des dictionnaires de la langue françoise, publié en 1829, on doit convenir que Nodier, devenu membre de l’Académie française, fut un des adversaires les plus redoutables du néographisme absolu, contre lequel il épuisait les traits les plus acérés de sa verve spirituelle. (Voir plus loin, Appendice D, à l’article d’Honorat Rambaud, p. 200.)
Andrieux, secrétaire perpétuel de l’Académie française, esprit judicieux, bon grammairien et littérateur de premier ordre, s’exprimait ainsi de son côté en 1829, dans sa lettre à M. Marle:
«Il est d’un bon esprit de désirer la réforme de l’orthographe française actuelle, de vouloir la rendre conforme, autant que possible, à la prononciation; il est d’un bon grammairien, et même d’un bon citoyen, de s’occuper de cette réforme; mais il est difficile d’y réussir. Voltaire, après soixante et dix ans de travaux, est à peine parvenu à nous faire écrire français comme paix et non pas comme François et poix. On trouve encore des gens qui répugnent à ces changements si raisonnables et si simples. Les routines sont tenaces; le succès vous en sera plus glorieux, si vous l’obtenez. Vous vous proposez de marcher lentement et avec précaution dans cette carrière assez dangereuse: c’est le moyen d’arriver au but. Puissiez-vous l’atteindre!»
(Voir plus loin, Appendice D, à la date de 1829, la réclamation de M. Andrieux contre M. Marle.)
Le professeur Laromiguière, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, écrivait à M. Marle à propos de son système:
«Je pense, après Molière, Montesquieu, Du Marsais, que rien n’est plus désirable que l’exécution de votre projet. En rapprochant l’orthographe de la prononciation, vous nous apprendrez en même temps à lire, à parler et à écrire la langue française; ce sera un service signalé rendu à tous les Français et aux nombreux étrangers qui aiment notre littérature.»
Daunou, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, membre du Comité d’instruction publique de l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi à propos des moyens de faciliter la lecture aux enfants:
«... J’invoque donc une réforme d’un plus grand caractère que celles qui ont été introduites jusqu’ici dans l’enseignement de la lecture. Je réclame, comme un moyen de raison publique, le changement de l’orthographe nationale, et je ne crois pas cette proposition indigne d’être adressée à des législateurs qui compteront pour quelque chose le progrès, ou plutôt, si je puis m’exprimer ainsi, la santé de l’esprit humain. Il n’est point question ici de quelques corrections partielles, semblables à celles que l’on a tentées, et qui ne sont bien souvent que de nouvelles manières de contrarier la nature. Je demande la restauration de tout le système orthographique, et que, d’après l’analyse exacte des sons divers dont notre idiome se compose, l’on institue entre ces sons et les caractères de l’écriture une corrélation si précise et si constante que, les uns et les autres étant égaux en nombre, jamais un même son ne soit désigné par deux différens caractères, ni un même caractère applicable à deux sons différens. Cette analyse des sons de notre langue, la philosophie l’a déjà faite, ou l’a du moins fort avancée. Cette correspondance invariable entre la langue parlée et la langue écrite, il ne faut plus que la vouloir pour l’établir avec succès. Nous ne pouvons pas désirer pour cette réforme importante une plus favorable époque que celle où les préjugés se taisent, où les habitudes s’ébranlent, où l’on travaille enfin à régénérer l’instruction.
«On suppose qu’un tel changement dans l’orthographe doit entraver ou abolir l’usage des livres écrits selon la méthode ordinaire, ou du moins que la lecture de ces livres deviendrait presque inaccessible aux enfans accoutumés à un autre système graphique. Il ne s’agit, pour dissiper cette objection, que de bien expliquer ce que je propose. Assurément, je ne demande point que l’on n’imprime plus aucun livre avec notre orthographe actuelle, ni même que les lois soient écrites avec l’orthographe philosophique que j’ai indiquée. Les livres classiques que les enfans auront entre les mains, dans les écoles nationales, sont les seuls que j’aie ici en vue. A l’égard de tous les autres, il faut laisser agir le temps, la liberté et la raison.»
