[175] On écrivait vefve; c’est sous ce titre qu’est publiée la pièce de Rotrou. Mais l’f a disparu au singulier féminin, et l’u n’a pu être introduit que lors de la distinction du v et de l’u, autrement on eût écrit la ueuue. L’f a été conservé au singulier masculin.
Le P prend la parole: «Quand une longue possession ne seroit pas un juste titre, après nous avoir fait traverser tant de Terres et de Mers, débité tant d’Apophthegmes, et enrichy ce païs de tant de Phrases et de Paraphrases, il semble qu’il y auroit de l’inhumanité à nous separer de la compagnie de Philis et de Philomèle, puisque nous sommes de même contrée, et que nous avons jusqu’icy couru les mêmes avantures.
«L’Usage. J’ordonne que l’on conserve le Ph, le plus qu’on pourra; mais du reste, quand on veut s’établir en un païs, il en faut prendre l’habit et les mœurs.»
Le Père Claude Buffier, de la Compagnie de Jésus. Grammaire françoise sur un plan nouveau, avec un traité sur la prononciation des E, etc. Paris, 1709, in-12; ibid., 1723, in-8.
Buffier, un de ces jésuites à la raison hardie et profonde, dont l’ordre célèbre auquel il appartenait a fourni tant d’exemples, après avoir constaté qu’une orthographe réformée est suivie par la moitié au moins des auteurs, cite une centaine d’ouvrages importants où elle est observée. Lui-même embrasse la réforme non pas avec enthousiasme, mais avec la conviction calme qu’elle est «le parti le plus commode, et conséquemment le plus sage.» «On peut, ajoute-t-il, et l’on doit dire que certaines langues ont une ortographe beaucoup plus embarassée et plus dificile que d’autres langues. En éfet, si une langue avoit précisément autant de caractères divers dans l’écriture que de sons diférens dans la prononciation, en sorte que chaque caractère particulier désignât toujours le même son particulier, ce seroit l’orthographe la plus commode, et, ce semble, la plus naturèle qu’on puisse imaginer. Ainsi, plus une langue s’éloigne de cette pratique, plus son ortographe est incommode et bizare.» «Le françois, dit-il plus loin, a une ortographe des plus bizares et des plus malaisées... Une même figure de lètre désigne quelquefois cinq ou six sons divers, et un même son est désigné de sept ou huit manières différentes[176]... Il ne s’agit pas de mettre de l’étymologie dans un portrait, mais de le rendre le plus fidèle qu’il est possible.» Il s’oppose, du reste, aux réformateurs trop absolus, «attendu, dit-il, que si l’ortographe n’étoit pas conforme à l’usage, on ne connoîtroit rien aux figures ou caractéres de létres qui seroient nouveaux. C’est ce qui est arrivé à ceux qui ont voulu introduire une ortographe toute nouvèle; les autres n’y ont rien conçu, n’en ayant pas l’usage. Ainsi, quand même cette ortographe seroit au fond plus parfaite que l’ortographe établie, il seroit ridicule de s’en servir préférablement à la dernière, puisque c’est comme si l’on vouloit parler à un homme une langue qu’il n’entend pas, sous prétexte qu’elle est plus parfaite que celle qu’il entend.»
Il propose, pour apprendre à lire plus promptement et plus exactement, de prêter aux consonnes françaises d’autres noms que ceux qui leur sont donnés par l’usage et qui soient plus conformes aux sons qu’elles expriment dans leur liaison avec les voyelles. «Ainsi, au lieu de dire éfe, éme, ixe, etc., on feroit mieux de les appeler simplement fe, me, xe, dont l’e seroit muet,» etc.
Il analyse les diverses modifications que prend le son e. Il voudrait que l ou ll mouillé fût figuré par un signe particulier, le λ. Il remplace les signes binaires eu, ou, ch, gn, par ω, ö, χ, ñ.
L’y lui paraît une forme introduite par les copistes pour figurer ij ou le double i. L’y, dit-il, n’est presque plus d’usage en notre langue que dans les trois ou quatre occasions suivantes: yeux, yvoire, yvre[177].
[177] On écrit ivre, ivoire, et on a maintenu seulement l’y dans yeux.
Voici dans quelle mesure il se montre réformateur: il écrit ortographe, atacher, létre (de litera), suposé, indiférent, dificulté, netement, ofrir, oposé, voyéle, néte, comode, naturéle, prométre, sience, soufrir, nouvèle, anciéne, etimologie, afirme, consone, nazal, bizare; il écrit même silabe.
* Pierre Panel. Le Tableau de l’Ortographe françoise. Hambourg, 1710, in-8.
Je n’ai pas vu cet ouvrage, cité par Goujet comme ayant trait à la réforme.
