«La langue française, dit M. Marle, a vingt-deux sons et treize articulations; pour représenter ce petit nombre de sons et d’articulations, on fait usage de CINQ CENT QUARANTE SIGNES (ils sont rangés dans le tableau ci-dessous), c’est-à-dire que nous employons cinq cents caractères de plus que n’en exigent le besoin de la langue, la raison, le bon sens; c’est-à-dire que nous consumons dans l’étude DOUZE FOIS PLUS DE TEMPS qu’il n’en faut.

«L’enfant qui doit retenir cinq cent quarante signes différents avant de savoir lire et orthographier n’en aura plus que quarante à apprendre pour arriver à la même connaissance. Ainsi, au lieu d’employer douze mois, je suppose, il ne lui en faudra qu’un seul pour apprendre à lire.»

Voici le tableau abrégé de la réforme de 1827:

La langue française a 22 sons et 18 articulations. 40 signes suffisent donc pour tout représenter.

[197] Ce mot a été corrigé par l’Académie en 1835.

[198] Tout e qui n’a pas d’accent est muet, et ne se prononce plus ni é, ni è, mais toujours e comme dans je, me, te, etc.

[199] Ainsi corrigé en 1835 par l’Académie.

«Domergue, dit-il, renverse tout pour tout reconstruire sur de nouvèles bazes. Du Marsais se borne à retrancher les doubles consonnes.»

L’auteur déclare adopter une marche qui réunisse les avantages des deux méthodes.

«Il ne faut, dit-il, renvoyer persone à l’école; il faut que celui qui savait lire avant la réforme sache lire après la réforme à quelque degré qu’elle soit arrivée; il faut, en un mot, que les changements propozés ou à propozer soient toujours tellement combinés, que les persones qui vèront pour la première fois l’écriture qui en est le fruit puissent la lire sans héziter et sans avoir bezoin d’explication préalable.....» «Homes de lètres favorables à la réforme, professeurs qui voulez la propager, gardez-vous de franchir les limites tracées par ce principe, ce serait tout compromettre, ce serait grossir les rangs de nos adversaires d’une foule de persones qui n’adoptent l’utile qu’autant qu’il est agréable, qu’autant qu’il n’exige de leur part aucun travail nouveau, aucune étude nouvèle.»

Marle retranche donc, en vertu de ce système: a dans Saône, saouler, poulain;—e dans asseoir, surseoir, beaucoup, etc.;—i dans coignassier, poignard, oignon;—o dans bœuf, désœuvrement, nœud, etc.;—un b dans abbaye, rabbin, sabbat;—c dans acquérir, obscénité, scélérat;—un f dans affront, chauffer, etc.;—g dans doigtier, Magdelaine, vingtaine, aggraver, agglomération, etc.;—h dans adhérer, cathédrale, exhorter;—l dans allégorique, alliance, bulletin;—m dans automne, condamner, nommer;—n dans cannibale, connivence, donner;—un p dans appartement, apprendre;—un r dans arrière, carrosse, courrier;—un t dans attachement, flatterie, gratter.—Il remplace le s qui se prononce comme le z par cette dernière lettre: nous reprézentons, poizon. Il fait disparaître les y étymologiques dans sinonime. Il écrit filosofe, ortografe. Il voudrait en outre quelques autres modifications légères.

Dans un remarquable passage relatif à l’abolition des accents locaux et des patois, à laquelle seules une grammaire et une orthographe très-simplifiées pourront conduire, M. Marle s’exprime ainsi:

«Pourquoi telle personne prononce-t-elle mois d’aoûte au lieu de mois d’? C’est parce que cet a et ce t sont écrits; parce que l’œil les voit, parce que le bon sens, d’accord avec la vérité historique, répète sans cesse que les lettres n’ont été inventées que pour être prononcées.

«Écrivez ou, tout le monde prononcera ou.

«Écrivez ardament, solanel, taba, sculture, etc., et il deviendra impossible de prononcer ardemment, solennel, tabak, sculpeture, etc.

«Écrivez ainsi tous les livres nouveaux, toutes les feuilles publiques, tous les almanachs populaires, et les sons purs de l’atticisme français, révélés à tous les yeux, seront rendus par toutes les bouches, et retentiront enfin les mêmes sur les rives de la Garonne, de la Seine et du Rhin.»

A l’appui de ce qu’avance M. Marle, il cite ce passage de Béranger, dans son épître à son patron, M. Lainé, imprimeur à Péronne: «C’est dans son imprimerie que je fus mis en apprentissage: n’ayant pu parvenir à m’enseigner l’orthographe, il me fit prendre goût à la poésie, me donna des leçons de versification, et corrigea mes premiers essais.»

Et M. Marle ajoute: «Si Béranger n’a pas pu parvenir à apprendre l’orthographe actuelle, comment trente millions de Français qui n’ont pas son génie y parviendraient-ils? Aussi nous soutenons que personne ne la sait, et nous proposons un pari de trois cents francs à quiconque prétendra écrire sans faute, sous notre dictée, vingt lignes de mots usuels. Ces trois cents francs sont déposés chez M. Bertinot, notaire, rue de Richelieu, no 28.

«Signé Marle, rédacteur en chef du Journal de la langue française, rue Richelieu, no 21.»

Ce pari a-t-il été tenu? Je l’ignore. Il semble cependant que plus d’un a dû être tenté de concourir; ce qu’il y a de sûr, c’est que M. Marle ne fut pas ruiné par le nombre des concurrents.

Par ce qui précède, on voit que le système orthographique de M. Marle n’excédait pas les bornes indiquées par plusieurs grammairiens, tels que Girard, Duclos, Beauzée et autres. Cependant, dans l’Appel aux Français, M. Marle, dépassant ces limites déjà si larges, se permit de traduire dans une orthographe bien autrement téméraire quelques-unes des lettres que lui avaient écrites plusieurs académiciens. Ces lettres, où la bienveillance semblait un encouragement, ainsi travesties, suscitèrent une tempête funeste à M. Marle, et le ridicule qui s’attacha à leur transcription fit tomber dans un complet discrédit ses tentatives, qui d’abord avaient été favorablement accueillies.

Voici comment est transcrite dans l’Appel aux Français la lettre de M. Andrieux, p. 161:

«Mosieu,

«Il è d’un bon èspri de déziré la réforme de l’ortografe francèze aqtuèle, de vouloir la randre qonforme, ôtan qe posible, à la prononsiasion; il è d’un bon grammèriin é même d’un bon sitoiiin de s’oqupé de sète réforme; mez il è difisile d’i réusir. Voltaire, aprè soisante é diz an de travô, èt à pène parvenu à nou fère éqrire français qome paix, è non pâ qome françois è poix; on trouve anqore dè jan qi répuñet a se chanjeman si rèzonable é si sinple: lè routine son tenase, le suqsè vouz an sera plu glorieu si vou l’obtené; vou vou propozé de marché lantemant é avèq préqôsion, dan sète qarière asé danjereuze: s’è le moiiin d’arivèr ô but; puisié-vous l’atindre!