M. Littré, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et juge si compétent en cette matière, s’exprime ainsi dans son Histoire de la langue française, tome Ier, p. 327:
«L’habitude commune dans les anciens textes de ne pas écrire les consonnes doublées qui ne se prononcent pas et de mettre arester, doner, apeler, etc., mériterait d’être transportée dans notre orthographe. On écrit dans les anciens textes au pluriel sans t les mots enfans, puissans, etc.: cette orthographe, depuis longtemps proposée par Voltaire, est un archaïsme bon à renouveler. Ceux qui s’effrayeraient du changement d’orthographe ne doivent pas se faire illusion sur l’apparente fixité de celle dont ils se servent. On n’a qu’à comparer l’orthographe d’un temps bien peu éloigné, le dix-septième siècle, avec celle du nôtre, pour reconnaître combien elle a subi de modifications. Il importe donc, ces modifications étant inévitables, qu’elles se fassent avec système et jugement. Manifestement, le jugement veut que l’orthographe aille en se simplifiant, et le système doit être de combiner les simplifications de manière qu’elles soient graduelles et qu’elles s’accordent le mieux possible avec la tradition et l’étymologie...»
Dans un autre passage, le savant philologue constate ainsi l’influence de l’orthographe sur le langage parlé et par suite l’importance d’une écriture régulière pour le maintien même de la langue.
«Notre langue fourmille de mots où l’écriture a fini par tuer la prononciation, c’est-à-dire que des lettres écrites, il est vrai, mais non prononcées, ont fini par triompher de la tradition et se faire entendre à l’oreille comme elles se montrent à l’œil.»
M. Max Müller, correspondant de l’Institut de France et l’un des linguistes les plus éminents de l’Europe, écrivait, en 1863[122], à propos de la réforme orthographique de la langue anglaise, les lignes suivantes, qui s’appliquent, sous plus d’un rapport, à diverses tentatives faites chez nous dans ces derniers temps:
[122] Nouvelles leçons sur la science du langage, cours professé à l’Institution royale de la Grande-Bretagne en l’année 1863, par M. Max Müller, et trad. de l’anglais par MM. Georges Harris et Georges Perrot. Paris, A. Durand, 1867, in-8, t. Ier.
«Je ne dois pas manquer ici à appeler l’attention sur les importants services qu’ont rendus ceux qui, pendant près de vingt ans, ont travaillé en Angleterre à faire passer dans la pratique les résultats de la recherche scientifique, en composant et en cherchant à propager un nouveau système «d’écriture abrégée et d’orthographe rationnelle», plus connu sous le nom de Réforme phonétique. Je suis loin de me dissimuler les difficultés qui s’opposent au prompt succès d’une pareille réforme, et je ne me flatte pas de l’espoir qu’elle sera réalisée par quelqu’une des trois ou quatre générations qui nous suivront immédiatement. Mais je me sens convaincu du caractère de vérité et de raison que présentent les principes sur lesquels repose cette réforme: or le respect que nous inspirent naturellement la raison et la vérité, quoiqu’il puisse être endormi ou intimidé par instants, a toujours fini par avoir le dernier mot, et par peser dans la balance d’un poids irrésistible. Il a rendu les hommes capables de renoncer à leurs préjugés les plus chers, et à leurs cultes les plus sacrés, qu’il s’agît des lois sur les céréales, de la dynastie des Stuarts ou des idoles du paganisme; et je ne doute pas que notre orthographe irrationnelle n’ait le même sort que toutes les superstitions dont les hommes ont fini par se débarrasser. Il est déjà arrivé que des nations ont changé leurs signes de numération, leurs lettres, leur chronologie, leurs poids et leurs mesures. Peut-être M. Pitman ne vivra-t-il pas assez longtemps pour voir le résultat de ses efforts persévérants et désintéressés; mais on n’a pas besoin d’être prophète pour assurer que ce qui maintenant est hué par la foule devra l’emporter un jour ou l’autre, à moins que l’on ne trouve, pour combattre ce système, autre chose que quelques mauvaises plaisanteries déjà usées. Il y a, parmi les objections que l’on fait à ces projets de réforme orthographique, un argument qui devrait, à ce qu’il semble, avoir grand poids aux yeux du linguiste: cette réforme, dit-on, ferait, dans un grand nombre de cas, disparaître des lettres qui témoignent de l’étymologie des mots. Je ne puis pourtant prendre cet argument très au sérieux. Dans les langues, la prononciation change d’après des lois déterminées, tandis que, dans les idiomes modernes, pour ne parler que de ceux-ci en ce moment, l’orthographe a changé de la manière la plus arbitraire, de sorte que si notre orthographe suivait la prononciation des mots, elle serait en réalité plus utile à celui qui étudie le langage au point de vue critique que notre système actuel d’orthographe, avec ce qu’il y a d’incertain, d’arbitraire, d’étranger à toute méthode scientifique.»