De Grimarest. Éclaircissemens sur les principes de la langue françoise. Paris, 1712, in-12.
«Je tiens, nous dit-il, à l’égard de l’orthographe, entre les anciens et les modernes.» Aussi les modifications qu’il propose sont-elle modérées. Il répond ainsi à ceux qui voudraient conserver les s étymologiques: «Tous les mots où l’on peut supprimer l’s viennent-ils du latin? Et d’ailleurs, ou l’on sait le latin ou on ne le sait pas. S’ils le savent, sera-ce cette lettre supprimée qui les empêchera de reconnoître que répondre vient de respondere, hôte de hospes? Si le lecteur ignore la langue latine, que lui importe?....» Il se plaint avec toute raison de ceux qui, de son temps, mettaient des y partout.
Le désordre et l’incertitude de l’orthographe offraient jusqu’au commencement du dix-huitième siècle de graves inconvénients pour la détermination si importante des noms propres. Ainsi, malgré de patientes investigations, nous ignorons encore la véritable prononciation du nom de famille d’un des plus célèbres imprimeurs de Lyon, écrit tantôt Rouille, Rouillé, Roville. Grimarest cite un écrivain, Touville, inscrivant son nom sur trois écriteaux aux faces de sa maison, tous trois orthographiés différemment: Touuille, Toville, Tovville.
Le P. Gilles Vaudelin, augustin réformé. Nouvelle Maniere d’ecrire comme on parle en France. Paris, Jean Cot et Jean-Baptiste Lamesle, 1713, in-12.—Instruction chrétienne mise en ortografe naturelle, pour faciliter au peuple la lecture de la science du salut. Paris, 1715, in-12.
Le bon père augustin, frappé de l’utilité de rendre la langue française accessible aux classes qui n’ont pas de loisirs, a cru résoudre le problème en créant un alphabet phonétique, composé de 13 voyelles et de 16 consonnes. Un trait, nommé aujourd’hui diacritique, distingue les valeurs différentes d’une même lettre. Il a ainsi un système de représentation nouveau et plus logique pour les sons a, an, ai, é, in, i, e, o, on, eu, un, ou, u. Les consonnes c, g, h, j, n, l, r, z, s, d, t, v, f, p, b, m, n’ont subi aucune modification quant à la forme, sauf que h a changé de valeur et représente ch. S’il n’est pas arrivé à la classification organique des consonnes, qui est une des conquêtes de la philologie moderne, on voit qu’il y tend. Son écriture occupe notablement moins d’espace que la nôtre, et elle figure mieux les sons.
Mais son système a le même défaut que ceux de ses devanciers, c’est-à-dire d’être impraticable, particulièrement à ceux mêmes auxquels il le destine, les femmes, les enfants, les pauvres. Cette addition de traits diacritiques est trop compliquée pour eux et retarde l’essor de l’écriture des personnes instruites, écriture qui doit toujours pouvoir être cursive pour satisfaire aux besoins qui lui ont donné naissance.
* Nicolas Dupont, avocat au parlement, bailli du duché de Châtillon-sur-Loing. Examen critique du traité d’Ortographe de M. l’abbé Regnier Desmarais, Secrétaire perpétuel de l’Académie françoise, avec les principes fondamentaux de l’art d’ecrire. Paris, 1713, in-12.
«Il y a dans ce livre, dit l’abbé Goujet(t. I, p. 113), des remarques et des réflexions dont on peut profiter, et que M. l’abbé Regnier n’auroit peut-être pas dû négliger. On ne pourroit pas cependant conseiller d’adopter son systême: il ne differe en rien pour le fond de celui du pere Vaudelin. Je crois aussi qu’il eût été bien embarrassé de prouver ce qu’il avance, que les Grecs et les Latins avoient une ortographe réguliere, telle qu’il se l’imagine. Étoit-il à portée d’en juger, puisqu’actuellement nous ne savons nullement quelle étoit la véritable prononciation du grec et du latin dans le bel usage de ces deux langues?»
L’abbé G. (Girard, de l’Académie française en 1744). L’Ortografe française sàns équivoques et dàns sés principes naturels: ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs, instructive pour lés provinciaux et nécessaire pour exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion. Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12.
L’abbé Girard, comme nous l’avons vu plus haut, p. 139, est un réformateur modéré et un esprit raisonnable. Malheureusement il n’a pas vu que son système d’accentuation ajoute aux difficultés et aux lenteurs de l’écriture au lieu de les écarter.