«Andrieux, manbre de l’Aqadémie fransèze.»

Cette audace, aussi blessante pour les convenances que pour les habitudes consacrées, nuisit aux progrès raisonnables que l’Académie paraissait disposée à admettre, et les effets s’en firent sentir longtemps.

Dans le Journal des Débats parut l’article suivant (il est de M. de Feletz):

«Un nouveau grammairien, M. Marle, prétend réformer l’orthographe, et il donne un échantillon de ses principes et de sa réforme dans un petit écrit intitulé: Apel o Fransé, Réforme ortografiqe.

«Ne jugé q’aprèz avoir lu.
«Prix: 60 santimes.

«Il ne doute point du suqsè; il prétend qu’il a déjà pour lui un profèseur de rétoriqe, un qolonel, le directeur de la Revu Ansiclopédiqe. Il s’est battu contre ses adversaires dans la Qotidiène, le Qourié fransè, et se battra contre qiqonqe n’adoptera pas sa réforme. Il a formé une société ortografiqe qui a son prézidan, etc.

«M. Marle s’était attiré une lettre raisonnable et polie de M. Andrieux, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Il a fait imprimer cette lettre en l’affublant de sa nouvelle orthographe. Les vers de Racine paraîtraient ridicules ainsi imprimés; la prose de M. Andrieux ne pouvait résister à une pareille épreuve, et c’est contre ce travestissement qu’on lui a fait subir qu’il réclame dans les pièces suivantes qu’il nous a adressées:

«AU RÉDACTEUR.

«Monsieur,

«Je n’ose plus écrire à M. Marle: cela ne m’est arrivé qu’une fois, après bien des sollicitations de sa part, et je n’ai pas sujet de me féliciter de ma complaisance; je n’y serai plus pris.

«Vous avez peut-être entendu dire qu’il s’occupe d’une prétendue réforme orthographique; qu’il cherche à répandre une espèce de cacographie bizarre, qu’il propose pour modèle.

«Son zèle de réformateur l’a emporté au point de publier une lettre, travestie de manière à faire croire que j’adopte, moi, sa méthode, si c’en est une, et que j’en ferai journellement usage pour mon compte.

«Je dois donc déclarer nettement que M. Marle, en faisant imprimer sans ma participation la lettre que j’avais eu l’honneur de lui écrire, a substitué à mon orthographe, qui est celle de tout le monde, une manière d’écrire qui lui est particulière, en sorte qu’il n’a point publié ma lettre telle que je la lui avais adressée, mais qu’il l’a défigurée et rendue méconnaissable. Il me semble qu’il a eu en cela le double tort d’induire le public en erreur et de mésuser de ma signature.

«A présent, monsieur le rédacteur, accordez-moi un peu de place pour quelques mots que j’adresserai à M. Marle lui-même, par votre intermédiaire.

«A M. MARLE:

«Vous n’avez pas voulu, Monsieur, comprendre le sens de ma lettre. Je vous y disais qu’une réforme de l’orthographe était difficile; que vous vous proposiez de marcher lentement et avec précaution dans cette carrière assez dangereuse; que c’était là le moyen d’arriver au but; ces avis, à ce qu’il me semble, étaient clairs et raisonnables. Non-seulement vous ne les avez pas suivis; à cet égard vous étiez bien le maître; mais vous avez voulu faire croire que je ne les suivais pas moi-même, et vous avez essayé de me mettre en contradiction avec mon propre sentiment.

«Vous savez aussi bien que moi que toutes ces idées de réforme de l’orthographe ne sont pas nouvelles, il s’en faut de beaucoup; on s’en occupait dès avant Bacon, puisque ce grand homme, dans son livre: De augmentis scientiarum, lib. VI, cap. I, dit expressément qu’elles sont du genre des subtilités inutiles, ex genere subtilitatum inutilium.

«Il est vrai aussi que de très-bons esprits, MM. de Port-Royal, Du Marsais, Duclos, ont désiré que la manière d’écrire se rapprochât de la manière de prononcer.

«Mais, ce qui est pour vous d’un fâcheux présage, des hommes d’un grand mérite, d’habiles grammairiens, Gédoyn[200], Girard, Adanson[201], Domergue, et autres, ont échoué complétement dans des essais semblables aux vôtres.

[200] [201] Il ne m’a pas été possible de découvrir d’autre trace des réformes de Gédoyn et d’Adanson que l’affirmation du docte secrétaire de l’Académie, répétée de confiance par les adversaires de la réforme depuis cette époque.

Il en est des habits ainsi que du langage;
Toujours au plus grand nombre il faut s’accommoder,
Et jamais on ne doit se faire regarder.

«Reprenez donc, Monsieur, le déguisement dont il vous a plu de m’affubler; il ne me va pas du tout; c’est un habit de fantaisie dont vous êtes libre de vous revêtir. J’ai peine à croire que vous en fassiez venir la mode.

«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«Andrieux.

«Ce 18 avril 1829.»

Dix ans plus tard, en 1839, M. Marle, ne se bornant pas à ce système inadmissible, voulut introduire une écriture purement phonétique, qu’il nomme diagraphie[202]. Au moyen de 36 signes figurés par des lignes droites ou courbes, faibles ou renforcées, il parvient à reproduire les sons prononcés; en sorte qu’en moins d’une journée, on connaît ce système et on peut l’appliquer à l’écriture et à la lecture. Ce fait est constaté par un grand nombre de rapports d’inspecteurs de l’Académie, d’inspecteurs de l’instruction primaire et de commissions nommées à cet effet. Voici l’extrait de leurs décisions:

«Trois jours suffisent pour connaître et exercer la diagraphie. Elle est un guide incessant de la bonne prononciation.—Elle met l’élève dans la même situation que si un maître lui dictait un bon livre.—Elle économise le temps consacré aux dictées.—Elle réunit, sans en avoir les inconvénients, tous les avantages de la cacographie et des autres genres de devoirs d’orthographe.—Elle fait réfléchir les enfants; elle exerce leur jugement et féconde leur intelligence.»

[202] Grammaire théorique, pratique et didactique, ou texte primitif de la grammaire diagraphique. Paris, Dupont, 1839, in-8.—Manuel de la diagraphie. Découverte qui simplifie l’étude de la langue. Paris, Dupont, 1839, in-8.

Lors de leur apparition, les doctrines néographiques de M. Marle eurent beaucoup de retentissement. Il eut bientôt acquis de nombreux prosélytes, même parmi les grammairiens. Il reçut, dit-on, trente-trois mille lettres d’adhésion formelle; une quarantaine de brochures pour ou contre furent publiées, et des sociétés de propagation se formèrent dans plusieurs villes[203]. Enhardi par ce succès, il franchit les limites qu’il avait posées lui-même (voir p. 318). Son audace le perdit et rendit même l’Académie plus méticuleuse dans les concessions qu’elle fit dans la cinquième édition de son Dictionnaire en 1835.