M. L. Quicherat, membre de l’Académie des inscriptions, accepterait volontiers une régularisation et quelques réformes de détail dans le sens étymologique. Il s’exprime ainsi dans la préface de son Dictionnaire français-latin, 1864:
«J’ai suivi constamment pour guide le Dictionnaire de l’Académie, dont une longue pratique m’a fait de plus en plus apprécier le mérite. Il est facile de réunir contre un ouvrage si étendu un certain nombre de critiques de détail: ces petites imperfections ne sauraient déformer l’ensemble: Ubi plura nitent, non ego paucis offendar maculis.....
«J’ai suivi presque toujours son autorité sous le rapport de la grammaire et de l’orthographe, bien que parfois je ne fusse pas satisfait de ses solutions. Ainsi je faisais tout bas mes réserves quand j’indiquais comme étant du masculin le mot quadrige, et du féminin le mot exemple (d’écriture). Je trouvais assez singulier qu’on écrivît dyssenterie, quand on écrit tout de suite après dysurie. Je ne m’explique point par quelle subtilité on a établi entre Zéphire et zéphyr une distinction que l’étymologie condamne et dont les poëtes ne tiennent aucun compte. Je ne comprends rien à la bizarrerie qui conserve l’adjectif invariable dans cette locution: Ils se faisaient fort de, elle se fait fort de.
«Pour l’orthographe, je n’entrerai point dans une foule de petites discussions que je laisse aux grammairiens. Seulement j’oserai blâmer l’Académie quand elle a la faiblesse d’abandonner un principe général pour se conformer à une erreur vulgaire. En somme, elle oublie trop qu’elle a le droit et le devoir de dicter la loi. Par exemple, je ne vois pas pourquoi, infidèle à ses propres traditions, elle a fini par accepter la nouvelle manière d’écrire le mot terrain, que certains étymologistes dérivent sans doute de terra ou de je ne sais quel adjectif terraneus, faisant pendant à subterraneus. Mais l’Académie de 1694 écrivait terrein, comme l’exige la racine terrenum. Si l’on prétend établir une règle nouvelle, il faut au moins décréter que plenus donnera le mot français plain, serenus, serain, etc. De même, l’esprit rude sur la voyelle initiale se représente en français par une h. La logique réclame une application universelle d’un principe aussi simple. Or, si l’on écrit holocauste, pourquoi olographe? pourquoi encore erpétologie?
«Néanmoins, je me suis incliné devant toutes ces anomalies, et je n’ai fait cause à part que deux ou trois fois. Les mots roide, roideur, roidir, ont été omis, je ne sais pourquoi, dans la réforme voltairienne qui a conformé l’écriture à la prononciation. Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie, je ne fais pas de doute que cela sera réformé. J’ai maintenu l’orthographe disyllabe, au lieu de dissyllabe, que j’avais déjà introduite dans d’autres ouvrages. Cela m’a paru nécessaire pour conserver la brève de l’adjectif latin, et pour qu’on ne crût pas voir dans ce mot un composé de dissos. Je puis dire que le savant et regrettable Boissonade avait applaudi à cette petite révolte contre l’autorité.»
M. Charles-Auguste Sainte-Beuve, membre de l’Académie française depuis 1845, a bien voulu consacrer dans le Moniteur du 2 mars dernier à la première édition du présent ouvrage un de ces articles où une science profonde quoique toujours aimable se cache sous la forme la plus séduisante. Je ne puis résister au désir de citer l’analyse historique que le savant académicien a faite de la question, à propos de mon travail, tout en passant sous silence les encouragements si bienveillants qu’il veut bien donner à mes efforts.
«Notre langue française, dit-il, vient en très-grande partie du latin. C’est un fait reconnu et que les philologues et critiques qui se sont occupés de l’histoire de la langue et qui ont étudié la naissance de la romane, d’où la nôtre est dérivée, ont mis de plus en plus en lumière. L’un de ces derniers historiens et qui s’est dirigé d’après la méthode et par les conseils des vrais maîtres, M. Auguste Brachet, a parfaitement exposé[123] cette formation de notre idiome. Mais ce n’est pas du latin savant, du latin cicéronien, c’est du latin vulgaire parlé par le peuple et graduellement altéré, que sont sortis, après des siècles de tâtonnement, les différents dialectes provinciaux dont était celui de l’Ile-de-France, lequel a fini par se subordonner et par supplanter les autres; lui seul est devenu la langue, les autres sont restés ou redevenus des patois.