«On pourrait bien se tromper, dit-il (p. 23), en croyant que ç’a toujours été par dés raisons d’étimologie qu’on a introduit dàns le français tant de lettres inutiles et équivoques. Non, il ne faut pas croire que nos pères aient été d’assez mauvais gout que de mettre à plaisir toutes cés lettres oiseuses et embarassantes dàns leur ortografe; ni qu’ils aient poussé la bizarrerie jusqu’à vouloir écrire leur propre langue tout diférammànt qu’ils ne la parloient, précisémànt pour conserver la mémoire dés emprunts qu’ils faisoient dans une autre langue pour enrichir la leur; ni qu’ils aient pansé comme quelques grammairiens, qui sont ravis de trouver et de conserver dàns le français toutes lés lettres qui sont dàns le latin, sàns se mettre en peine de l’incomodité qu’elles y causent, ni de la mauvaise grace dont elles y figurent. Nos pères n’ont assurémànt point pansé à tous cés petits raisonemans: ils se sont servis dés lettres pour le besoin, et si leur ortografe aproche plus du latin, c’est que leur manière de parler n’en étoit pàs si éloignée qu’en est la nôtre. Ainsi, je suis persuadé que ce n’a point été l’étimologie, mais la prononciacion de cés tams là qui a introduit toutes cés lettres, qui sont devenues inutiles, lorsqu’on s’est avisé de faire dés changemans dans la prononciacion, car une grande partie de nos mots se prononçoient autrefois comme ils s’écrivent aujourdui. Desorte que ce seroit toujours écrire comme on écrivoit que d’écrire comme on prononce.»
Après avoir ainsi donné un exemple de l’écriture du P. Girard, il me reste à en expliquer les détails. L’auteur reconnaît trois sortes d’a: l’a bref ou ordinaire, comme dans parure, amour, canon; l’a long, marqué de l’accent circonflexe, comme dans pâté, pâques, mâtin, et l’a adverbe, marqué par un accent grave, comme dans ces mots à Rome, là, au delà, promptemànt. Il est regrettable que le docte jésuite n’ait pas admis la distinction des voyelles nasales de l’abbé Dangeau, qui lui eût fourni une simplification orthographique plus rationnelle que l’accent grave placé sur cet àn. Il écrit complimant, contant, agrémant, parant, acçant, tams, example, tample, réservant la forme ent pour la troisième personne du pluriel des verbes: ils chantent.
Il écrit Anglais, Hollandais, Français, au lieu de Anglois, Hollandois, François; connaitre, paraitre, au lieu de connoître, paroître. S’il conserve oi aux imparfaits, c’est par pur amour de la paix et parce que «ce seroit plûtot témérité que courage de vouloir l’en déloger.»
Il n’admet la simplification du double c que dans quelques mots, comme acorder, acoucher, mais il restitue à cette lettre sa place phonétique dans les mots où t se prononce c. Il écrit donc: caucion, créacion, prononciacion, Gracien, quocien, inicier, primacie. Mais, par esprit d’accommodement, il conserve le t dans ces mots: action, distinction, perfection, examption, exception, où il est précédé d’une c ou d’un p. Il bannit un c dans les mots sçavoir, sçavant, sciance, scène, contract, sainct.
Pour remédier à l’incertitude de prononciation du ch, il le conserve seulement dans les mots charité, cheminée, chose, etc., et le remplace par le k dans ceux où il est dur au lieu d’être aspiré. Il écrit donc kiromancie et arkiépiscopal.
Il serait trop long d’analyser ici le chapitre que l’auteur consacre à la lettre e et les articles de plusieurs autres lettres. Je noterai cependant son opinion sur la lettre f et le ph. Il conserve le ph dans les noms propres transcrits du grec: Phaéton, Philippe, Phocas, Céphale; il l’admet également au mot philosophe, où il croit qu’il sied à merveille, «par le respect que nous devons avoir pour les sages de la Grèce,» ainsi que dans les mots où il est précédé d’un m, comme triompher, nimphe, simphonie. Partout ailleurs l’f lui suffit: exempl.: fantaisie, fanatique, ortografe, profane.
Il regrette qu’on n’ait pas inventé encore une cédille pour distinguer le g doux dans agir, généreux, obligeant, geolier, gageure, du g dur, dans les mots languir, guéridon, Goliath, guide.
Quant à l’h, il ne lui reconnaît pas d’utilité dans les mots crétien, cronique, rétorique, rûme, auteur, téatre, téologie, aujourdui. Il la maintient au commencement des syllabes où elle est d’usage, comme dans homme, honête, hureux (sic)[178], dehors, souhait, haine, «avec cependant une petite marque de distinction dans lés occasions où elle est fortemànt aspirée. Cette marque sera un point placé dans le çantre de cette lettre.»
[178] Telle était la prononciation de la triphthongue eur dans quelques parties de la France, et particulièrement en Normandie. Voltaire se l’est permise dans ces vers:
Lorsque la voyelle i est suivie d’un l mouillé, il l’écrit avec un tréma, ex.: coquïlle, fïlle, sïllon, pérïl, babïl, gentïl, ce qui nous indique, par parenthèse, que ces trois derniers mots, surtout le dernier, se prononçaient en 1716 autrement qu’aujourd’hui.
Il supprime l’œ dans ces mots sœur, bœuf, vœux, qu’il écrit par un e simple: seur, beuf, veux.
Il enlève le p dans temps, baptême, ptisane, corps, niepce, qu’il orthographie tams, batême, tisane, corps, nièce; mais il le garde dans le nombre sept.
Il conserve à la lettre q son u, qu’il appelle servile, mais il distingue par un point supérieur[‡] cet u lorsqu’il se fait entendre, comme ou devant a: aqūatique, éqūateur, qūadrature et comme u devant e et i, dans qūesteur, Qūintilien, Qūinquagésime.
[‡] Point supérieur représenté ici comme dans l'original: ū.
Quand le r ne se prononce pas à la fin des mots, il marque d’un accent aigu l’e qui le précède: singuliér, milliér, particuliér.
La suppression de l’s dans les mots connoistre, maistre, naistre, gouster, lui fournit l’occasion d’une observation assez ingénieuse. Le digramme ou signe binaire ai (qu’il appelle diftongue), étant long de sa nature, il est inutile d’employer l’accent circonflexe, et l’on doit écrire simplement conaitre, maitre, naitre, gouter.
Il réclame une cédille sous le x dans les mots éxamen, éxil, éxample, où cette lettre se prononce comme gz.
Il exclut l’emploi de l’y dans les mots mistique, sistème, hipotèque, sintaxe, sinode, piramide, hipocrite, et même dans ceux-ci: Baïeux, Maïence.
Le petit traité de l’abbé Girard fournit matière à une foule d’autres remarques intéressantes.
Plan d’une ortographe suivie, pour les imprimeurs. (Dans les Mémoires de Trévoux, août 1719.)
«L’ortographe françoise étant fort incertaine, à cause de l’usage différent des auteurs, qui en ce point se contrarient les uns les autres et souvent se contrarient eux-mêmes, il est bon, pour tirer les imprimeurs d’embarras, de leur fournir, comme ils l’ont souvent demandé, des régles auxquelles ils puissent s’attacher, pour garder dans l’ortographe la commodité et l’uniformité convenable et dont ils puissent rendre raison, quand ils ne seront pas obligez par les auteurs d’en user autrement. Ces reflexions ne seront point d’un moindre usage pour les etrangers qui sont encore plus embarrassez sur ce point que nos imprimeurs.»
Ces réformes, très-sages, ont presque toutes été acceptées. Elles consistent:
On voit que, dès l’année qui suivait la publication de la seconde édition du Dictionnaire de l’Académie, on introduisait dans les imprimeries l’usage qui a prévalu en grande partie vingt-un ans plus tard dans la troisième.
* Méthode du sieur Pierre Py-Poulain de Launay, ou l’Art d’apprendre à lire le François et le Latin, et l’Ortographe, par un nouveau systême si aisé qu’on y fait plus de progrès en trois mois qu’en trois ans par la maniere ordinaire. Paris, 1719, in-12.—Pierre Py-Poulain de Launay, fils du précédent. Le même ouvrage corrigé, perfectionné, et augmenté considerablement: avec des réflexions sur le systême du bureau Typographique, et un nouveau systême d’ortographe. Paris, 1741, in-12.
Je n’ai pu encore voir ce petit ouvrage. Goujet en parle ainsi:
«Ceux qui en ont profité sont loüables. Il est certain qu’en réformant quelques idées de cet auteur et en en perfectionnant quelques autres, son ouvrage ne pourroit être que très-utile aux commençans, pour la prononciation surtout et pour l’ortographe. Quand il présenta sa méthode en 1713 à M. l’abbé Bignon, ce savant, après l’avoir examinée, y trouva de fort grands avantages et applaudit au zéle et aux vûës de l’auteur..... L’abbé d’Orsanne, chanoine de l’église de Paris et directeur des petites écoles de cette ville, lui donna aussi son suffrage, et l’expérience a montré depuis que l’on pouvoit s’en servir avec beaucoup d’utilité.
«Je ne sçai, au reste, sur quoi le sieur Py-Poulain s’est fondé, lorsqu’il a dit que le célèbre Jean du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, avoit eu sur ce sujet les mêmes idées que lui, et lorsqu’il fait entendre que ce ne sont proprement que les idées de cet abbé qu’il développe. Je ne connois aucun ouvrage de M. de Saint-Cyran sur la grammaire. Je sçai seulement qu’il avoit toujours eu d’excellentes vûës pour l’éducation de la jeunesse et qu’il les communiqua à ceux qui se chargerent de son tems de la conduite des écoles qui ont été connuës sous le nom d’écoles de Port-Royal.»
L. Pierre de Longue. Principes de l’ortographe françoise, ou réflexions utiles à toutes les personnes qui aiment à écrire correctement. Paris, 1725, in-12.
Dans ce traité, très-estimable, où sont discutés les principes de l’orthographe française, l’auteur donne l’exemple des améliorations qu’on y peut apporter. La manière dont son texte est écrit peut en faire juger dès le début.
«Les homes ne peuvent se contenter dans leurs recherches. Ils voudroient trouver la perfection dans tous les arts, la vérité dans toutes les siences, le souverain bien partout, dans les vertus, les vices même; cette agitation continuelle de l’ame ne prouve-t-elle pas l’immortalité?
«L’ortographe est donc l’art d’écrire correctement et conformément aux lois que l’usage établit. Suivant cette définition générale, cette sience s’étendroit plus loin qu’on ne le croit. Elle comprendroit la LOGIQUE, la RÉTORIQUE, toutes les connoissances qui contribuënt à nous faire bien parler, et conséquemment à nous faire bien écrire.»
Il écrit silabe, persone, tiran, rebeles, raisonement, stile, pouroient, Egiptien, hieroglifes, atentifs, amphase, voyèle, ocasion, atention[179], soufert, dificulté, batu, consone, bibliotèque, acoutumer, suputer, chifre, honète, etc.
[179] Bossuet, plus logique, écrivait atantion, atantat, atantif, atantivement.
Ch. Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, membre de l’Académie française. Discours pour perfectioner l’Ortografe. (Dans les Mémoires de Trévoux, février 1724, et dans le Journal des Savans, avril 1725.)—Projet pour perfectionner l’ortografe des langues d’Europe. Paris, Briasson, 1730, in-8 de 266 pp. et 1 f.
Dans son ardent amour de l’humanité, dans son zèle pour le rapprochement intellectuel des peuples de notre continent, le bon abbé de Saint-Pierre conçut, près d’un siècle avant Volney, le plan d’une écriture et d’une orthographe applicables à divers peuples de l’Europe. Il ne lui fut pas donné comme à son successeur de trouver le moyen d’approprier l’alphabet latin aux langues de l’Asie dites sémitiques. L’étude comparée des idiomes était à peine ébauchée au commencement du siècle passé. L’ouvrage d’Irénée Castel, faible dans la conception des moyens de représentation phonétique, n’en renferme pas moins des vues ingénieuses et des aperçus qui révèlent la sagacité de l’observateur. Il m’est impossible de figurer ici son orthographe, parce que, pour déshabituer l’œil de son lecteur des formes traditionnelles, il écrit alternativement les mots par les différentes lettres qui peuvent en figurer le son. Ce procédé, qu’il considère comme un acheminement à la réforme, est chez lui un système.
«Quel est le but de l’art de l’ortografe, se demande-t-il, de cet art si beau et si précieux, avec lequel nous pouvons faire entendre nos sons articulés, c’est-à-dire nos paroles, et par conséquent nos pensées à ceux qui vivent ou qui vivront et à qui nous ne pouvons parler? Quelle est la fin de cet art avec le secours duquel nos yeux nous servent d’oreilles et notre main nous sert de langue, de voix, d’articulation, en un mot de prononciation? Quel est le but de cet art qu’un de nos poëtes nous peint si élégamment en deux vers:
[180] La science moderne a démontré, contrairement au témoignage de la plupart des historiens de l’antiquité, et à l’aide de monuments irrécusables, que l’alphabet n’avait pas été inventé par les Phéniciens, et que ceux-ci l’avaient reçu de Babylone ou de Ninive. (Voir Noël des Vergers, l’Étrurie et les Étrusques, t. III, Appendice sur l’histoire de l’écriture.)
«Le but de cet art, c’est certainement d’exprimer exactement et sans laisser aucun doute, par un petit nombre de figures simples, faciles à former et à distinguer, tous les mots dont les hommes se servent en parlant.»
Partant de cette juste définition, l’auteur remarque avec beaucoup de raison qu’il y a un grand inconvénient à conserver dans les langues des lettres qui ne se prononcent pas: si l’enfant, par exemple, s’est accoutumé à prononcer abbé comme s’il n’y avait qu’un seul b, arrivé à l’étude du latin, il prononcera, en vertu de la logique naturelle de l’esprit, abas, au lieu de abbas, en italien abate au lieu de abbate; en même temps, en français, s’il s’est habitué à lire effet comme s’il y avait éfet, il lira effrayé, comme s’il y avait éfrayé.
Cette observation est très-judicieuse, et j’ai signalé plus haut, ainsi que l’a si bien fait M. Littré (voir p. 164), l’action de l’écriture sur la prononciation, qu’elle altère à la longue.
Dans son Discours pour perfectioner l’ortografe l’auteur envisage historiquement les vicissitudes de l’écriture française: «Si dans l’origine, dit-il, on a prononcé le mot sentir comme on prononce en latin sentire, on a dû écrire ce mot comme on le prononçoit, par e, mais nous devons aujourd’hui l’écrire comme nous le prononçons.»
Il croit que la langue était beaucoup moins riche trois ou quatre cents ans auparavant, mais que l’orthographe de cette époque était beaucoup meilleure que la nôtre, c’est-à-dire qu’elle ressemblait beaucoup plus à la manière de prononcer alors en usage.
Il recherche les causes des dissidences orthographiques: «Si dans notre ortographe les François avoient suivi peu à peu et exactement les changemens qui arrivoient peu à peu dans la prononciation de quelques mots, notre ortografe d’aujourd’hui seroit bien moins imparfaite; mais, sans y faire de réflexion, nous avons continué à écrire les mêmes mots de la même manière que nos aïeux, sans songer qu’ils les prononçoient d’une manière très différente de celle dont nous les prononçons.»
Il a connu, dit-il, des vieillards qui prononçaient je courois comme une couroye. La prononciation a changé, ne serait-il pas raisonnable de changer également l’écriture? Mais on ne peut le faire que par degrés. L’auteur développe cette dernière proposition avec beaucoup de force et de raison.
Il y a cinquante ou soixante ans, ajoute-t-il, on a commencé à changer quelque chose dans l’écriture de peur qu’elle ne ressemblât presque plus à la fin à celle d’aujourd’hui. Plusieurs ont même ôté depuis quelques lettres que l’on avait gardées uniquement pour faire connaître les origines: ils ont écrit sience, aprendre, filosofe, saint et non sainct; ils ont ainsi en diverses occasions retranché certaines lettres qui ne se prononçaient plus ou ne s’étaient jamais prononcées.
«Dès que l’on veut bien écouter la raison contre la mauvaise coûtume, on sent que ces premiers novateurs sur l’ortografe ont déjà rendu un grand service à notre langue d’écriture en tâchant de la faire insensiblement ressembler davantage à notre langue de prononciation.
«Rien ne se perfectione sans nouveauté, et il est de la nature des ouvrages humains de pouvoir toûjours se perfectionner.»
Il résume ainsi les cinq sources de la corruption présente et de la corruption future de l’orthographe et les cinq inconvénients auxquels il se propose de remédier:
«1o Négligence à suivre dans l’orthografe les changemens qui arrivent dans la prononciation;
«2o Négligence à inventer autant de figures qu’il y a de sons et d’articulations connues;
«3o Négligence à donner quelques marques aux lettres quand on les employait à quelque autre fonction qu’à leur fonction ordinaire;
«4o Négligence à marquer dans chaque mot les lettres qui ne s’y prononcent plus;
«5o Négligence à marquer les voyelles longues.»
Malheureusement, l’abbé de Saint-Pierre, n’ayant pas réfléchi aux nécessités de l’écriture courante et de la typographie, a eu recours pour fixer la valeur des lettres, et comme moyen transitoire, à un système de petits traits placés au-dessus ou au-dessous de la ligne et dont la complication devait rendre sa réforme impraticable.
Maurice Jacquier. Méthode très-facile pour apprendre l’ortographe à ceux ou celles qui n’ont pas étudié le latin, et utile aux personnes qui ont la connoissance des belles lettres. Paris, 1725, in-8. La quatrième et la cinquième édition de cet ouvrage parurent sous ce titre: La méthode pour étudier et pour enseigner l’ortographe et la langue françoise, mise à la portée de toutes sortes de personnes de l’un et de l’autre sexe. Paris, 1740, pet. in-8; La Haye et Francfort, Jean van Duren, 1742, pet. in-8 de 400 pp. (Elles diffèrent des précédentes par la méthode d’enseignement et ont été augmentées d’une table en forme de dictionnaire.) Une autre cinquième édition sensiblement modifiée parut sous ce titre: Méthode pour aprendre l’ortographe et la langue françoise par principes. Cinquième édition, la seule dont on puisse se servir utilement. Paris, 1751, in-8 de 2 ff. et 332 pp.
La méthode de l’auteur, établie sur le son, sur les principes et sur l’usage, échappe à toute analyse. Il se prononce fortement contre le maintien des lettres étymologiques dans les mots dérivés du grec. Ce n’est du reste qu’un livre d’enseignement de l’orthographe d’usage.
Cheneau, sieur Du Marsais. Des Tropes ou des diférens sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue. Troisième édition. Paris, Prault, 1775, in-12 de XXII-362 pp. et 4 ff. (La première édition est de 1730.)
Le célèbre auteur des Tropes s’exprime ainsi:
«La prononciation, c’est un usage; l’écriture, c’est un art. Tout art a sa fin et ses principes, et nous sommes en droit de représenter, à propos de l’écriture, qu’on ne suit pas les principes de l’art, qu’on n’en remplit pas la fin, et qu’on ne prend pas les moyens propres pour arriver à cette fin.
«Il est évident que notre alphabet est défectueux, en ce qu’il n’a pas autant de caractères que nous avons de sons dans notre prononciation. Ainsi, ce que nos pères firent autrefois, quand ils voulurent établir l’art d’écrire, nous sommes en droit de le faire aujourd’hui pour perfectionner ce même art, et nous pouvons inventer un alphabet qui rectifie tout ce que l’ancien a de défectueux.
«L’écriture n’a été inventée que pour indiquer la prononciation; elle ne doit que peindre la parole, qui est son original; elle ne doit pas en doubler les traits, ni lui en donner qu’elle n’a pas, ni s’obstiner à la peindre à présent telle qu’elle était il y a plusieurs siècles.»
D’Alembert énonce ainsi son opinion sur l’ouvrage de Du Marsais: «Tout mérite d’être lu dans le Traité des tropes, jusqu’à l’errata; il contient des réflexions sur notre orthographe, sur ses bizarreries, ses inconséquences et ses variations. On voit dans ces réflexions un écrivain judicieux, également éloigné de respecter superstitieusement l’usage et de le heurter en tout par une réforme impraticable.» (Éloge de Du Marsais, dans le t. VII de l’Encyclopédie.)
Voici cet errata dont parle d’Alembert[181]:
[181] Je crois que l’errata dont il est question ne se trouve que dans cette édition que je possède. On a eu grand tort de la supprimer dans les éditions postérieures.
«Je ne crois pas qu’il y ait de fautes typographiques dans cet ouvrage par l’atention des imprimeurs, ou, s’il y en a, elles ne sont pas bien considérables. Cependant, come il n’y a point encore en France de manière uniforme d’orthographier, je ne doute pas que chacun, selon ses préjugés, ne trouve ici un grand nombre de fautes.
«Mais, 1o mon cher lecteur, avez-vous jamais médité sur l’orthographe? Si vous n’avez point fait de réflexions sérieuses sur cette partie de la Grammaire, si vous n’avez qu’une orthographe de hazard et d’habitude, permettez-moi de vous prier de ne point vous arêter à la manière dont ce livre est orthographié, vous vous y acoutumerez insensiblement.
«2o Êtes-vous partisan de ce qu’on apèle anciène orthographe? Prenez donc la peine de mettre des lettres doubles qui ne se prononcent point, dans tous les mots que vous trouverez écrits sans ces doubles lettres. Ainsi, quoique selon vos principes il faille avoir égard à l’étymologie en écrivant, et que tous nos anciens auteurs, tels que Villehardouin, plus proches des sources que nous, écrivissent home de homo, persone de persona, honeur de honor, doner de donare, naturèle de naturalis, etc., cependant ajoutez un m à home et doublez les autres consones, malgré l’étymologie et la prononciation, et donez le nom de novateurs à ceux qui suivent l’anciène pratique.
«Ils vous diront peut-être que les lettres sont des signes, que tout signe doit signifier quelque chose, qu’ainsi une lettre double qui ne marque ni l’étymologie ni la prononciation d’un mot est un signe qui ne signifie rien, n’importe: ajoutez-les toujours, satisfaites vos yeux, je ne veux rien qui vous blesse, et pourvu que vous vous doniez la peine d’entrer dans le sens de mes paroles, vous pouvez faire tout ce qu’il vous plaira des signes qui servent à l’exprimer.
«Vous me direz peut-être que je me suis écarté de l’usage présent: mais je vous suplie d’observer:
«1. Que je n’ai aucune manière d’écrire qui me soit particulière et qui ne soit autorisée par l’exemple de plusieurs auteurs de réputation.
«2. Le P. Bufier prétend même que le grand nombre des auteurs suit aujourd’hui la nouvèle orthographe, c’est-à-dire qu’on ne suit plus exactement l’anciène. J’ai trouvé la nouvèle orthographe, dit-il (Grammaire françoise, p. 388), dans plus des deux tiers des livres qui s’impriment depuis dix ans. Le P. Bufier nome les auteurs de ces livres. Le P. Sanadon ajoute que depuis la suputation du P. Bufier le nombre des partisans de la nouvèle orthographe s’est beaucoup augmenté et s’augmente encore tous les jours [Poësies d’Horace, préface, p. XVII[182]]. Ainsi, mon cher lecteur, je conviens que je m’éloigne de votre usage; mais, selon le P. Bufier et le P. Sanadon, je me conforme à l’usage le plus suivi.
[182] Le P. Sanadon a suivi une orthographe simplifiée dans l’édition qu’il a donnée de sa traduction d’Horace, et j’ai le droit de le faire figurer parmi les réformateurs.
«3. Êtes-vous partisan de la nouvèle orthographe? vous trouverez ici à réformer.
«Le parti de l’anciène orthographe et celui de la nouvèle se subdivisent en bien des branches: de quelque côté que vous soyez, retranchez ou ajoutez toutes les lettres qu’il vous plaira, et ne me condânez qu’après que vous aurez vu mes raisons dans mon Traité de l’ortographe (sic).»
La Bibliotèque des enfans, ou les premiers elemens des letres, contenant le sistême du Bureau tipografique, etc., à l’usage de Mgr le Dauphin et des augustes enfans de France. Paris, Pierre Simon, 1733, 4 vol. in-4.
Dans cet important ouvrage, la pratique est unie à la théorie, puisqu’il est entièrement imprimé dans le système d’écriture très-simplifié mis au jour par le Bureau typographique. L’alphabet n’y est en rien altéré. On voit que le succès obtenu dans l’enseignement de la jeunesse fut remarquable, car il est consigné dans les actes déposés au greffe de la juridiction de M. le chantre de l’Église de Paris, où on lit:
«Nous, après avoir entendu l’auteur et vu les enfants travailler audit bureau, aïant examiné le tout avec exactitude, avons jugé ledit système très ingénieus, fort propre à avancer la jeunesse sans la dégouter et très capable d’oter les epines qui se trouvent, surtout en aprenant aux enfans les premiers elemens. C’est pourquoi nous estimons et croyons que monsieur le chantre peut permettre la pratique de ce sistème et l’exercice du Bureau tipographique dans les écoles de sa juridiction et exhorter les maistres à le pratiquer, etc.»
On peut juger de ce système d’orthographe dès le début du livre, que je crois rédigé par Dumas, fondateur du Bureau typographique:
«Bien des gens s’imaginent que de comancer deus ou trois ans plus tot ou plus tard, cela ne sauroit guere influer ni en bien ni en mal dans le reste de la vie, et qu’enfin l’education tardive peut mener également à la perfection. C’est là un préjugé que l’ignorance ét la coutume paroissent n’avoir déjà que trop autorizé; car le dégout de la plupart des écoliers ne vient peut être pas moins d’une education tardive que d’un défaut de disposition aus lètres. Je pense donc qu’il seroit utile que l’enfant pût lire presque aussitot qu’il sait parlér: cela lui doneroit plus de facilité dans tous ses exercices. La diference d’un enfant qui lit à trois ans ét de celui qui à peine lit à sèt doit être contée pour beaucoup dans la suite des études. Il y a tant de choses à aprendre qu’on ne sauroit comancer trop tôt.» L’auteur cite à ce propos l’exemple du Tasse: il apprenait la grammaire à trois ans, et avec un tel succès que son père l’envoya au collége des jésuites à quatre ans.
L’auteur donne des exemples de la multiplicité des manières dont l’enfant est contraint de figurer un même son:
| Son AN. | |||
| an | (annus) | ean | Jean |
| anc | franc | em | empire |
| and | quand | emp | exempte |
| ang | rang | emps | temps |
| ham | Ham | empt | exempt |
| han | hanter | en | ennui |
| ans | dans | end | il rend |
| ant | tant | ens | sens |
| ants | enfants | ent | dent |
| aen | Caen | han | Rohan |
| aon | Laon | hen | Henri |
| Son IN. | |||
| en | rien | in | vin |
| ens | biens | inct | instinct |
| ent | il vient | ingt | vingt |
| ein | sein | ingts | quatre-vingts |
| eing | seing | inq | cinq |
| eint | feint | ins | tu vins |
| aim | faim | int | il prévint |
| ain | vain | ym | lymphe |
| ainc | il vainc | yn | lynx |
| aint | saint | eim | Reims |
| ains | bains | ain | craindre |
| im | guimpe | ||
Ce précieux ouvrage contient le germe de nombreuses améliorations des méthodes d’enseignement de la langue.
Le Précepteur, c’est-à-dire huit traités, savoir une grammaire francèse, une ortografe francèse, etc., 1750, in-4 (pp. 1-132).
L’auteur de ce livre destiné à l’instruction de la jeunesse se prononce pour l’orthographe conforme à la prononciation, et il conseille de s’avancer progressivement dans cette voie par des réformes partielles.