[203] A Paris, une société de la réforme, composée d’hommes distingués, de littérateurs, de grammairiens, était en pleine activité. Je citerai parmi ses membres M. M.-A. Peigné, qui, dans plusieurs de ses publications ultérieures, est resté fidèle à quelques-unes des idées qu’il avait puisées à l’école de M. Marle. Cette société se sépara brusquement dans les circonstances suivantes. Il s’agissait d’une grande publication faite à ses frais pour propager l’entreprise commune. La moitié de la société se prononça pour une réforme modérée ou néographique; l’autre pour une réforme radicale ou phonographique; on ne put se mettre d’accord et l’œuvre fut abandonnée.

Quant à cette espèce d’écriture que M. Marle nomme diagraphie, on peut affirmer que, nécessitant des pesées de la plume et autant de levées de la main qu’il y a de lettres, elle ne saurait s’appliquer à l’écriture courante, ni même à la sténographie.

V.-A. Vanier. La réforme orthographique aux prises avec le peuple, ou le pour et le contre. Paris, Garnier, 1829, in-12 de 96 pp.

L’auteur, habile grammairien, est partisan d’une réforme néographique modérée. Après quarante ans écoulés depuis l’apparition de cet opuscule, il semble, en certains points, une œuvre de circonstance, puisqu’il fait valoir avec beaucoup de raison les motifs qui s’opposent à l’admission d’une réforme phonographique, telle que l’avait conçue M. Marle, telle que MM. Féline, Henricy, l’ont préconisée de nos jours, et que M. Raoux l’enseigne à Lausanne.

M. Vanier a fait un compte rendu moitié sérieux, moitié plaisant des conférences sur la réforme orthographique qui eurent lieu en avril 1829. Après avoir reproché à M. Marle l’abandon du plan primitif auquel tant de personnes éminentes et même d’académiciens avaient donné leur approbation, il rapporte les propositions contenues dans les cahiers des divers bureaux. La plupart de ces réformes de détail se rapprochent de celles déjà mises en avant par de Wailly et Beauzée. (Voir plus haut p. 276.)

«Un membre, dit le rapporteur du premier bureau, a fait la remarque que les verbes en eler et eter, en déviant de la règle générale, présentent de grandes difficultés pour notre orthographe, tant aux nationaux qu’aux étrangers. La règle prescrit, pour tous les verbes qui ont un e muet ou un é fermé dans le radical, de le convertir en è grave quand après lui vient un e muet, comme semer, je sème; promener, je promène; peser, je pèse; lever, je lève; pénétrer, je pénètre; répéter, je répète; céder, je cède; révérer, je révère; révéler, je révèle. Pourquoi donc n’écririons-nous pas, conformément à la même règle, appeler, j’appèle, jeter, je jète? Plusieurs membres trouvent que depuis la suppression de la double consonne de l’infinitif, admise par l’usage et sanctionnée par l’Académie, il est contre tout principe de voir, dans un système régulier de conjugaison, cette même consonne reparaître alternativement double et simple, comme dans j’appelle, nous appelons, je jette, nous jetons. Cet alternat de la consonne double et simple dénature le radical et expose bien des personnes à écrire: nous appellons, nous jettons.

«Par suite du principe reconnu qu’il faut respecter l’orthographe des radicaux, les mêmes membres vous proposent d’écrire les verbes en enir par è grave chaque fois que l’inflexion iène se rencontre, comme dans ils viènent, que je viène, etc., attendu que la consonne est simple dans les radicaux venir, venant, venu, tenir, tenant, tenu, etc.

«Pourquoi les mots en on, qui doublent la consonne en formant les dérivés, comme pardon, pardonner, action, actionner, ne la doublent-ils pas dans national, etc.? Il serait à désirer qu’aucun composé ne la doublât. On objecte que la voyelle serait longue avec une consonne simple; nous ne croyons pas cette objection fondée. A quoi donc servirait l’accent circonflexe? Trône, et autres mots ainsi accentués ne se confondraient pas avec l’o devenu bref, n’étant pas affecté de l’accent, Latone.

«Il en est de même de hotte et de hôte. Est-ce que la suppression du double t dans les noms en otte, comme cotte, marcotte, botte, etc., apporterait du changement à la prononciation? Pas plus que dans redingote, dévote, compote, etc., qu’on n’a jamais prononcés redingôte, etc., quoiqu’ils n’aient qu’un t.

«Même désir de voir supprimer le double t dans les mots en atte, dont plusieurs n’en ont qu’un et se prononcent aussi bref que s’ils en avaient deux, témoin batte, natte; cravate, écarlate, etc. On mettrait l’accent sur l’â long, comme dans hâte, il bâte, pâte, etc., et jamais sur l’a bref. La distinction semble suffisamment établie.

«Par le même motif de prosodie, on propose d’écrire flâme, j’enflâme, âme, et de continuer d’écrire inflammable, inflammation avec la consonne double, tant qu’on la fera sentir dans la prononciation.

«Le premier bureau est d’avis unanime que les présentes observations méritent d’être prises en considération.»

Voici maintenant le passage de ce travail qui a trait à la critique de la réforme phonographique. La Réforme est aux prises en assemblée générale avec les orateurs de la gauche qui représentent l’opposition.

«Un Grammairien. L’un des inconvénients de votre méthode est cette homonymie qu’elle introduit dans la langue. Quoi! vous osez écrire comme le nom du fleuve (le Pô), une de mouton, un de bière, et la ville de ? Cela n’est pas soutenable. Voyez un peu l’effet de ces quatre , , , . Comment voulez-vous qu’à chaque signe graphique, identiquement le même, on attache une idée différente?

«La Réforme. Vous vous faites illusion. Ne savez-vous pas que c’est un inconvénient attaché aux homonymes? Mais chaque mot employé dans la phrase ne laisse plus le moindre doute sur son sens. Que je vous dise: Pô est la capitale du Béarn; ou, l’armée a passé le Pô; ou, voilà vingt pô de mouton, ou enfin, donnez-moi un pô de bière, vous y trompez-vous? Les mots parlés ne se composent que de sons et non de lettres. En avez-vous vu sortir une seule de ma bouche? Non. Comment voulez-vous que votre œil s’y trompe quand vos oreilles ne s’y sont pas trompées? (Elle a ma foi raison, dit le côté droit. Attendez, attendez, dit le côté gauche.)

«L’Orateur de gauche. Vous ne répondez pas à la question. L’homonymie est un inconvénient, point de doute, mais nous avons bien peu d’homonymes qui soient en même temps oculaires et auriculaires, et il est avantageux, selon moi, quand on est entre deux écueils, d’en éviter au moins un. Lisez, et comparez,

«Un beau temps.—Un beau tan.

«Il m’entend.—Il m’en tend (des piéges).

«Serre-m’en.—Serment.

«Mais à quoi bon chercher à multiplier les exemples? Qui ne sait que cette homonymie n’a lieu qu’à l’oreille, et s’efface sur-le-champ aux yeux? Tel est le propre d’une langue écrite régulière, que la clarté n’y laisse rien à désirer. Mais quand on voit votre homonyme sin changer malgré vous de finale, comme dans sin Françoâ, sint Ustache, les sins anaqorète, sinq ome, sin mouton, sin dou, selon l’euphonie qui exige la prononciation de telle consonne que vous mettez ou changez au besoin, vous conviendrez que vous vous retirez d’un embarras pour jeter le peuple dans mille autres. Qui l’avertira de mettre un t final à celui-ci, un q à tel autre, une s à tel autre, et rien à celui-là?

«L’Orateur de droite. La langue parlée n’est, et ne peut être que la peinture des sons, et c’est à la rendre à son primitif emploi que doivent tendre tous nos efforts.

«L’Orateur de gauche. Voilà ce que je nie formellement. Toutes les langues ont des signes graphiques employés comme peintures d’idées.

«Dans les langues à désinences, et où les consonnes s’articulent, vous ne pouvez les retrancher; mais dans la nôtre, où il n’en est pas de même, regarder comme parasites les lettres qui ne se prononcent pas, ou qui ne se prononcent qu’accidentellement, étant suivies d’une voyelle, est détruire l’harmonie qui existe entre les langues soumises à des règles grammaticales qui leur sont communes. Écoutez, je m’explique.

«Vous écrivez « chevaux, bestiaux» en retranchant l’s, signe caractéristique de pluralité, et cela parce qu’elle est nulle dans ce cas pour la prononciation. Le peuple, qui ignore la grammaire, est par là exposé à écrire et à prononcer habitans, humanités, comme nous prononçons les hameaux, les haricots, et, par une conséquence toute juste, il écrira lê zannetons, pour les hannetons, car c’est ainsi qu’il prononce. Vous allez trop loin, vous dis-je, et c’est avoir une confiance trop aveugle en vos propres moyens que de vous en fier à l’oreille du peuple; elle est trop faussée pour qu’il en fasse son juge. Encore une fois il faudrait supposer qu’il parle bien. Je ne vois sortir de votre système que chaos, que confusion.

«Je vais plus loin, comment osez-vous faire disparaître de votre conjugaison ces finales idéologiques qui réveillent en nous les idées de nombre et de personnes? Sont-ce là des lettres parasites? Nous viendron, nous parleron seront homonymes de ils viendron, ils parleron! Qui indiquera au peuple qu’il devra mettre ici un t et là une s euphoniques quand chaque verbe sera suivi d’un mot dont l’initiale est une voyelle, lorsque vous retranchez la consonne hors ce cas? Qui lui indiquera les lettres que vous supprimez dans gran, ègzan, peti, permi, pour former le féminin grande, exempte, petite, permise? Réfléchissez-y, Messieurs, fouler aux pieds la conjugaison et la déclinaison d’un peuple, c’est étouffer en lui toute idée de grammaire, sans laquelle il n’y a point de langue; c’est le ravaler à l’état de barbarie.»

L’auteur suppose un billet phonographique ainsi conçu: O savan qe répondré-vou? S’agira-t-il d’entendre: Au savant que répondrez-vous? Aux savants que répondrez-vous? ô savants, que répondrez-vous? ô savant, que répondrez-vous? L’esprit du lecteur est dans le doute, car les signes déterminatifs du sens sont perdus.

Je crois cette partie de la critique de M. Vanier à l’abri de toute réfutation.

S. Faure. Essai sur la composition d’un nouvel alphabet pour servir à représenter les sons de la voix humaine avec plus de fidélité que par tous les alphabets connus. Paris, Firmin Didot, 1831, in-8, de 226 pp. et 3 pl.

Frappé des inconvénients de notre écriture orthographique, M. Faure témoigne ainsi ses vœux pour sa réforme:

«Perfectionner l’alphabet serait une entreprise digne du dix-neuvième siècle et du règne d’un roi populaire et national. La réforme des poids et mesures s’est opérée dans les temps les plus affreux de la révolution. Le système métrique, après avoir lutté contre les plus grands obstacles, est reconnu aujourd’hui comme très-avantageux.

«..... Une écriture exacte présenterait encore plus d’avantages dans ses résultats que le système métrique; mais, comme nous n’avons pas la présomption de croire qu’elle puisse un jour renverser l’écriture en usage, qu’il nous soit permis du moins d’espérer qu’une nouvelle écriture perfectionnée pourra, comme la sténographie, mais dans un but différent, marcher à côté de l’écriture d’usage et servir efficacement: 1o à rendre les principes de lecture avec les caractères et l’orthographe usités bien plus accessibles à l’enfance; 2o à noter dans un dictionnaire la vraie prononciation des mots beaucoup plus exactement qu’on ne l’a fait jusqu’ici; 3o à nous être d’un merveilleux secours pour la composition d’un alphabet universel, etc.»

Je ne puis donner ici une idée de la méthode de M. Faure. Il faudrait étudier, apprendre et comparer les divers systèmes phonographiques représentés au moyen de signes figurés par des lignes plus ou moins contournées, pour apprécier le mérite de chacun d’eux.

«Quoique nos caractères, dit M. Faure, soient bizarres et très-différents de ceux de l’écriture ordinaire, ils sont si simples, si distincts, et dérivent si naturellement les uns des autres, que nous sommes persuadé qu’une personne qui ne saurait pas lire parviendrait à apprendre, au moyen de ces nouveaux caractères, en dix fois moins de temps que par l’écriture et l’orthographe en usage, qui font, ainsi que l’a dit d’Olivet, de la lecture l’art le plus difficile.»

Chaque amélioration apportée par l’Académie à notre orthographe rend de moins en moins opportune la création de ces systèmes absolus.

Joseph de Malvin Cazal. Prononciation de la langue française au dix-neuvième siècle, tant dans le langage soutenu que dans la conversation, d’après les règles de la prosodie, celles du Dictionnaire de l’Académie, les lois grammaticales et celles de l’usage et du goût. Paris, Imprimerie royale, 1847 in-8.

L’étude de la bonne prononciation paraît devoir jouer un grand rôle dans les réformes futures de notre orthographe. L’Académie des inscriptions se préoccupe légitimement de la fixation de la prononciation et de ses rapports avec l’histoire de notre langue. C’est à ce titre que l’auteur de ce gros volume a obtenu le prix Volney. Il reconnaît et étudie deux sortes de prononciations distinctes: la prononciation oratoire, raffinée, délicate et savante, et la prononciation courante, celle de la conversation. Une semblable doctrine ne me semble pas de nature à diminuer la complication de nos grammaires et de notre orthographe. En tout cas, elle ne simplifiera pas la tâche de la néographie phonétique, qui aura à se prononcer entre les deux prononciations qu’elle devra figurer.

Ces savantes études sur la prononciation, si minutieuses, si controversables, si arides même, pourrai-je ajouter, ne seront jamais à la portée de tous ceux qui ont besoin d’apprendre à lire et à parler. Maintenant que nous sommes en possession des travaux de M. Féline, de M. Casal, de M. Quicherat, de M. Colin, de M. Géhant, etc., notre prononciation devrait être suffisamment fixée pour être consignée dans un Dictionnaire spécial dont l’utilité est évidente.

Adrien Féline. Mémoire sur la réforme de l’alphabet, à l’exemple de celle des poids et mesures. Paris, Guillaumin, 1848, in-8 de 32 pp.—Dictionnaire de la prononciation de la langue française, indiquée au moyen de caractères phonétiques, précédé d’un Mémoire sur la réforme de l’alphabet. Paris, Firmin Didot, 1851, in-8, de 383 pp.—Méthode pour apprendre à lire par le système phonétique. Paris, Firmin Didot, 1854, 2 parties in-8.

L’œuvre projetée avant 1830 par M. Marle a été reprise depuis 1848 avec de nouvelles forces. M. Féline, dont nous déplorons la perte récente, a été l’un des plus persévérants et des plus courageux apôtres du système phonétique ou autrement de la phonographie. Il a consacré une part considérable de son temps et de sa fortune à la vulgarisation de sa doctrine, et n’a pas vécu assez pour la voir fructifier sur le sol de notre colonie algérienne.

M. Féline, dont les idées procèdent en partie de celles de Volney, est un réformateur plus intrépide que ne l’était M. Marle, dans le système de l’Appel aux Français de 1829. Son alphabet, qu’il a cru à tort complet, suffit dans sa simplicité à l’enseignement rapide de la lecture aux habitants pauvres et complétement illettrés de nos campagnes, ainsi qu’aux Arabes. D’ailleurs M. Féline lui-même a dû être convaincu, après l’insuccès de sa méthode comme écriture usuelle, qu’elle ne pourrait être considérée que comme un système pédagogique, destiné, à l’exemple de la mnémonique, à rendre moins aride et moins longue l’étude de la langue française. C’est pourquoi, dans la seconde partie de sa Méthode pour apprendre à lire, il passe, dans une série d’exercices habilement gradués, de l’écriture purement phonétique à une orthographe de plus en plus compliquée, pour arriver enfin à celle qui a été adoptée par l’Académie.

A cet égard M. Féline a droit à la reconnaissance de tous les gens de bien qui s’intéressent au sort de nos populations rurales au point de vue intellectuel, car la pratique a parfaitement démontré l’utilité de sa méthode.

Voici cet alphabet, avec lequel il espérait représenter tous les sons du français:

VOYELLES.
{
CONSONNES.
{
Signes. Valeurs. Signes. Valeurs.
a a p p
â â b b
a an, en m m
e é t t
ê è, ê, ai, et d d
ε e n n
ε+circonflexe eu k k, q, c
i i, y g g, gu
i in gn
o o l l
ô ô, au l ill, il
o on y y
u u f f, ph
û ou v v
u un w w
  s s, c, t
  z z, s
  h ch
  j j, g
  r r

On voit au premier coup d’œil la grande supériorité de cet alphabet sur celui de Domergue. Son auteur supprime le c, dont le son est ambigu, le q, qu’on est habitué à voir escorté de son u servile, l’x, et l’y devant les consonnes. Par contre, il y a huit lettres nouvelles, ε (e muet), ε+circonflexe (eu), a (an), i (in), o (on), u (un), (gn), l (l mouillé). S’il eût mieux approfondi l’ouvrage de Volney et qu’il eût étudié l’alphabet polonais, il eût reconnu que, pour les voyelles nasales, la cédille est un signe plus commode que le trait inférieur, puisque dans l’écriture elle n’exige pas une levée de la main. Ce n’est point non plus le g qu’il fallait tilder, mais le n, comme le font les Espagnols. L’adoption de la lettre k à la place de c donne à son ekritur kû d’εl sôvaj (un coup d’œil sauvage) qu’il eût pu facilement éviter, et qui a prêté le flanc aux plaisanteries du journalisme, plus enclin à rechercher le côté plaisant que le côté utile de toute chose nouvelle.

Quoi qu’il en soit de ces imperfections de détail du système, faciles d’ailleurs à corriger, beaucoup d’instituteurs primaires sont convaincus que son adoption dans les salles d’asile et les écoles de village serait un grand bienfait. Un adolescent apprendrait à lire et à écrire en trois mois au lieu de trois ans. Il serait toujours à même de passer plus tard à l’écriture savante et difficile des lettrés, pour laquelle l’auteur a d’ailleurs préparé des exercices gradués très-bien conçus.

Le Dictionnaire de la prononciation de M. Féline était destiné à répondre à une objection souvent faite aux réformateurs phonographes: «Vous prétendez écrire suivant la prononciation; mais quelle prononciation? Il y a la prononciation gasconne, la prononciation marseillaise, la prononciation normande, la prononciation parisienne. Dans votre système, n’y aura-t-il pas autant d’orthographes diverses qu’il y a d’accents étrangers dans l’idiome national?»

Il est manifeste, répondent les réformateurs, qu’il doit y avoir une prononciation modèle, un dictionnaire de la vraie prononciation, qui rappelle à l’ordre les prononciations vicieuses, lesquelles engendrent des orthographes également vicieuses. Cette prononciation modèle ramènerait peu à peu les accents et les patois à un type normal et unique.

Le Dictionnaire de M. Féline, précieux déjà pour les étrangers, pourrait, à l’aide de quelques corrections, rendre de très-grands services. On devrait s’inspirer, pour le perfectionner, du beau travail de Volney sur les voyelles européennes; car M. Féline, dans l’intérêt de la multitude, sans doute, a négligé certaines nuances de prononciation qui constituent la délicatesse de notre langue. Il me paraît avoir confondu des valeurs distinctes de l’e dit muet (voir plus haut, p. 313), et mal représenter la diphthongue oi par les signes ûa (oua). Pour les consonnes, M. Féline aurait dû distinguer le w anglais, véritable voyelle, du w allemand, qui doit être représenté par notre v simple.

Le Mémoire qui précède son Dictionnaire, et qui relate les travaux d’une commission de savants formée pour déterminer la valeur et le signe de tous nos sons, est un travail plein d’intérêt. Dans cet écrit, M. Féline développe les avantages de la simplification de notre orthographe et aussi de notre alphabet.

«Pourquoi, dit-il, ne pas perfectionner l’alphabet, l’instrument le plus usité du travail, comme on perfectionne les autres? Pourquoi ne le soumettrait-on pas à ce rationalisme auquel la civilisation moderne doit ses succès? Il existe sans doute une différence: c’est que chaque fabricant, chaque ouvrier, est libre de modifier comme il l’entend une machine ou un outil, et qu’il n’en est pas de même de l’alphabet; mais pourquoi le gouvernement, les académies, les administrations, refuseraient-ils de perfectionner l’instrument de travail de toute la nation, ainsi que le ferait le dernier des ouvriers, ainsi que l’exigerait tout fabricant, ainsi que l’a fait la Convention pour les poids et mesures?

«Le gouvernement, qui fait plus d’efforts que jamais pour étendre l’instruction du peuple; les philanthropes de toutes les opinions qui le secondent; ceux qui veulent son bien-être, son amélioration matérielle et morale, tous doivent désirer une réforme qui peut seule généraliser l’instruction primaire. Jamais on n’aura fait autant de bien à si peu de frais.

«Les économistes qui savent que le temps est la richesse de l’homme, les administrateurs qui veulent l’uniformité du langage, les hommes politiques qui veulent rapprocher les nations, enfin, tous les amis de l’humanité, tous les hommes de progrès, doivent appuyer cette réforme.

«Plusieurs exemples doivent nous servir de guide et nous encourager. N’a-t-on pas, dans un siècle de barbarie, remplacé les chiffres romains par la numération arabe, l’une des plus simples inventions de l’esprit humain, puisqu’elle ne consiste qu’en deux points: avoir un signe pour chaque nombre jusqu’à neuf et décupler la valeur du chiffre en le reculant d’un rang? Cette idée n’en est pas moins sublime; car, sur des milliards d’individus qui avaient passé sur la terre, un seul l’a conçue; car elle a eu les conséquences les plus heureuses pour la civilisation.

«De ce qu’une innovation a été mal présentée, de ce qu’elle l’a été dans un but purement scientifique, s’ensuit-il que toute innovation de ce genre soit impossible à réaliser?»

Charles La Loy. Balance orthographique et grammaticale de la langue française: ou cours de philologie grammaticale, ouvrage au moyen duquel disparaissent toutes les incertitudes, sources de difficultés, relatives à nos règles grammaticales et à nos formes orthographiques. Deuxième édition. Paris, Maire-Nyon, 1853, 2 vol. grand in-8, contenant:

«1o Des règles d’accentuation qui dispensent d’avoir recours au Dictionnaire;—2o La liste complète des homonymes français;—3o La liste, si utile dans l’enseignement, des dérivations inexactes;—4o Des principes d’orthographe étymologique;—5o Des principes de francisation des mots;—6o Des principes de néologie;—7o Des règles sur la formation des noms et adverbes en ment;—8o Des principes sur l’orthographe et la prononciation des noms propres et des noms de baptême, avec la signification des plus connus;—9o L’indication du pluriel des adjectifs en al;—10o L’indication du pluriel de tous les noms composés et des noms pris des langues étrangères ou des langues anciennes, partie orthographique restée douteuse jusqu’à ce jour;—11o Des règles sur l’orthographe des mots réduplicatifs;—12o Un moyen de reconnaître désormais l’h aspiré de l’h muet, et le ch dur du ch français;—13o De nouveaux signes de ponctuation qui n’exigent aucune nouvelle étude;—14o Des règles sur l’emploi des doubles consonnes, partie si importante de notre orthographe, etc., etc.»

Ce long titre, que j’ai copié presque in extenso, donne une idée du vaste ensemble de questions que l’auteur a embrassées dans le cadre de ses deux volumes.

Il rapporte sur chaque mot embarrassant du Dictionnaire les diverses leçons fournies par les lexicographes et recherche ce qu’il appelle une balance, c’est-à-dire une solution tirée de l’essence même des principes qu’il a posés en commençant. On conçoit qu’en face d’un nombre aussi immense de questions délicates à résoudre, l’auteur ait pu souvent s’arrêter à un parti qui ne satisfasse pas une critique sévère. Néanmoins son ouvrage sera consulté avec fruit de ceux qui, par position, sont aux prises avec les difficultés de notre orthographe. Ce vaste travail, fruit de longs efforts et d’une patience vraiment méritoire, est à lui seul une démonstration suffisante de l’absolue nécessité de perfectionner notre orthographe et de soumettre la grammaire, avec ses contradictions et ses exceptions innombrables, à une analyse, à une discussion, à une révision sérieuse et approfondie.

Alexandre Erdan (Al.-André Jacob). Congrès linguistique. Les révolutionnaires de l’A-B-C. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-8 de 282 pp.

Dans cet opuscule, M. Erdan a parlé de beaucoup de choses à propos de la réforme orthographique. Il a introduit dans une semblable polémique plus de passion que la question ne me semble en comporter. Je ne le suivrai donc pas dans les parties de sa discussion qui s’écartent du sujet, et je renverrai à l’analyse de l’ouvrage de M. Raoux l’exposition des motifs proposés en faveur de l’écriture phonétique.

Voici ce que dit M. Erdan (p. 72) contre le respect de l’étymologie dans l’écriture française. Après avoir rappelé les arguments de Domergue et de Voltaire, il continue ainsi:

«Mais, d’ailleurs, à quoi bon ces raisonnements? La question étymologique n’en est réellement pas une. Les étymologistes croient défendre un principe et, en réalité, ce qu’ils défendent, ce n’est qu’un accident dans la langue.

«Si à chaque mot de notre langue était attachée l’étiquette de son origine, certainement celui qui proposerait d’enlever à la fois toutes ces étiquettes, toutes ces marques caractéristiques, proposerait une révolution difficile; mais cela n’est pas.

«Nous avons, cela est démontré et admis par les grammairiens[204]:

Mots dont l’étymologie est tout à fait inconnue 3,000
Mots dont l’étymologie est douteuse 1,500
Mots qui n’ont plus leurs lettres étymologiques, dont ils se sont dépouillés successivement 10,000
Mots dont l’orthographe est contraire à l’étymologie 500
Total 15,000

«Ainsi, en proposant d’abandonner l’orthographe étymologique, on ne propose point, à proprement parler, une révolution de principe dans l’idiome national. On ne fait que régulariser une langue en désordre qui écrit tantôt suivant l’étymologie, tantôt selon le caprice.»

[204] Ce calcul est emprunté par M. Erdan à M. Marle dans l’Appel aux Français.

Tout en adhérant au principe de la phonographie absolue, l’auteur désire qu’on avance par degrés.

«Il faut donc tout simplement, dit-il, pour commencer, pour établir un premier jalon, revenir aux modifications prudentes, faciles, commodément vulgarisables, qu’adoptèrent et pratiquèrent les Du Marsais, les Duclos, les Beauzée, etc.

«Il faut accepter, suivant la théorie de Port-Royal, quelques petits signes très-simples pour faire disparaître certaines anomalies du genre des suivantes: fusil, où l’l ne se prononce pas, et fil, où il se prononce; nid, où d ne se prononce pas, et David, où il se prononce; répugnance, où gn est doux, et stagnation, où gn est très-dur, etc.

«Il est très-facile pour ces différents cas, et pour d’autres analogues, de convenir d’un petit signe, d’un tiret, d’un accent, tout ce qu’on voudra, qui indique la prononciation.»

«Voici donc une série d’applications actuelles que je proposerais volontiers, d’une manière formelle, à tous les amis de la réforme: 1o Retranchement de l’h muet (Omère).—2o Retranchement des lettres doubles (abé, tranquile, éfet, etc.).—3o Emploi d’une seule consonne où il y en a deux inutilement (alfabet, ortografe, téâtre, etc.).—4o Expulsion de l’m où l’on ne prononce que n (anfibie, etc.).—5o Expulsion de l’x comme marquant le pluriel (eus, veus, ceus, etc.).—6o Abandon de l’usage absurde et sans prétexte étymologique, qui double la consonne dans les mots homme, venant de homo, donner, de donare, honneur, de honor (ome, doner, oneur).—7o Expulsion du t ayant le son de l’s (atension, etc.).»

Dans un ouvrage en 2 vol. in-8, intitulé la France mistique, publié un an plus tard, M. Erdan a mis en pratique sa réforme. Ces deux volumes sont imprimés en entier d’après son système. Voici comme il en explique le fonctionnement:

«Règles suivies dans la grafie de ce livre. Nous n’avons point visé à la fonografie absolue, c’est-à-dire à l’écriture exactement conforme à la parole. Il est trop évident à nos yeuz que, si nous devons obtenir des réformes ortografiques (et nous en obtiendrons), nous ne les obtiendrons que par une série de modifications et de simplifications lentes et successives. D’ailleurs, des expériences célèbres sont là pour montrer jusqu’à quel point est impraticable et impossible une transformation subite.

«Nous avons donc fait uniquement de la néografie; nous avons simplifié les choses facilement simplifiables; nous avons modifié ce qui pouvait l’être sans choquer et éfaroucher les lecteurs; nous avons même, autant que possible, tenu à ne pas sortir des limites que s’étaient tracées les néografes modérés du dis-huitième siècle. Nous en somes sortis néanmoins par la substitution de l’s au t dans les mots où ce t sonait s, et était précédé d’une consone; dans les cas où le t est entre deuz voyèles, nous avons cru devoir le laisser, au moins quant à présent. Mais cela même a été pratiqué, avec des choses bien plus hardies, par l’abé de Saint-Pierre et par quelques autres.

«Nous avons aussi préféré le z à l’s dans les pluriels académiques terminés par x. La prononciation réèle, en éfet, est z, non s, quand èle a lieu: le vrai signe du pluriel est donc z, non s.

«Nous n’avons pas toujours été rigoureuz et logique. Ainsi nous avons écrit mettre et permètre, pour éviter, par ecsès de précaution, les homografies—qui n’auraient pas nui sans doute à la clarté—mais qui auraient prêté à une ataque contre notre réforme, sous le prétexte que mètre (verbe) aurait pu se confondre avec mètre (substantif). Nous avons donc momentanément sacrifié la logique.»

P. Poitevin. Grammaire générale et historique de la langue française. Paris, 1856, 2 vol. in-8.

Au chapitre de l’Orthographe, M. Poitevin, après avoir cité l’opinion sur la simplification de l’orthographe que j’avais émise en 1855, dans mon Rapport sur l’Exposition universelle de Londres, s’exprime ainsi:

«Ces observations sont fort justes, et il est fâcheux que M. Ambroise Firmin Didot se soit borné à exprimer un vœu; il lui appartenait de donner l’exemple des réformes raisonnables et d’ouvrir la voie dans laquelle l’Académie ne peut entrer la première; rien ne lui eût été plus facile assurément que de faire sortir de ses nombreuses publications tout un système nouveau d’orthographe; c’était une œuvre digne de lui, et nous regrettons qu’il ne l’ait pas accomplie.»

Mais le respect que l’on doit aux décisions de l’Académie, et qui m’est plus particulièrement imposé, comme ayant l’honneur d’être son imprimeur, m’interdisait plus qu’à tout autre de songer à rien innover. C’est à l’Académie, en raison même de l’autorité suprême qu’on lui reconnaît, de répondre, dans la limite qu’elle jugera convenable, au vœu général.

M. Poitevin fait ensuite une rapide énumération des tentatives de réforme depuis le seizième siècle, puis il ajoute:

«Disons en terminant qu’il est impossible qu’on ne voie point, dans un temps très-prochain, se produire les réformes suivantes:

[205] Ce programme est celui de Port-Royal (voir p. 226), adopté depuis deux siècles par presque tous ceux qui ont fait une étude approfondie de notre langue.

Dans cette Grammaire, plus complète et plus détaillée que toutes celles qui avaient paru jusqu’alors, l’auteur fait connaître quelques-unes des raisons historiques de nos formes orthographiques actuelles; il donne à l’occasion le tableau des pronoms et de la conjugaison des verbes dans le vieux français. Ses listes de substantifs dont le genre est douteux, des homonymes, des pluriels des noms composés, etc., ajoutent à son travail beaucoup d’intérêt et une utilité incontestable pour la fixation future de l’orthographe française.

Léger Noel. Les anomalies de la langue française, ou la nécessité démontrée d’une révolution grammaticale. Paris, Ferdinand Sartorius, 1857, in-8 de 240 pp.

Cet ouvrage est le résultat d’un travail très-pénible et vraiment consciencieux. Mais la disposition typographique tout allemande, l’absence de table et d’index, en rendent l’étude très-pénible, et la méthode d’exposition adoptée par l’auteur ne contribue pas à la clarté. M. Noel a consacré deux cent vingt pages d’une impression très-fine aux détails de l’orthographe du substantif et du genre; c’est assez dire que son œuvre se refuse à une analyse complète.

L’auteur a été amené à reconnaître et à classer les anomalies, malheureusement très-nombreuses, dans la formation du genre de nos substantifs.

La première loi, c’est que le féminin se distingue par la présence de l’e muet à la fin du nom; exemple: le dieu, la déesse; le lion, la lionne; le mulet, la mule, etc.

Mais les cas d’exception sont presque aussi nombreux que ceux qui sont conformes à la règle: tantôt le féminin s’applique aux deux sexes: la girafe, la gazelle, la chouette, la tortue, etc.—Tantôt des noms masculins conservent l’e muet final, signe du féminin: ex. amulette, arbuste, chêne, hêtre, doute, incendie, angle, antimoine, antipode, centime, inventaire, etc.—D’autres fois un même mot est tantôt masculin, tantôt féminin, selon le sens qu’on y applique; ex.: aide, barbe, barde, basque, carpe, crêpe, décime, enseigne, faune, garde, orge, etc.

Déjà La Bruyère, membre de l’Académie française, mort en 1696, dans son chapitre intitulé De quelques usages, proteste à ce sujet contre ce qu’on appelle l’usage:

«... Le même usage fait, selon l’occasion, d’habile, d’utile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des genres différents: au contraire, de vil, vile, de subtil, subtile, selon leur terminaison, masculins ou féminins[206]. Il a altéré les terminaisons anciennes: de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel, chapeau, etc., et cela sans que l’on voie guère ce que la langue françoise gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce donc vouloir le progrès d’une langue que de déférer à l’usage?»

[206] Le poison a remplacé la poison; et, par contre, on a fait masculin la navire, tandis que nef est resté féminin.

M. Léger Noel constate en passant quelques irrégularités qui ont échappé à la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie: ex.: hydrocèle, pneumatocèle, varicocèle, féminins; sarcocèle, masculin; univalve, bivalve du féminin; multivalve, du masculin; aggrave, métopes, palestre, du féminin, et réaggrave, opes, orchestre, du masculin. Il aurait pu ajouter ode, ce mot introduit en français par Ronsard, du féminin, et épisode du masculin.

S’appuyant sur le principe de l’analogie, M. Léger Noel propose que:

à cause de:   on écrive: au lieu de:
sac, bissac, bivouac, cornac, estomac, havresac, lac, ressac, sac, sumac, tabac, trictrac { un abac un abaque
un tombac un tombaque
un zodiac un zodiaque
agaric, alambic, arsenic, aspic, basilic, cric { un critic un critique
le tropic le tropique
trois cents adjectifs ou substantifs en if { un hippogrif un hippogriffe
un calif un calife
un pontif un pontife
avril, babil, béril, péril, grésil { un reptil un reptile
un volatil un volatile
un hil un hile
un crocodil un crocodile
cerfeuil, accueil, bouvreuil, cercueil, deuil, écureuil, treuil, fauteuil, œil, orgueil, recueil, écueil, seuil { un chèvrefeuil
un portefeuil
un chèvrefeuille
un portefeuille
bazar, car, caviar, char, coquemar, nénuphar, par, czar, escobar, nectar } un phar
un tartar
un phare
un tartare
amer, cancer, cher, enfer, éther, fier, frater, gaster, hier, hiver, mâchefer, magister, mer, outremer, stathouder, ver } un belveder un belvédère
un calorifer un calorifère
un caracter un caractère
un adversair un adversaire
un exemplair un exemplaire
trois cents mots environ terminés en al { le chrysocal le chrysocale
le final le finale
un oval un ovale
soixante mots environ terminés en el { un polichinel un polichinelle
un violoncel un violoncelle
le vermicel le vermicelle
accul, archiconsul, calcul, consul, cul, nul, proconsul, recul { un capitul un capitule
un versicul un versicule
un préambul un préambule
un globul un globule
quatre cents mots environ terminés en ir { un cachemir un cachemire
un empir un empire
le zéphyr le zéphire
butor, castor, condor, cor, corrégidor, essor, for, major, or, similor, thermidor, trésor, Labrador { un éphor
tricolor (drapeau)
un éphore
tricolore
azur, dur, futur, impur, mûr, obscur, pur, sûr, sur { un carbur un carbure
un sulfur un sulfure
un murmur un murmure
quarante mots environ en our   un pandour un pandoure
deux cent cinquante mots environ terminés en oir { un auditoir un auditoire
le conservatoir le conservatoire
un promontoir un promontoire
le vomitoir le vomitoire

On écrira de même, dit l’auteur, au masculin les adjectifs:

agil servil barbar inodor
aquatil fidel ignar sonor
débil infidel ovipar élégiac
facil parallel vivipar hypocondriac
docil rebel éphémer opac
fertil bénévol lanifer critic
fluviatil frivol prosper pacific
fossil crédul pir magnific
fragil avar bicolor ventriloc

Il est inutile de développer davantage ces tableaux, qui font connaître le genre de régularisation auquel l’auteur s’est plus spécialement attaché. Lorsque les lois de la prosodie française s’opposent à ce que l’on modifie l’orthographe de la désinence, il propose de changer le genre; exemple: une squelette, une satellite, une aérolithe, une phytolithe, une ostéolithe.

Les changements de cette nature, qui intéressent l’oreille, sont plus difficiles à introduire que des modifications dans l’écriture. D’ailleurs un certain nombre d’entre eux altèrent sensiblement l’euphonie de la prononciation en faisant porter l’accent tonique non plus uniquement sur la voyelle de la syllabe pénultième des mots à terminaison féminine, mais en même temps sur la consonne qui suit. Exemple: dans le système de M. Noel, nous ne dirions plus un homme crédUle, servIle, mais crédUL, servIL, bref. C’est donc méconnaître le rôle de l’e muet, cette bulle d’air sonore, comme dit l’auteur, qui communique à notre langue tant de charme, de légèreté et de douceur.

M. Noel veut aussi qu’on écrive la foie (fides) et le foi (hepar), le nef ou la nève (navis), le soif et une cuillère au lieu de cuiller. La rectification de ce dernier mot est unanimement réclamée.

Le mot voix (vox) devrait, selon lui, être écrit voye pour lui donner une terminaison féminine, tout en le distinguant de voie (via), attendu que «cette forme le rapprocherait de son dérivé voyelle et lui donnerait bien plus d’ampleur et d’harmonie.»

«Les grammairiens, ajoute-t-il, en portant le marteau sur l’y, si sonore dans des mots tels que paye, payement, etc., pour le remplacer par cet i fêlé, qui est en si grande faveur auprès d’eux, ont-ils rendu service à la langue? Doit-on prononcer égaye, bégaye et faire rimer ces mots avec baie; il faudrait alors écrire égaie, bégaie. C’est donc un peu comme s’il y avait -éïe, résonnance vraiment féminine, qu’il faut que l’on prononce, et non pas é, son sec et bref, désinence toute masculine.»

Les 240 pages de M. Noel présentent le même intérêt, la même originalité dans un sujet qu’on aurait pu croire épuisé, et c’est à lui qu’on devait (page 205 et suivantes) le travail le plus étendu sur le pluriel des noms composés.

Casimir Henricy. Traité de la réforme de l’orthographe, comprenant les origines et les transformations de la langue française, dans la Tribune des linguistes, 1re année, 1858-1859. Paris, gr. in-8.—Gramère fransèze d’après la réforme ortografiqe. 11 livraisons, faisant suite au Dictionnaire français illustré de Maurice La Châtre. Paris, in-4.

M. Henricy s’est livré à de grandes et consciencieuses recherches sur l’histoire de l’orthographe, et présente sur la réforme des idées fort sages: