Je dois faire figurer Bossuet parmi les novateurs, puisque son esprit logique voulait la régularisation et non le désordre. On a vu son opinion au sujet d’un parti à prendre pour les mots dont la désinence est écrite sans motif tantôt en ant et tantôt en ent bien qu’ils dérivent également de participes latins en ens. (Voir p. 130.)
Les exemples extraits des manuscrits de ses sermons attestent sa propension à conformer l’orthographe à la prononciation sans se soucier de l’étymologie. Pour donner une meilleure idée de son orthographe, je donne à l’Appendice E quelques passages de ses sermons tirés de ses manuscrits déposés à la Bibliothèque impériale.
(Jean Hindret.) L’Art de bien prononcer et de bien parler la langue françoise, dédié à Monseigneur le duc de Bourgogne, par le sieur J. H. Paris, Ve Cl. Thiboust, 1686, in-12; ibid., 1696, 2 vol. in-12.
Quoique ce petit traité de grammaire ne contienne aucune innovation orthographique (mot qu’il écrit ortographique), et qu’il ait pour but uniquement d’enseigner la prononciation reçue, il manifeste le désir du perfectionnement.
L’auteur s’y plaint de notre écriture, qu’il déclare défectueuse. «Ce n’est pas sans raison, dit-il, que les étrangers nous reprochent tous les jours le peu de soin que nous avons de bien prononcer notre langue, comme une chose qui l’empêche d’être aujourd’hui la plus parfaite de toutes celles de l’Europe.»
«On apprend, ajoute-t-il, avec beaucoup de soin aux enfants les principes des langues mortes ou étrangères, et, pour ce qui regarde leur langue naturelle, on l’abandonne au hazard de l’usage.»
* Jerome-Ambroise Langen-Mantel. L’Ortographe de la langue françoise. In-12.
L’abbé Goujet considère comme inutile ce livre rare, que je n’ai pu rencontrer.
* De Soule. Traité de l’ortographe françoise, ou l’Ortographe en sa pureté. Paris, 1692, in-12.
Goujet porte à peu près le même jugement sur ce traité que sur le précédent.
* René Milleran (de Saumur), professeur des langues françoise, allemande et angloise. Nouvelle Grammaire françoise. Marseille, 1692, in-12.—Les deux gramaires fransaizes, l’ordinaire d’aprezant et la plus nouvelle qu’on puise faire sans alterer ni changer les mots, par le moyen d’une nouvelle ortografe si juste et si facile qu’on peut aprandre la bõté et la pureté de la prononciation en moins de tans qu’il ne fôt pour lire cet ouvrage, par la diférance des karacteres qui sont osi bien dans le cors des regles que dans leurs exanples, ce qui est d’otant plus particulier qu’elles sont tres faciles et incontestables, la prononciation etant la partie la plus esancielle de toutes les langues. Marseille, Brebion, 1694, 2 parties en un vol. in-12.
Je n’ai pu me procurer ni même voir ce volume, que je ne trouve indiqué que dans le Catalogue de Ch. Nodier de 1844. Ce spirituel académicien reproche à l’auteur d’avoir proposé la réforme de l’oi, préconisée un siècle plus tard par Voltaire. La manière dont Nodier a figuré le titre et que je reproduis ne donne qu’une idée trop imparfaite de la méthode de Milleran. Les lettres romaines sont celles qui ne se prononcent pas. Par cet exemple, on peut se figurer toutes celles qui peuvent ainsi être indiquées.
(Rodilard.) Doutes sur l’ortographe franceze. Paris, 1693, in-12; et s. l. n. d. (vers 1750), in-12, de 192 pp.
L’auteur, qui se cache sous l’anagramme de Trilodrad, peut être classé parmi les novateurs, bien que la plupart des réformes qu’il demande aient été accomplies dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. On en jugera par ce début:
Aus Maitres Imprimeurs.
«Messieurs, il y a longtèms que je suis dans plusieurs doutes sur l’ortographe desquels je souhaiterois pouvoir être éclairci... J’ai cru qu’il étoit plus à propos de m’adresser aus maitres imprimeurs... Car je puis dire qu’autant qu’il y a d’imprimeries en France, ou peu s’èn faut, autant il y a de diférèntes ortographes.
«Ce sens seul est peu favorable au savoir des maitres imprimeurs qui (dit-il) ne savent pas l’ortographe et moins encore la ponctuation! et s’ils raisonent de l’imprimerie et de l’ortographe, ce n’est que comme les aveugles font des couleurs.
«C’est une chose honteuse à nous de voir que les étrangers nous aprenent à écrire nôtre langue naturele: car on ne peut pas disconvenir que les Holandez (ou du moins des Francez qui se sont retirés en Holand) ne nous ayent apris a metre les v ronds et les j longs, puisque pour marque de cela on les apèle dans l’imprimerie des v et j à la Holandeze: ce sont èncore eux qui nous ont ènseigné à retrancher les letres superflûes de nôtre langue: enfin ils nous ènseignent ce que nous leur devrions ènseigner et à toute la terre, puisqu’on n’aprend l’ortographe que par le moyen des impressions et à quoi tout le monde se raporte, et non pas aus manuscrits; cela étant, pourquoi n’a-t-on pas soin de bien ortographer, et de ne rien faire paroître au public qui ne soit dans sa perfection? Il faut que ce soit, non seulement les etrangers, mais tout le monde, jusques à un chétif ecrivain, qui à grand peine sait-il lire, nous ènseigne l’ortographe..... Il est vrai que j’ai été longtèms à me pouvoir persuader qu’il fut permis de retrancher aucune letre dans le francez lorsqu’elle venoit du latin, que les s; mais pour les doubles bb, les doubles cc, les doubles dd, doubles ff, doubles mm, doubles nn, doubles pp et autres letres qui sont dans le latin, je ne pouvois me resoudre; mais aprez y avoir fait reflexion et consideré qu’on estranchoit partout les s inutiles à la prononciation, aussi bien que d’autres letres, quoiqu’elles vinssent du latin, j’ai cru qu’on pouvoit aussi ôter les letres doubles, et toutes celles qui sont parèllement superflûes et inutiles à la prononciation aussi bien qu’on fait le s.»
Louis de Courcillon, abbé de Dangeau. Lètre sur l’ortografe à Monsieur de Pontchartrain, conseiller au Parlement (1694), in-12 (sans nom d’auteur, avec privilége du Roi de 1693).—Essais de granmaire (1694-1722), comprenant les discours suivants: Prèmier discours qui traite des voyèles.—Discours II, qui traite des consones.—Discours III. Suplèmant aus deus prèmiers discours.—Discours IV. Lètre sur l’ortografe écrite en 1694 (réimpression avec changements de la lettre qui précède).—Discours V. Suplèmant a la lètre prècèdante.—Discours VI. Sur l’ortografe fransoise.—Discours VII. Sur la comparaison de la langue fransoise avec les autres langues. (Les discours VIII à XIV n’ont trait qu’à la grammaire.) Ces opuscules ont été imprimés en partie et avec une orthographe moderne dans Opuscules sur la langue françoise par divers académiciens (publiés par l’abbé d’Olivet). Paris, Bernard Brunet, 1754, et réédités plus fidèlement en 1849 par M. B. Jullien aux frais de la Société des méthodes d’enseignement.
Saint-Simon, dans ses Mémoires, dit en parlant de l’abbé de Dangeau: «Les bagatelles de l’orthographe et de ce qu’on entend par la matière des rudiments et du Despautère furent l’occupation et le travail sérieux de toute sa vie.» Saint-Simon parle de ces bagatelles en homme qui ne s’y entendait guère: autrement il eût compris que c’est du studieux abbé que datent les progrès sérieux dans l’étude des sons de notre langue, dont il a donné le premier une classification satisfaisante.
Les modifications introduites par Dangeau ont pour but de peindre exactement la prononciation, en supprimant toutes les lettres qui ne s’entendent pas ou ne sont pas nécessaires; de changer toutes celles qui n’ont pas dans le lieu où elles se trouvent leur son naturel, n’exceptant de cette règle que les consonnes finales et les lettres caractéristiques des nombres, des genres, des personnes.
Il supprime l’h à théorie, et écrit filosofe, attendu, dit-il qu’il a «cru devoir laisser aux lettres françoises le son qu’elles ont naturellement, pensant que si les Latins ont écrit certains mots dérivés du grec, c’est qu’elles gardoient une aspiration differente et qu’ils prononsoient les premieres silabes de philosophia et de character autrement que celles de figura et de caput. Aparemment, s’ils les avoient prononcées de la même manière, ils les auroient exprimées aussi par les mêmes letres, etc... Pourquoi ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont pas cru être obligés a garder l’ortografe latine dans les mots venus du grec? Si on en avoit toujours usé de cette sorte, Madame de.... n’auroit pas été si scandalisée contre Eliogabale. «O que ces empereurs Romains ètoient cruels! s’écria-t-elle un jour en bonne compagnie, ils faisoient prendre des paysans et leur faisoient aracher la langue pour s’en nourrir.» Elle venoit de voir un livre qui disoit que cet empereur mangeoit des pâtés de langues de phaisans, et s’imaginant qu’un p se prononçoit toujours p elle avoit lu des langues de paysans au lieu de langues de faisans.»
Voici l’extrait d’un passage dans lequel le savant abbé expose et pratique en partie son système. On remarquera l’emploi de l’accent grave dans une foule de cas où on ne l’admettrait pas aujourd’hui, ce qui semblerait indiquer sinon de sensibles différences dans la prononciation, du moins un emploi peu judicieux des signes d’accentuation:
«Remèdes aus dèfauts de la vieille ortografe. On poûroit avoir un alfabet fait exprès, et qui donât a chaque son simple un caractère simple; et l’on en poûroit venir a bout sans avoir besoin de recourir a des caractères absolumant nouveaus. Peut-être même que le public n’auroit pas beaucoup de peine a recevoir ces changemans: on a bien introduit dans le siècle passé l’j consone difèrant de l’i voyelle, et l’v consone difèrant de l’u voyèle.
«Mais en atandant qu’on puisse introduire cet alfabet rèformé, il faut tâcher a coriger les dèfauts les plus sansibles. C’est ce que j’ai tâché a faire jusqu’ici. On poûroit aler ancore plus loin que je n’ai èté, sans être obligé a introduire des caractères absolumant nouveaus.
«On demande un alfabet qui fournisse un caractère particulier pour chacun des trente-trois sons simples ausquels on peut rèduire tous ceus que nous avons dans notre langue; et qui s’éloigne le moins qu’il se poûra des caractères dont nous nous servons aujourd’hui.
«Pour satisfaire a cète demande, j’ai dressé le mèmoire suivant, ou j’ai marqué de quèle manière on pouvoit exprimer les trente-trois sons de notre langue, sans se servir de caractères absolumant nouveaus.
«J’ai mis au comancemant de chaque ligne les sons simples qu’il s’agit de signifier; j’ai ajouté pour èxample a chacun de ces sons simples un mot fransois ou se trouve le son simple; et a la fin de la ligne j’ai mis le caractère dont on peut se servir pour l’exprimer.
«L’ordre dans lequel j’ai mis ces sons simples est conforme au système que j’ai tâché à ètablir dans mes Essais de Granmaire, et dans la suite que j’y ai ajoutée: a come dans paroître, a; o come dans colère, o; u come dans batu, u; ou come dans poulet, ou; si l’on vouloit, on prandroit de l’alfabet grec le caractère ȣ.
«Les imprimeurs poûront avoir des caractères ou ces deus lètres seront acolées; et pour l’ècriture on ne doit craindre aucune èquivoque, parce que ces deus lètres ne se prononcent sèparèmant que dans quelques noms propres venus du grec ou du latin, come Piritoüs; et l’on se prescrira une règle gènèrale, de mètre toujours deus points sur cèle des deux voyèles qui comance une nouvèle silabe.
«Eu come dans feu, dans bonheur, eu; si l’on vouloit, on prandroit des Grecs le caractère ευ. Les imprimeurs poûront avoir des caractères ou ces deux lètres seront acolées; et pour l’ècriture, quand il se trouvera des mots ou e et u garderont chacun leur son, on mètra deus points sur l’u, de cète manière, rèüssir, rèünir.
«J’ai remarqué dans mes autres discours que cète voyèle (eu) a quelquefois un son ouvert, comme dans bonheur, dans peur; alors on poûra se servir de l’accent grave sur l’e, en cète sorte bonhèur.
«E fèminin, come dans porte, e; è ouvert come dans après, è; é fermé come dans bonté, é; ces trois e sont distingués l’un de l’autre en ce que le e féminin n’a point d’accent, è ouvert a un accent grave, et é fermé a un accent aigu.
«I come dans lire, i.
«Pour les voyèles nazales, ou esclavones, on les distinguera des voyèles simples dont èles aprochent le plus, ou par une petite ligne au dessus come on en voit en quelques anciens livres, ou par une petite ligne qui les tranchera a la manière de l’alfabet polonois, de la manière suivante: an come dans le mot danser, ã; en come dans bien, ̃e; in come dans ingrat, ̃i: on come dans bonté, õ; un come dans comun, ̃u.
«Pour prononcer chacun des sons des simples consones, il n’y a qu’a joindre la prononciation d’un e féminin a la consone ou aus consones que j’ai marquées en lètres capitales. Ainsi le nom du prèmier son consone qui est marqué ici se trouvera come la dernière silabe de tombe, et celui du second son se prononcera come la seconde silabe de trompe, et ainsi du reste: be come dans tomber, b; pe come dans tromper, p; ve come dans venir, v; fe come dans finir, f; me come dans mourir, m; de come dans dire, d; te come dans tirer, t; gue ou g dur come dans galant, g; ke come dans capable, k; ne come dans nier, n; ze come dans zèle, z; se come dans salut, s; je come dans jalous, j.
«Che come dans chariot, c; le c ne s’amployant plus, selon ce projet-ci, ni pour faire le son ke, comme il fait a prèsant devant un a, un o, un u dans cavalier, dans colère, dans curieus; ni pour faire le son se, come il fait aujourd’hui devant un e, ou devant un i, dans cèrèmonie, dans cièl, ne servira plus que pour le son du che que nous lui donons ici. Le son de ke et le son de se ont dans la table prècèdante chacun son caractère propre, et le caractère c ne servira plus qu’a marquer la lètre siflante que nous exprimons prèsantemant par ch, come dans chariot, cherté.
«Le come dans lire, l; re come dans rire, r; lle ou l mouillée come dans vaillant, dans fille; gne ou n mouillée come dans vigne, dans soigneus; je marque ces deus consones mouillées par de petites lignes qui les traversent.
«Si l’on ne veut pas se servir de ces deus lètres qui sont traversées par de petites lignes, on poûra se servir pour l’l mouillée de deus ll acolées; et quand on ècrira des mots ou l’on prononce deus l, come Pallas, on aura soin de sèparer les deus l et de ne les pas acoler.
«Pour exprimer le son de l’n mouillée, on poûra se servir de l’ñ avec un trait dessus, comme s’en servent les Espagnols qui la noment n con tilde: que s’il se trouvoit quelques mots ou l’on prononsât sèparèment le g et l’n, come on les prononce en latin, on se serviroit du g et de l’n.
«He aspiration come dans hazard, h.
«On aura soin de n’amployer jamais aucun caractère pour un son difèrant de celui auquel nous le destinons ici.
«Il reste deus choses a marquer pour randre l’ècriture plus conforme a la prononciation:
«1o La longueur des voyèles. Come je ne crois pas qu’il soit nècessaire de marquer quand la voyèle est brève, on marquera seulement cèles qui sont longues, par les chevrons () ausquels on est acoutumé.
«Il y a un inconvéniant auquel il est aisé de remèdier. Cet inconvéniant est que le chevron qu’on met sur l’e long, come dans èvêque, prêtre, marque en même tams qu’il est ouvert. Mais nous avons des e fermés qui sont longs come dans ils alérent, ils marchérent. Si pour marquer cète longueur, on se servoit d’un chevron, il seroit a craindre qu’on ne donât a ces e le son de è ouvert. Il est aisé de remèdier a cet inconveniant. Ces é fermé (sic) dont la prononciation est longue ne se trouvent que dans quelques troisièmes persones du pluriel des verbes, come ils alérent, ils trouvérent, et dans quelques adverbes en mant, come comunémant, aveuglémant, et l’on poûra dans ces ocasions marquer la longueur de l’é fermé par des accents aigus un peu plus longs que les accents aigus ordinaires.
«2o La seconde chose que l’ècriture doit marquer pour faciliter la lecture consiste en ceci: il y a des lètres qu’on ècrit et qui ne se prononcent jamais, come le b dans plomb: il y en a d’autres qui varient selon les ocasions: dans quelques ocasions èles se prononcent, dans d’autres èles ne se prononcent point. Par èxample le t final; car il y a des ocasions ou il se prononce, et d’autres ou il ne se prononce pas, come je l’expliquerai en parlant des consones finales.
«On poûroit règler que les lètres qui ne se prononcent jamais come le b de plomb ne s’ècrivissent jamais; et pour cèles qui varient, on poûroit règler qu’on mètroit un point sous la lètre qui ne se prononce pas, par èxample: Je lui ai parlé come iḷ faut.
«Moyènant ces prècautions, on ècrira en notre langue de manière que ceus qui liront ne poûront jamais se tromper. Ceus qui savent lire prèsantemant trouveront peu de changemant dans nos caractères; et ceus qui ne savent pas lire poûront en moins d’un mois aprandre la valeur de tous nos caractères et lire sans faire de fautes.
«A l’ègard des livres qui sont dèja imprimés, quand on saura l’ècriture nouvèle et règuliêre que je propose, on aprandra bientôt a lire ce qui est imprimé selon l’ècriture irrègulière et dèraisonable dont on se sert prèsantemant.
«Quelques gens qui ont vu mon projet tel que je viens de l’expliquer l’ont trouvé fort raisonable, et conviènent qu’il seroit utile; et la dificulté qu’il y a a le faire recevoir par tout le monde, leur fait dire que le succès est plus a souhaiter qu’a espèrer. Mais il faut que les gens charitables et bien intantionés pour les intérêts du public prènent courage. Il faut du tams, je l’avouë, pour faire rèüssir ce projet dans toute sa perfection: mais ne peut-on pas au moins l’acheminer tout doucemant en atandant quelque secours inespèré?
«Il ne faut pas croire que le public soit ènemi de tous les changemans. N’a-t-on pas reçu come d’un consantemant unanime dans la plus grande partie de l’Europe, lesJ consones et les V consones? N’y a-t-il pas un grand nombre de gens èclairés qui ont retranché les S qui ne se prononcent pas, et qui ont admis les accents (^) pour marquer la longueur des silabes?
«L’Acadèmie èle-même, si atachée aus anciens usages, n’a t èle pas amployé ces chevrons en quelques ocasions? N’a t èle pas admis les accens sur les e qui ne sont pas fèminins? Les plus atachés à la conservation des lètres caractèristiques ne les ont ils pas retranchées de plusieurs mots? Pandant ce siècle et pandant la fin du siècle prècèdant, combien a t on imprimé de livres ou l’on suit en partie notre ortografe rèformée?
«Il faut que ceus qui conviènent qu’une antière rèformation, selon mon projet, seroit utile, la suivent dans les choses les plus faciles. On parviendra peu a peu a la faire recevoir par le grand nombre, et alors nous aurons pour nous l’usage qu’on nous objecte si souvant. Si nous avons raison, espèrons tout du bon esprit de gens qui ne sont pas prévenus; faisons de notre côté ce que nous poûrons, et laissons faire au tams; il fera le reste.»
On voit par ce qui précède que Dangeau est un néographe très-prononcé et qu’il a tracé la voie à Wailly, Beauzée, etc. J’aurai occasion de discuter son système à propos de ces derniers.
* Alphabet ingénieux pour le françois. Bourdeaux, 1694, in-12.
Je n’ai pu encore prendre connaissance de cet opuscule, cité par Goujet.
* André Renaud, prêtre, docteur en théologie. Traité de l’Ortographe et de la prononciation françoise. (A la suite de sa Maniere de parler la langue françoise selon ses différens styles. Lyon, 1694, in-12.)
Je n’ai pu savoir si cet ouvrage intéresse l’histoire de la réforme.
César-Pierre Richelet. Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise, etc. Genève, Jean Herman Wiederhold, 1680, 2 vol. in-4. (Réimprimé plusieurs fois.)—La connoissance des genres françois tirée de l’usage et des meilleurs auteurs de la langue. S. l. ni date (achevé d’imprimer le 10 mai 1695), in-12.
Richelet est un des réformateurs les plus prudents et les plus logiques. Il s’est beaucoup plus occupé d’étymologies que la plupart des auteurs contemporains. Il fut un des premiers à développer la réforme proposée par Le Clerc et les Précieuses. (Voir plus haut, p. 111, l’examen de son Dictionnaire.)
Projet d’un Esei de granmére francéze de laqele on ôte toutes lés letres inutiles, é où l’on ficse la prononsiasion de celes qi sont néceséres: par le moyen de qoi l’on aprendra le francéz pluz facilement, é an moins de tans qe par l’ortografe ordinére.—Remarques sur ce projet, en forme de lettre.—Réponse de l’Auteur du projet à cette lettre. (Le projet parut d’abord à Genève en 1704, et ensuite avec les deux pièces suivantes dans le Mercure de Trévoux, Novembre et Décembre 1708, p. 165.)
Ce titre seul suffit pour indiquer que le système de l’auteur se rapproche de celui des novateurs le plus avancés. Voici comment il entre en matière:
«Le publiq doit être bien rasazié dés Granmères q’on fét depuis qeqe tans, cepandant an voici ancore une dont on veut le surcharjer, mes on souëte de savoir avant cela son santimant sur celeci, dans laqel’ on prand une route bien diferante de celes que les autres fezeuz de granmères ont tenu. Si qeq’un montre qe le sisteme n’an soit pas bien lié, on promet par avanse de le corijer ou de le suprimer.
«El’ aura deuz parties, la premiere dés qeles ne tretera que de l’uzage q’on devrét fere des letres de nôtre alfabét, de qele maniere il faut se servir des trois acsans, é de qeqes autres marques qon observe dans la lecture é dans l’écriture, come sont les poins de separasion q’on apele aussi diéreze. Cete partie aura six diâloges. La derniere partie contiendra aussi six diâloges, dans les qels on egspliquera, a-peu-prés come dans les autres granmères, les neuf parties du discours. Je dis a-peu-prés, parcqu’il y aura qeqes chanjemans q’on croit necesères pour randre les regles de notre langue plus asurées.»
On voit que ce système se rapproche de celui préconisé plus tard par M. Marle; l’auteur termine par cette maxime:
Ce projet de réforme, qui, tout en ayant des inconvénients, n’en a pas moins quelques mérites, n’a eu aucun succès, bien qu’il ne manquât pas d’être favorisé, comme on peut s’en rendre compte par quelques passages tels que celui-ci, tiré des Remarques, etc.
«Il y auroit de la temerité, Monsieur, a vous assûrer que vôtre nouveau projet de grammère sera generalement approuvé. Il n’est pas aisé de faire revenir de leur entêtement certains gens, a qui une prevention chimerique fait rejeter tout ce qui a un air de nouveauté, le bon come le mauvais. Cependant pour ce qui regarde l’ortografe, on ne voit pas grand risque à vous prometre le sufrage de la plus belle moitié du monde françois; dautres oseront peut être en dire davantage, persuadés que les Dames, dont jentens ici parler, ont le discernement très-juste. Eles vous aplaudiront sans doute, èles qui conformement à vôtre dessein ecrivent come èles parlent, et èles parlent bien.
«Vous devez encore avoir les étrangers dans vôtre parti, car ils trouveront plus de facilité à lire et à écrire en nôtre langue. Pour les savants la nation n’en est pas si traitable: mais ils ne seront peut-être pas tous si infatués du pedantisme, qu’ils ne renoncent a ce fatras d’étymologies, de multiplicité inutile de letres, etc., qui jusquici n’a servi qu’à ambarasser et l’ecrivain et le lecteur, et ils voudront bien enfin reconoître que l’ecriture ne servant qu’à exprimer et peindre la parole, c’est une injustice de la vouloir plus parfaite que son original.»
L’auteur de cet article, dont l’orthographe est moins téméraire, nous dit avoir parlé sur ce même sujet dans le Journal de Trévoux de mai 1705.
Il regrette le double emploi du c et du q, et celui de l’s et du z; il écrit au singulier nagét, avec accent aigu, et nagêt, avec l’accent circonflexe pour le pluriel. «Quatre lettres retranchées tout d’un coup, oien (nageoient). Quel abatis! s’écrie-t-il, mais il est bien comode.» Et il observe que la prononciation de geoient au pluriel étant plus longue que celle du singulier geoit, se trouve convenablement indiquée par la différence seule des accents. Il termine ainsi:
«Si vous n’êtes pas plus heureux quant à votre ortografe que ceux qui ont tenté la chose avant vous, dumoins aurés-vous d’illustres compagnons de vôtre infortune. Mais seroit-il possible qu’on s’opiniatrât a vouloir faire passer des huit ou dix ans dans la poussière d’un college, pour aprendre a écrire ce que l’on sait bien prononcer, et que la raison parlât tant de fois a ceux qui font profession d’être ses eleves, sans s’en faire entendre?»
Viennent ensuite des additions à ces Remarques, p. 201, où, entre autres choses, on regrette l’emploi de l’h inutile dans certains mots.
«Il n’y a pas long-temps qu’on avoit une regle assez sûre des mots ou ele faisoit quelque fonction, mais a present on ne sait plus a quoi s’en tenir: come ele oblige a parler un peu du gosier et qu’on fait plus a présent la petite bouche que jamais, on voudroit l’exclure des endroits ou son empire est le mieux établi, et dernièrement j’entendis dire a un doucereux qui se pique de bel esprit: donés moi de l’achis, il est en aut, pour donés moi du hachis, il est en haut.
«On retranche tant que l’on peut et avec raison les lètres doubles, on ne laisse que les deux ss, aparenment jusqu’a ce qu’une seule entre deux voyelles retiene son usage naturel, et dans certains cas les deux mm, encore change-t-on le premier m en n; ainsi au lieu d’emmener on écrit enmener. Il semble qu’on devroit en faire autant de l’m qui se prononce come n: jambe, janbe, pompe, ponpe, etc., l’épargne n’est pas grande, mais au temps où nous somes les petits profits ne sont pas à négliger.»
Il se récrie aussi sur la prononciation de t come s en certains cas.
Ces observations sont suivies de la réponse de l’auteur du Projet de l’Esei.
L’abbé Regnier des Marais, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Traité de la Grammaire françoise. Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1706, in-4 et in-8 de 4 ff., 711 pp. et 11 ff. de table.—Remarques sur l’article CXXXVII des Mémoires de Trévoux, touchant le Traité de la grammaire françoise de M. l’abbé Regnier. Paris, J.-B. Coignard, 1706, in-4.
L’Académie, dans les travaux préparatoires de son Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1694, avait adopté la méthode du travail en commun; mais elle crut devoir remettre le soin de rédiger une Grammaire conforme à ses principes à son secrétaire l’abbé Regnier des Marais. Il publia son ouvrage en deux volumes in-12 dès 1676, et en donna une édition infiniment supérieure dans l’in-4 de 1706. De 1694 jusqu’à la seconde édition du Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1718, l’Académie eut quelque temps de repos. Elle recueillit alors les doutes sur la langue et se donna la tâche de les résoudre. Cette société préparait ainsi des matériaux pour la Grammaire qu’elle méditait et que du reste les statuts de sa fondation l’obligeaient de rédiger. «Mais elle ne tarda pas à reconnaître qu’un ouvrage de système et de méthode ne pouvait être conduit que par une personne seule; qu’au lieu de travailler en corps à une Grammaire, il fallait en donner le soin à un académicien qui, communiquant son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu’il en recevrait, que, par ce moyen, son ouvrage pût avoir dans le public l’autorité de tout le corps.» Regnier avait une parfaite connaissance de notre langue et de quelques autres; il s’était fait un nom par sa traduction de la Pratique de la perfection chretienne de Rodriguez. Son assiduité aux conférences du Dictionnaire, dont il était chargé de rédiger les résultats, l’avait mis mieux que tout autre en état d’en exposer les principes dans une grammaire.
L’ouvrage cependant ne fut pas publié sous le nom de l’Académie. Il encourut plusieurs critiques, entre autres celle d’un grammairien très-estimé, le P. Buffier. L’abbé Regnier, on le conçoit, se prononce contre l’écriture phonétique, qui exposerait à «cet attentat» d’écrire des crétiens comme des Crétois et Jésu-Cri qu’on prononce ainsi, tandis qu’on doit prononcer le Christ. Dans son livre, les explications sur les difficultés de la prononciation des lettres ont employé près d’une centaine de pages. En examinant avec l’attention qu’elle mérite l’œuvre de docte secrétaire perpétuel de 1706, œuvre d’autant plus importante qu’elle doit nous refléter les principes qui avaient prévalu dans le sein de l’Académie, on ne tarde pas à se convaincre que le but que l’auteur se proposait est manqué. Toutefois, on doit le reconnaître, le livre le plus utile à une nation éclairée comme la France, c’est-à-dire une grammaire, était alors impossible.
Pour ce qui concerne l’orthographe, Regnier constate, pour la réduplication des consonnes dans le corps des mots, des règles fondées la plupart sur la quantité (pp. 101 à 125 de l’édit. in-12).
«Le redoublement des lettres en plusieurs mots de la langue se fait uniquement des consonnes, et peut se rapporter à deux causes: l’une prise du latin, d’où ces mots là nous viennent; l’autre tirée du fonds mesme de nostre langue... Ce redoublement n’est point toujours pris du latin: il se fait quelquefois contre l’orthographe des mots latins d’où les mots françois dérivent. Il se fait principalement des lettres l, m, n, p et t, aprés a, e, o, mais il suffira de parler icy de celuy des lettres l, m, n, après e et o, pour donner quelque idée de la cause de ce redoublement dans les mots où la prononciation toute seule n’en avertit pas: car, pour ceux où elle le fait sentir, ce n’est pas de quoy il est icy question, non plus que de ceux où nostre langue n’a fait que suivre l’exemple de la langue latine.
«Il y a deux choses à considerer dans ce redoublement: le lieu où il se fait et l’effet qu’il produit. Le lieu où il se fait, c’est d’ordinaire immédiatement aprés la voyelle sur laquelle est le siége de l’accent. Mais comme nostre langue n’a proprement d’accent que sur la derniere syllabe, dans les mots dont la terminaison est masculine, et sur la penultiéme dans ceux dont la terminaison est feminine, et que les dernieres syllabes ne sont pas susceptibles du redoublement des consonnes, ce redoublement, à le regler par le siege de l’accent, n’appartient proprement qu’aux penultiémes syllabes des mots qui ont une terminaison feminine.
«Ainsi chapelle, chandelle, fidelle, folle, colle, molle, femme, homme, somme, bonne, donne, consonne et patronne, qui ont l’accent sur la penultiéme, s’escrivent par deux l, deux m et deux n. Que si cet accent passe de la penultiéme sur la derniere, alors en quelques mots derivez des précédents, comme dans chapelain, chandelier, fidélité, feminin, homicide, bonace, donateur, consonance, patronage, il ne se fait plus de redoublement de consonne et l’usage est en cela entierement fondé sur la raison et sur la regle. Mais en d’autres mots de mesme ou de pareille dérivation, comme fidellement, nouvellement, follement, donner, sonner, tonner, le redoublement, qui ne devroit se faire qu’aprés la voyelle du siege de l’accent, se fait devant[169]: et l’usage en cela, comme en beaucoup d’autres choses, s’est mis au-dessus des regles, qu’il observe pourtant d’ordinaire dans la conjugaison des verbes. Car on escrit ils prennent, ils tiennent, ils viennent, par deux n, parce que le siege de l’accent est sur l’e de la penultiéme syllabe; et on escrit par une n seule, nous prenons, nous tenons, nous venons, vous prenez, vous tenez, vous venez, parce que l’accent qui estoit sur la penultiéme est passé sur la derniere.
[169] Ce passage me semble tout à fait inintelligible.
«Quant à l’effet que ce redoublement de consonnes produit, il est different, suivant les voyelles aprés lesquelles il se fait: aprés l’e, comme dans chandelle, fidelle[170], fidellement, il donne à cet e la prononciation d’un e ouvert et il donne celle d’un e fermé à prennent, tiennent, viennent, etc.[171].
[170] On a mis depuis l’accent grave, au lieu de la consonne double, à beaucoup de ces mots en elle: il épèle, fidèle, il gèle. Mais on n’a pas simplifié la difficulté, car il nous en reste autant en elle: il appelle, belle, chandelle, etc.
[171] Il semble résulter de ce passage que le docte secrétaire perpétuel prononçait ils prénent, ils tiénent, ils viénent.
«A l’égard de l’o, cet effet est tout different; car, au contraire, le redoublement de la consonne aprés un o sert à le presser de telle sorte, que comme alors il a moins d’estenduë et de liberté que quand il n’est suivi que d’une consonne, il reçoit une prononciation plus breve et plus serrée. Ainsi au lieu que dans mole, role, dome, throne[172], où l’o n’est suivi que d’une seule consonne et se trouve, pour ainsi dire, plus au large; l’o est long et extrémement ouvert, il est bref dans molle, folle, homme, somme, bonne et donne, où les deux consonnes qui suivent le pressent et le resserrent. Mais tout ce qu’on vient de marquer icy est sujet à tant d’exceptions, que pour donner des regles plus seures, il faut necessairement passer aux exemples particuliers du redoublement de chaque consonne.
[172] On met aujourd’hui avec raison l’accent circonflexe sur ces mots, où il suffit à exprimer l’allongement de la syllabe. Pourquoi écrire, contrairement au latin, les mots homme, bonne, donne par une double consonne? L’absence de l’accent circonflexe suffirait pour indiquer que l’o est bref.
«La regle generale que l’Académie françoise a suivie dans l’orthographe de son Dictionnaire, est de garder les consonnes doubles dans les mots françois, lors qu’elles sont doubles dans les mots latins d’où ils viennent; et cette regle peut suffire pour la plus part des mots de la langue, à l’égard des personnes qui entendent le latin; mais comme on escrit icy pour tout le monde, il faut essayer de donner là-dessus ou des préceptes, ou des exemples, qui puissent estre entendus de tout le monde.»
Suivent 27 pages très-compactes de préceptes, d’exemples et d’exceptions pour le redoublement ou le non-redoublement de chacune des lettres de l’alphabet.
Malgré le désir qu’on éprouve de saisir quelques lueurs de principes au milieu de cet amalgame de règles contradictoires, il est impossible d’en rien conclure, sinon l’impuissance des grammairiens d’alors à débrouiller le chaos orthographique. Qu’est-ce, en effet, que de constater, d’un côté, que la prosodie française est complétement différente de la prosodie latine, et d’exiger, de l’autre, que l’on redouble la consonne en français là où les Latins l’ont doublée? Comment expliquer, en outre, cette bizarrerie dans le rôle de la consonne redoublée, de rendre la syllabe qui précède longue dans chandelle et brève dans molle? Bossuet, avec son esprit lucide et pratique, avait bien raison de demander que l’Académie s’expliquât en tête du Dictionnaire sur les règles de la prosodie française: toutes ces inconséquences eussent alors forcément disparu, comme l’ont fait la plupart d’entre elles, grâce à l’introduction des accents et à la suppression d’une partie des lettres doubles inutiles, opérées par l’Académie lors de la réforme de 1740. Mais en parcourant les listes données par Regnier, page 111 particulièrement, on voit qu’il nous reste encore un nombre assez grand de mots où la double consonne qui ne se prononce pas s’est maintenue dans le seul but de figurer cette copie servile du latin, répudiée par l’Académie elle-même, et à laquelle tout le monde paraît avoir renoncé[173].
[173] Nous avons encore collerette, mollesse, assommant, inaccommodable, consommation, pommade, bannière, carrosse, garrotter, etc., comme au temps de Regnier.
Après s’être convaincu de l’inanité des principes orthographiques de Regnier, on s’explique difficilement la sévérité qu’il montre contre les novateurs tant du siècle précédent que de son temps. La fin de non-recevoir qu’il oppose à toute réforme, si elle eût été prise au sérieux, nous condamnerait encore à l’écriture vicieuse de 1706.
«Que si, dit Regnier, dans la societé civile, il n’est pas permis aux particuliers de rien changer dans l’escriture[174] de leur nom, sans des lettres du prince, il doit encore moins leur estre permis d’alterer, de leur propre authorité, la pluspart des mots d’une langue et la pluspart des noms de baptesme et des noms des peuples, des provinces, des familles, des societez publiques et des choses de la Religion.
[174] Les lettres italiques indiquent les changements ultérieurement apportés par l’Académie à l’orthographe de Regnier.
«Cependant ceux qui en usent de la sorte n’ont pas seulement tort, en ce qu’ils s’attribuënt une jurisdiction qui ne leur appartient pas; ils ont tort encore d’ailleurs, en ce qu’ils abusent du principe sur lequel ils se fondent, que les lettres estant instituées pour representer les sons, l’escriture doit se conformer à la prononciation.
«Cette regle generale a ses exceptions, comme toutes les autres regles; et vouloir reformer tout ce qui en est excepté, c’est comme si un Grammairien, se fondant sur les principes generaux de la Grammaire, vouloit y reduire toutes les conjugaisons des verbes irreguliers d’une langue et toutes les façons de parler qu’un long et constant usage a délivrées de la servitude de la syntaxe.
«De toutes les langues dont on a connoissance, il n’y en a aucune dont toutes les lettres se prononcent tousjours d’une mesme sorte et où le son des voyelles et des consonnes ne varie souvent, selon les differents mots qu’elles forment, parce qu’il est impossible que les differentes combinaisons des lettres n’apportent de la difference dans le son propre de chaque caractere.
«..... Ce qu’on ne peut trop dire et trop repeter à ceux qui, sur des principes specieux, mais mal entendus, veulent de leur authorité privée reformer l’orthographe françoise, c’est que l’usage n’a pas moins de droit et de jurisdiction sur la prononciation des mots que sur les mots mesmes; et que comme la prononciation de plusieurs mots vient à varier de temps en temps, selon le caprice de l’usage, il faudroit aussi de temps en temps varier l’orthographe des mesmes mots, pour en representer la prononciation courante. Ainsi la reforme qu’on feroit aujourd’huy pour adjuster l’orthographe à la prononciation ne tarderoit gueres peut-estre à avoir besoin d’une autre reforme, de mesme que celle que Sylvius, Meigret, Pelletier et Ramus vouloient introduire.»
Ce dernier paragraphe est parfaitement juste, et les lettres italiques que j’ai placées aux endroits du texte de Regnier que l’Académie a dû corriger par la suite montrent que l’écriture suit la loi du progrès comme toutes les sciences et que, par suite, il est du droit et du devoir des enfants d’améliorer l’héritage de leurs pères.
«..... Où en seroit-on dans chaque langue, continue Regnier, s’il en falloit reformer les élements sur la difficulté que les enfants auroient à bien retenir la valeur et, comme parlent les Grammairiens, la puissance de chaque caractere et les differentes variations qu’un long usage y a introduites?..... C’est aux enfants à apprendre à lire comme leurs peres et leurs grands-peres ont appris.
«Quant aux estrangers, pourquoy veut-on que la langue françoise fasse à leur égard ce que nulle langue ne fait ni ne doit faire à l’égard de ceux à qui elle est estrangere?... Comme c’est à ceux qui sont estrangers dans un pays à se conformer aux loix et aux coustumes du pays, c’est aussi à ceux qui veulent apprendre une langue qui leur est estrangere à s’assujettir à ses regles et à ses irregularitez. Pourquoy donc changerions-nous en cela nos usages pour les estrangers, qui ne changent les leurs pour personne? et pourquoy ne feront-ils pas à l’égard de nostre langue ce qu’ils font à l’égard des autres et ce que nous essayons tous les jours de faire à l’égard de celles qui nous sont estrangeres?»
En proclamant, dans le domaine intellectuel, cette maxime du chacun pour soi, l’abbé Regnier ne pouvait pas pressentir les nécessités d’un nouvel état de la société européenne, où une certaine instruction est indispensable à tous ses membres, où les relations de peuple à peuple sont incessantes, où les langues modernes constituent une partie importante de l’éducation de la jeunesse et où le temps a besoin d’être économisé pour tant de choses à apprendre.
Nicolas de Frémont d’Ablancourt. Dialogue des lettres de l’Alphabet, où l’usage et la grammaire parlent, fait à l’imitation du dialogue de Lucien, intitulé, le Jugement des voyelles. (A la suite de la traduction françoise de Lucien, par Nicolas Perrot d’Ablancourt, tome III, édition de 1706, in-12, p. 424.)
L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise, fait un grand éloge de ce dialogue.
Les interlocuteurs sont l’Usage et la Grammaire.
La Grammaire demande à l’Usage si elle doit produire ses lettres habillées à l’arabesque, ou à la grecque et l’italienne, ou à la gothique, ou bien simples et ramassées, et accommodées à la française.
L’Usage répond: «A quoy bon tant de mystères? Puisque nous sommes en France et qu’il s’agit d’un différend entre les lettres françoises, il faut qu’elles se présentent habillées à la mode du pays.»
Chaque Lettre prend successivement la parole pour se plaindre de son sort, et de l’empiétement des unes sur les autres; mais, tout en signalant le désordre qui règne entre elles, le neveu de Perrot d’Ablancourt se montre plus résigné que son oncle. Il fait ainsi parler l’F: «Come je suis la première en fidelité, je trouve fort étrange qu’on m’ôste les clefs et qu’on me veuille couper les nerfs; car après cela comment pourrois-je atteindre les cerfs à la course? Cela est bien éloigné de la promesse qu’on m’avoit faite de bannir le Ph, afin d’étendre les bornes de mon empire. Jusqu’ici il m’a toujours défendu l’abord des Prophetes et des Philosophes, et il ne veut pas même que j’aspire à Philis. Si j’avois esté aussi sévère, jamais le v ne se seroit mis en possession de toutes les veuves[175], tant recréatives que rebarbatives; cependant, comme j’ay veû qu’elles l’aimoient plus que moy, je lui ay cedé tout ce que j’y pouvois prétendre.»