[123] Grammaire historique de la langue française, par M. Auguste Brachet; 1 vol. in-18, à la librairie Hetzel, 18, rue Jacob.
«Quand je dis que cette langue romane des onzième et douzième siècles est sortie du latin vulgaire et populaire graduellement altéré, j’ai peur de me faire des querelles; car, d’après les modernes historiens philologues, les transformations du latin vulgaire ne seraient point, à proprement parler, des altérations: ce seraient plutôt des développements, des métamorphoses, des états successifs soumis à des lois naturelles, et qui devinrent décidément progressifs à partir d’un certain moment: il en naquit comme par voie de végétation, vers le dixième siècle, une langue heureuse, assez riche déjà, bien formée, toute une flore vivante que ceux qui l’ont vue poindre, éclore et s’épanouir, sont presque tentés de préférer à la langue plus savante et plus forte, mais plus compliquée et moins naïve, des âges suivants. Je n’ai point à entrer dans cette discussion, ni à chicaner sur cette préférence; ce que je voulais seulement remarquer, c’est que, sous cette première forme lentement progressive et naturelle, tous les mots français qui viennent du latin et par le latin du grec ont été adoucis, préparés, mûris et fondus, façonnés à nos gosiers, par des siècles entiers de prononciation et d’usage: ils sont le contraire de ce qui est calqué et copié artificiellement, directement. Ils n’ont pas été transportés d’un jour à l’autre et faits de toute pièce, tout raides et tout neufs, d’après une langue savante et morte, que l’on ne comprend que par les yeux et plus du tout par l’oreille.
«A ce vieux fonds de la langue française il y a peu à réformer pour l’orthographe. Les mots en ayant été prononcés et parlés par le peuple, des siècles durant, avant d’être notés et écrits, toutes ou presque toutes les lettres inutiles ont eu tout le temps de tomber et de disparaître. Quand ils ont été écrits pour la première fois, ils ne l’ont pas été par les savants. L’usage a donc amené et produit pour ce vieux fonds domestique la forme qui, ce me semble, est définitive. La difficulté est surtout pour les mots savants et d’origine plus récente, importés à partir du seizième siècle, depuis l’époque de la Renaissance, et la plupart tirés du grec avec grand renfort de lettres doubles et de syllabes hérissées. Ces mêmes historiens de la langue et qui l’admirent surtout aux douzième et treizième siècles, dans sa première fleur de jeunesse et sa simplicité, sont portés à proscrire, à juger sévèrement toute l’œuvre de la Renaissance, comme si elle n’était pas légitime à son moment et comme si elle ne formait pas, elle aussi, un des âges, une des saisons de la langue. M. Auguste Brachet, qui n’est nullement favorable aux néologismes du seizième siècle, déclare en même temps absurde la tentative qui consisterait aujourd’hui à réduire et à simplifier, en les écrivant, bon nombre des doctes mots introduits alors. «Puisque l’orthographe du mot, dit-il, résulte de son étymologie, la changer, ce serait lui enlever ses titres de noblesse.» Telle cependant n’a pas été et n’est point l’opinion de beaucoup d’hommes instruits et d’esprits philosophiques depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours.
«Sans doute l’introduction de la plupart de ces mots s’étant faite par les savants et d’autorité pour ainsi dire, non insensiblement et par le peuple, ce ne saurait être à la manière du peuple et comme cela s’est passé pour le premier fonds ancien de mots latins, par une usure lente et continuelle, que la simplification peut s’opérer. Mais la même autorité qui a importé les mots et vocables scientifiques peut intervenir pour les modifier. Ainsi rien n’oblige d’user perpétuellement de cette orthographe grecque si repoussante, dans les mots rhythme, phthisie, catarrhe, etc.; et il y a longtemps que Ronsard et son école, tout érudits qu’ils étaient, avaient désiré affranchir et alléger l’écriture courante de cet «insupportable entassement de lettres». Ils n’y étaient point parvenus.
«L’histoire des tentatives faites depuis le seizième siècle pour la simplification de l’orthographe nous est présentée fort au complet par M. Didot en son intéressante brochure, et il en ressort que pour réussir à obtenir quelque chose en telle matière et pour triompher de l’habitude ou de la routine, même lorsque celle-ci est gênante et fatigante, il ne faut pas trop demander, ni demander tout à la fois.
«Joachim Du Bellay le savait bien, lui qui dans son Illustration et Défense de la Langue, où il proposait en 1549 tant d’innovations littéraires, n’a pas voulu les compliquer de l’emploi de l’orthographe nouvelle de Louis Meigret qu’il approuvait en principe, mais qu’il savait trop dure à accepter des récalcitrants.
«Ces projets de réforme radicale dans l’orthographe, mis en avant par Meigret et par Ramus, ont échoué; Ronsard lui-même recula devant l’emploi de cette écriture en tout conforme à la prononciation: il se contenta en quelques cas d’adoucir les aspérités, d’émonder quelques superfétations, d’enlever ou, comme il disait, de râcler l’y grec: il avait d’ailleurs ce principe excellent que «lorsque tels mots grecs auront assez longtemps demeuré en France, il convient de les recevoir en notre mesnie et de les marquer de l’i français, pour montrer qu’ils sont nôtres et non plus inconnus et étrangers.»—Et pour le dire en passant, cette règle est celle qui se pratique encore et qui devrait prévaloir pour tout mot ou toute expression d’origine étrangère. Ainsi pour à parte: un a-parte, des a-parte; on l’écrivait d’abord en deux mots, et le pluriel ne prenait pas d’s; mais l’expression ayant fait assez longtemps quarantaine et ayant mérité la naturalisation, on en a soudé les deux parties, on en a fait un seul mot qui se comporte comme tout autre substantif de la langue, et l’on écrit: un aparté, des apartés.—C’est ainsi encore qu’il est venu un moment où les quanquam sont devenus les cancans. Mais les errata, bien que si fort en usage et qui devraient être acclimatés, ce me semble, n’ont pu encore devenir des erratas, comme on dit des opéras[124].
[124] «Chose bizarre! errata employé au singulier est devenu un mot français puisqu’on dit un errata; et au pluriel, il est resté un mot étranger et latin, puisqu’il ne prend pas d’s et qu’on écrit des errata et non des erratas. C’est à des irrégularités de ce genre que les décisions de l’Académie peuvent porter remède.»
«Corneille, après Ronsard, apporte à son tour son autorité en cette question de la réforme de l’orthographe. Dans l’édition qu’il donna en 1664 de son Théâtre revu et corrigé, il mit en tête un Avertissement où il exposait ses raisons à l’appui de certaines innovations qu’il avait cru devoir hasarder, afin surtout, disait-il, de faciliter la prononciation de notre langue aux étrangers. Ces idées et vues de Corneille, excellentes en principe, me paraissent avoir été un peu compliquées et confuses dans l’exécution. Le grand poëte n’était pas un esprit pratique.
«Ce qui est certain, c’est qu’une extrême irrégularité orthographique, une véritable anarchie s’était introduite dans les imprimeries pour les textes d’auteurs français au dix-septième siècle: il était temps que le Dictionnaire de l’Académie, si longtemps promis et attendu, vînt y mettre ordre.
«Dans la préparation de ce premier Dictionnaire, et dans les cahiers qui en ont été conservés, on a les idées de Bossuet qui sont fort sages et fort saines. Il est pour une réforme modérée. Il est d’avis de ne pas s’arrêter sans doute à l’orthographe impertinente de Ramus, mais aussi de ne pas s’asservir à l’ancienne orthographe «qui s’attache superstitieusement à toutes les lettres tirées des langues dont la nôtre a pris ses mots»; il propose un juste milieu: ne pas revenir à cette ancienne orthographe surchargée de lettres qui ne se prononcent pas, mais suivre l’usage constant et retenir les restes de l’origine et les vestiges de l’antiquité autant que l’usage le permettra.
«Le premier Dictionnaire de l’Académie, qui parut en 1694, ne se contint point tout à fait, à ce qu’il semble, dans les termes où l’aurait voulu Bossuet, et l’autorité de Regnier des Marais, qui accordait beaucoup à l’archaïsme, l’emporta.
«Ce ne fut qu’à la troisième édition de son Dictionnaire, celle qui parut en 1740, que l’Académie se fit décidément moderne et accomplit des réformes décisives dans l’orthographe. Il y avait eu Fontenelle et La Motte, avec leur influence, dans l’intervalle. Si l’on compare cette troisième édition à la première, elle offre, nous dit M. Didot, qui y a regardé de près, des modifications orthographiques dans cinq mille mots, c’est-à-dire dans le quart au moins du vocabulaire entier. Il se fit un grand abatis de superfluités de tout genre: «des milliers de lettres parasites disparurent.» C’est à cette troisième édition, où pénétra l’esprit du dix-huitième siècle, qu’on dut de ne plus écrire accroistre, advocat, albastre, apostre, bienfaicteur, abysme, etc.; toutes ces formes surannées et gothiques firent place à une orthographe plus svelte et dégagée. L’abbé d’Olivet eut la principale part dans ce travail; il fut en réalité le secrétaire et la plume de l’Académie; elle avait fini, de guerre lasse, par lui donner pleins pouvoirs.»
«..... Le seizième siècle avait été hardi; le dix-septième était redevenu timide et soumis en bien des choses; le dix-huitième reprit de la hardiesse, et l’orthographe, comme tout le reste, s’en ressentit: elle perdit ou rabattit quelque peu, dès l’abord, de l’ample perruque dont on l’avait affublée. L’abbé de Saint-Pierre, qui fut le premier à réagir contre la mémoire de Louis XIV, faisait imprimer ses écrits dans une orthographe simplifiée qui lui était propre; mais le bon abbé tenait trop peu de compte, en tout, de la tradition, et on ne le suivit pas. D’autres esprits plus précis et plus fermes étaient écoutés: Du Marsais, Duclos,—n’oublions pas un de leurs prédécesseurs, le père Buffier, un jésuite doué de l’esprit philosophique,—l’abbé Girard,—mais Voltaire surtout, Voltaire le grand simplificateur, qui allait en tout au plus pressé, et qui, en matière d’orthographe, sut se borner à ne demander qu’une réforme sur un point essentiel, une seule: en la réclamant sans cesse et en prêchant d’exemple, il finit par l’obtenir et par l’imposer.
«Cette réforme, toutefois, qui consistait à substituer l’a à l’o dans tous les mots où l’o se prononçait a, ne passa point tout d’une voix de son vivant: elle n’était point admise encore dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie qui parut en 1762. Ce ne fut que dans la sixième édition, publiée de nos jours, en 1835, que l’innovation importante, déjà admise par la généralité des auteurs modernes, trouva grâce aux yeux de l’Académie, et que la réforme prêchée par Voltaire fut consacrée.
«Il y eut des protestations individuelles remarquables. Charles Nodier, par inimitié contre Voltaire d’abord, par l’effet d’un retour ultraromantique vers le passé, par plusieurs raisons ou fantaisies rétrospectives, continua de maintenir et de pratiquer l’o. Lamennais aussi, radical sur tant de points, était rétrograde et réactionnaire sur l’o: il affectait de le maintenir. Chateaubriand de même; c’était un coin de cocarde, un lien de plus avec le passé. Au reste, notre dix-neuvième siècle a présenté sur cette question de l’orthographe, et comme dans un miroir abrégé, le spectacle des dispositions diverses qui l’ont animé en d’autres matières plus sérieuses: il a eu des exemples d’audace et de radicalisme absolu, témoin M. Marle; une opposition ou résistance soi-disant traditionnelle, témoin Nodier et son école; un éclectisme progressif, éclairé et assez large, témoin le Dictionnaire de l’Académie de 1835; mais, depuis lors, il faut le dire, le siècle ne paraît point s’être enhardi: il y aura de l’effort à faire pour introduire dans l’édition qui se prépare toutes les modifications réclamées par la raison, et qui fassent de cette publication nouvelle une date et une étape de la langue. C’est à quoi cependant il faut viser.
«Ne nous le dissimulons pas: il s’est fait depuis quelques années, et pour bien des causes, une sorte d’intimidation générale de l’esprit humain sur toute la ligne. La réforme de l’orthographe elle-même y est comprise et s’en ressent; on est tenté de s’en effrayer, de reculer à cette seule idée comme devant une périlleuse audace. Tout le terrain gagné en théorie depuis Port-Royal jusqu’à Daunou semble perdu. Nous avons à prendre sur nous pour redevenir aussi osés en matière de mots et de syllabes que l’était l’abbé d’Olivet.
«On objecte toujours l’usage; mais il y a une distinction à faire et que Du Marsais dès le principe a établie: c’est la prononciation qui est un usage, mais l’écriture est un art, et tout art est de nature à se perfectionner. «L’écriture, a dit Voltaire, est la peinture de la voix: plus elle est ressemblante, meilleure elle est.» Il importe sans doute, parmi tous les changements et les retouches que réclamerait la raison, de savoir se borner et choisir, afin de ne point introduire d’un seul coup trop de différences entre les textes déjà imprimés et ceux qu’on réimprimerait à nouveau; il faut les réformer, non les travestir. J’ai sous les yeux les deux premiers livres du Télémaque, un texte classique imprimé selon les modifications que M. Didot propose à l’Académie. On peut différer d’avis sur tel ou tel point; mais mon œil n’est nullement choqué de l’ensemble. Il y a, d’ailleurs, quantité de corrections à introduire dans le nouveau Dictionnaire et qui ne sauraient faire doute un moment. Pourquoi, dans le verbe asseoir, l’Académie ne met-elle l’e qu’à l’infinitif, et pourquoi, dans le verbe surseoir, met-elle l’e à l’infinitif et de plus au futur et au conditionnel?—Pourquoi écrit-elle abattement, abattoir, avec deux t, et abatis avec un seul?—Pourquoi charrette, charretier, avec deux r, et chariot avec une seule?—Pourquoi courrier encore avec deux r, et coureur avec une seule?—Pourquoi banderole avec une seule l et barcarolle avec deux?—Pourquoi douceâtre et non douçâtre, comme si l’on n’avait pas le c avec cédille, etc., etc.[125]? Le Dictionnaire écrit ostrogot: pourquoi alors écrire gothique? Ce sont là des inconséquences ou des distractions qu’il suffit de signaler et qui sont à réparer sans aucun doute.
[125] «Il y a un fort bon écrit d’un grammairien estimable, feu M. Pautex, Errata du Dictionnaire de l’Académie (1862). Ce travail, fait sans aucune malveillance, est un des instruments les plus utiles à avoir sous la main pour l’édition nouvelle.»
«L’introduction de l’f au lieu de ph dans quelques mots compliqués est plus capable de faire question. Il est bien vrai qu’autrefois, dans sa première édition, l’Académie avait écrit phantosme, phantastique, phrenesie, et que depuis elle a osé écrire fantôme, fantastique, frénésie, etc. Osera-t-elle bien maintenant appliquer la même réforme à d’autres mots et faire une économie de tous ces h peu commodes et peu élégants, écrire nimfes, ftisie, diftongue.....? Je vois d’ici l’étonnement sur les visages. Et l’étymologie? va-t-on s’écrier. Mais, cette étymologie, on s’en est bien écarté dans les exemples cités tout à l’heure. Et puis cette raison qu’il faut garder aux mots tout leur appareil afin de maintenir leur étymologie est parfaitement vaine; car, pour une lettre de plus ou de moins, les ignorants ne sauront pas mieux reconnaître l’origine du mot, et les hommes instruits la reconnaîtront toujours. Ce sont là toutefois des questions de tact et de convenance où il importe d’avoir raison avec sobriété.
«Je ne puis tout dire et je ne prétends en ce moment que signaler l’estimable et utile travail, depuis longtemps réclamé, que l’Académie vient d’entreprendre, en l’exhortant (sous la réserve du goût) à oser le plus possible; car ses décisions, qui seront suivies et feront loi, peuvent abréger bien des difficultés, et, notre génération récalcitrante une fois disparue, les jeunes générations nouvelles n’auront qu’à en profiter couramment.
«Une innovation toute typographique que M. Didot propose et qui est aussi ingénieuse que simple, c’est que de même qu’on met une cédille sous le c pour avertir quand il doit se prononcer avec douceur, on en mette une aussi sous le t dans les cas où il est doux et où il doit se prononcer comme le c: nation, patience, plénipotentiaire, etc. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’objection contre cette heureuse idée toute pratique et qui parle aux yeux.»
M. Sainte-Beuve émet ensuite une opinion aussi judicieuse qu’éloquemment exposée sur l’admission d’un certain nombre de néologismes dans l’édition du Dictionnaire que l’Académie prépare. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici ce passage qui sort de mon sujet et qu’il faudra lire en entier dans le Moniteur. L’éminent critique conclut ainsi: