«Nous nous rappellerons, pour nous, dit-il, que la langue française et son orthographe intéressent quarante millions de personnes, et nous ne croirons jamais que des changements qui s’opèrent graduellement depuis trois siècles puissent être combattus par des épigrammes ou condamnés comme de pures folies.»
Mais, dans ce travail, M. Jullien se borne à donner un résumé très-succinct des systèmes de Regnier des Marais, de Dangeau, de Buffier, de Du Marsais, de l’abbé Girard, de Duclos, de Beauzée, dont il est fervent admirateur, de Domergue et de Marle; et comme conclusion de ce chapitre, il exprime son opinion sur l’ensemble des propositions de ces néographes. Il approuve le retranchement d’une des doubles lettres non étymologiques (Du Marsais), et même étymologiques (Duclos); la substitution des f et des t aux ph et th (Duclos) et le remplacement des x et des z comme marque du pluriel par le signe caractéristique et uniforme: la lettre s.
Ses idées personnelles sur la réforme de l’orthographe se trouvent plus développées dans un article spécial, faisant partie de ses Thèses de grammaire. Cet article est sous forme de dialogue et porte pour titre: La Partie de dominos. A cet égard nous prenons la liberté d’exprimer notre regret que le récit principal soit entrecoupé de dialogues relatifs au jeu, qui troublent l’attention et ne peuvent intéresser personne.
Dans ce travail on remarque un passage où l’auteur oppose une objection fort grave aux idées purement phonographiques. Le lecteur va en juger:
«Vous voyez par là que, chez nous, c’est réellement l’écriture qui est le principe de la prononciation correcte dans la bonne compagnie; et cela seul vous montre combien sont réellement ignorants du français ceux qui posent le principe contraire, qui croient bonnement que les langues en sont encore au point où elles étaient avant l’invention de l’alphabet. C’est vraiment leur faire trop d’honneur que de discuter sérieusement leurs propositions. Mais ce qu’il y a de curieux, c’est qu’eux-mêmes ne savent pas du tout où leur principe les mène; que, tout en niant l’action de l’écriture, non-seulement ils ôtent ou remettent les lettres que l’écriture seule nous fait prononcer dans quelques circonstances, mais qu’encore ils séparent les uns des autres des mots ou groupes de sons qui n’ont d’existence individuelle qu’en vertu de nos habitudes d’écrire. Pour l’oreille, les articles ne se séparent jamais de leurs substantifs, ni les compléments placés avant le verbe, du verbe qui les régit, ni le pronom du verbe dont il est le sujet, ni la préposition de son complément. Il est donc ridicule, dans ce système, de faire deux ou plusieurs mots de je dors, nous aimons, jusqu’à lui, qu’est-ce à dire; il faut écrire en un seul jedor, nouzémon, juskalui, kèsadir, etc.
«Tout le monde connaît l’extrême mobilité de notre accent[227], et, qu’en se portant toujours sur la dernière syllabe sonore des sections de nos phrases, il coupe celles-ci en un certain nombre de petites prolations dont notre oreille est uniquement frappée, et dans lesquelles elle ne distingue aucunement ces divisions artificielles que nous appelons des mots, que la plume seule nous fait sur le papier détacher les uns des autres. Cette horrible écriture sanscrite, où tous les sons d’un discours sont écrits exactement à la suite sans aucun intervalle, est donc le type de perfection que nous offrait enfin de compte l’Appel aux Français, quoique les autres n’aient pas osé le dire, ou que plutôt ils ne l’aient pas compris: et, en admettant, si vous le voulez, l’accentuation finale des sections de phrase comme des points naturels de séparation dans le langage et l’écriture, les premiers vers de l’Art poétique, par exemple, devraient être représentés ainsi:
[227] L’accent oratoire. L’accent tonique dans les vers cités porte aussi sur les mots c’est et art compris dans les groupes.
et non pas comme l’auraient donné nos réformateurs (Appel aux Français, p. 13 à 48):
En le divisant ainsi, ils ont certes rendu plus facile la lecture et l’intelligence de leur transcription, mais ils ont par cela même menti à leur principe, puisqu’ils ont introduit des divisions, exigées par le dictionnaire, que la voix ni l’oreille ne reconnaissent aucunement.»
Je donnerai plus loin l’analyse du système de M. Jullien, qu’il a reproduit dans d’autres écrits. Je ne toucherai ici qu’une particularité que l’auteur a eu raison d’abandonner ensuite.
M. Jullien dit «que la réforme de l’orthographe, pour être raisonnable, doit comprendre deux mouvements: l’un de retour ou de recul, l’autre d’allée ou de progrès.» Ce mouvement de retour consisterait à rétablir les lettres caractéristiques, radicales, d’abord ajoutées à tort par les savants, et ensuite supprimées dans un certain nombre de mots de la même famille.
En émettant cette proposition M. Jullien a pour but de conserver aux mots d’une origine commune le signe caractéristique de leur parenté. D’après ce système, il faudrait rétablir la lettre étymologique s dans les verbes écrire, décrire, récrire et dans les dérivés (écriture, écrivain, etc.), pour les mettre d’accord avec inscrire, description, etc.; il faudrait écrire respondre, à cause de responsable, correspondre, etc.; destruire, à cause de destruction; souspçon, souspçonner, à cause de suspect; coulpable, à cause de inculper, etc.
Il faut savoir gré à M. Jullien d’avoir abandonné plus tard cette idée. Autrement il aurait fallu renchérir sur l’orthographe de la première édition du Dictionnaire de l’Académie et écrire: eschelle, à cause de escalier, escalader; arrest, à cause de arrestation; escole, à cause de scolaire, scolastique; contract, à cause de contracter, etc. Il serait difficile de démontrer les avantages de ce recul, tandis que les désavantages en sont évidents. Le perfectionnement d’une orthographe doit avoir pour but la représentation fidèle de la bonne prononciation, consacrée par l’usage, tout en tenant compte des terminaisons grammaticales et des signes de grammaire; par conséquent son rôle est de supprimer les lettres inutiles, muettes, si toutefois leur retranchement n’apporte pas une confusion nuisible, en empêchant de reconnaître la véritable signification des mots, comme si, par exemple, on écrivait les cors au lieu de les corps. M. Jullien, qui dit que notre orthographe intéresse quarante millions de personnes, paraît oublier que les lettrés n’en composent qu’une faible partie, et pourtant il est évident qu’il faudrait avoir étudié l’histoire de notre langue et être latiniste consommé pour savoir écrire d’après ce système, heureusement tombé en désuétude depuis 1740. Nos paysans, nos ouvriers, connaissent le mot école, mais il y en a qui ignorent même l’existence des mots scolaire et scolastique; il en est de même pour écrire et proscrire, prescrire, etc.; la multitude serait donc exposée à écrire mal, et pourtant l’écriture correcte ne doit pas être le monopole d’une minorité. Pour ceux qui se soucient de la parenté des mots, je ne vois pas de difficulté, et ils ne seront pas embarrassés pour reconnaître que décrire et description ont une origine commune, bien que formés dans des conditions différentes.
Mais outre le trouble dans la mémoire qui résulterait de cette introduction de lettres inutiles, il y a une autre question plus grave encore: c’est celle de la prononciation. M. Jullien ne se dissimule pas que cette orthographe amènerait avec le temps à prononcer ces lettres radicales; on prononcerait donc escrire, coulpable, contract, etc. Or, la formation des mots obéit à une autre loi que celle de la conservation servile des lettres caractéristiques; elle est soumise aux exigences de l’euphonie, à l’harmonie de sons propre à chaque langue. Ainsi l’on peut constater que l’ou ne souffre pas la lettre l suivie d’une ou plusieurs consonnes, tandis que cette agglomération peut avoir lieu après l’u; c’est pourquoi on a coupable et inculper, soufre et sulfureux, voûte et évolution, etc. Le ct sonnerait mal à la fin du mot contract, mais la voyelle suivante en facilite la prononciation dans le verbe contracter. Il serait peu harmonieux de prononcer à la lettre le mot souspçon où se heurtent trois consonnes de suite. Dans le vieux français on écrivait et sans doute on prononçait souspeçon (voir le tableau, page 112), mais dès l’instant qu’obéissant au génie abréviatif de notre langue la voyelle e tomba, elle entraîna forcément dans sa chute la lettre s pour rendre la prononciation douce. Notre langue actuelle se compose, comme on sait, de deux couches de mots dont la démarcation est très-sensible; il serait téméraire de vouloir ramener les mots éclos sous l’influence du génie national, comme écrire, soupçon, à revêtir l’uniforme des mots calqués par les savants sur le latin, tels que scribe, proscription, suspect, suspicion. Or l’introduction des radicales muettes ne suffirait même pas, il faudrait encore changer très-souvent les voyelles qui les précèdent, et par conséquent dénaturer les vocables. Il faudrait donc, sacrifiant les mots vraiment français aux mots forgés par les savants, accueillir: culpable, suspçon, sulfre, etc. Cette unification arbitraire dénaturerait à la fin l’essence même de la langue.
Son traité des Principales étymologies de la langue française est un dictionnaire des racines qui entrent dans la composition des mots de notre langue, précédé d’une étude de la formation des vocables. Ce travail intéressant, devenu utile depuis que l’on a renoncé aux dictionnaires disposés par racines, jette quelque lumière sur plus d’une question orthographique. Nous en extrayons un passage relatif aux doubles consonnes, du moins à celles qui n’ont aucune raison de subsister dorénavant dans notre langue:
«Les consonnes ont été doublées, surtout quand il s’est agi des nasales ou des dentales, par des raisons tout à fait étrangères à l’étymologie proprement dite, et qui n’ont pas moins contribué à rendre la formation des mots irrégulière en apparence. Ainsi homme, femme, avec deux m, viennent de homo et de femina, qui n’en ont qu’une; bona a formé bonne, donare, donner, et christiana, chrétienne, si l’on n’aime mieux tirer ce dernier du masculin chrétien. La raison de tout cela, c’est que les syllabes dont il s’agit étaient nasales en latin ou du moins ont été prononcées nasales chez nous pendant la formation de notre langue; et c’est pour conserver dans l’écriture la nasalité entendue qu’on a écrit homme, femme, donner, chrétienne. C’est qu’alors on prononçait un hon-me, une fan-me, don-né, chrétiain-ne, etc. Aujourd’hui que nous prononçons avec les voyelles orales et ouvertes ho-me, fa-me, do-né, crétiè-ne, etc., nous nous étonnons à bon droit d’une orthographe qui contrarie également l’étymologie et notre prononciation.
«D’autres consonnes ont été doublées ou dédoublées par des raisons qu’on peut nommer d’épellation, parce que les règles données à cet égard viennent de la manière dont nous épelons les lettres pour les assembler dans les syllabes. Je prends pour exemple le verbe appeler, tiré du latin appellare; il n’a qu’une seule l, tandis que le latin en a deux; au présent de l’indicatif il reprend les deux ll, j’appelle, comme l’indique le latin appello; mais il en perd une de nouveau au pluriel, nous appelons. Tout le monde comprend d’où vient cette marche singulière. Quand la dernière syllabe est sonore, la pénultième est muette; et alors l’e ne doit être suivi que d’une consonne. Au contraire, quand la dernière est muette, la pénultième est sonore; et l’on sait qu’un moyen fort ancien chez nous de marquer l’e ouvert, a été de doubler la consonne suivante, surtout à l’époque où les accents étaient inusités, c’est-à-dire jusqu’à la fin du dix-septième siècle. C’est pour cela qu’on écrit j’appelle, et j’appellerai, et d’un autre côté appelant et j’appelais. L’orthographe latine n’a eu sur ce changement qu’une très-faible influence, puisque nous avons quelquefois mis deux consonnes où il n’y en avait qu’une en latin, comme dans cruelle, venu de crudelis, muette venu de muta, fidèle même, qu’on écrivait fidelle au temps de Louis XIV, quoiqu’il fût venu directement de fidelis, où il n’y a jamais eu qu’une seule l[228].»
Les considérations émises par M. Jullien dans la Revue de l’Instruction publique ont trop d’importance pour ne pas être reproduites intégralement.
Questions universitaires.—De la nécessité de quelques réformes dans l’orthographe française.
«Par un arrêté royal en date du 25 janvier dernier, le roi des Belges a nommé une commission qui doit s’occuper de ramener à l’uniformité l’orthographe de la langue flamande. Cet arrêté, pris en lui-même, n’intéresse que ceux qui parlent ou écrivent le flamand; il ne nous occuperait donc pas s’il n’était précédé d’un rapport du ministre de l’intérieur, dont quelques considérants s’appliquent d’une manière toute spéciale à la langue française et méritent ainsi l’attention des hommes sérieux de tous les pays.
«Je transcris ces lignes importantes:
«En vous faisant cette proposition, Sire, mon intention n’est nullement d’imposer une orthographe officielle, mais il importe qu’il y ait accord entre le système orthographique enseigné dans les établissements de l’État, et le système adopté par les philologues et les hommes de lettres qui sont les seuls juges compétents de la matière. La commission dont j’ai l’honneur de proposer l’institution aura donc à continuer l’œuvre commencée en 1835 et à rechercher les moyens d’arriver à l’unité désirable. Le gouvernement, après avoir pris connaissance de son travail, et tout en respectant la liberté individuelle, pourra adopter et préconiser, dans les limites de ces attributions, les règles établies par la commission. L’autorité morale de cette commission suffira, j’en ai la conviction, pour rallier les opinions les plus divergentes et ramener à un système uniforme tous ceux qui s’occupent de la culture des lettres flamandes.»
«Mettez françaises à la place de ce dernier mot, et les principes qui ne touchent dans la proposition belge qu’à un petit peuple et à un petit coin de terre, vont s’adresser au monde entier. Ils intéresseront surtout les Français, dont l’écriture est tellement irrégulière qu’il n’y a pas de règle pour un tiers peut-être de leurs mots; ou que les règles, si l’on consent à prendre pour régulateur le Dictionnaire de l’Académie, sont tellement capricieuses qu’il n’y a pas un homme au monde qui les puisse posséder.
«Ajoutez qu’à l’entrée de toutes les carrières, et surtout des carrières administratives, des devoirs sont dictés aux aspirants pour s’assurer de la connaissance qu’ils ont de l’orthographe de leur langue; qu’il n’y a pas pour eux d’autre moyen de se tirer d’affaire que de connaître par l’usage ou de savoir par cœur les mots qui leur sont donnés; et que si quelqu’un s’amusait à faire entrer dans la dictée des mots choisis exprès parmi les inusités, les juges ne seraient pas plus capables de corriger les copies que les concurrents de les écrire sans faute.
«Cette assertion peut sembler exagérée à ceux qui n’ont pas étudié de près la question. Elle n’est que rigoureusement vraie. On connaît l’ouvrage intitulé: Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie, où feu Pautex relevait les contradictions et erreurs matérielles qui fourmillent dans cet ouvrage. M. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, signale à tout moment à l’Académie des contradictions formelles dans l’écriture des mots dérivés ou composés des mêmes éléments. On peut surtout reconnaître l’étendue du mal dans le volume de M. Blanc intitulé: Enseignement méthodique de l’orthographe d’usage sans le secours du grec et du latin. Cet auteur prend pour base de son travail le Dictionnaire de l’Académie; il n’a aucun désir de le critiquer; mais à propos des diverses catégories de mots qu’il établit pour en favoriser l’étude mnémonique, il cite les exceptions; et celles-ci sont si nombreuses qu’on ne saurait quelquefois dire où est la règle. J’en citerai deux ou trois exemples, car cela vaut mieux pour convaincre les lecteurs que des assertions générales comme celles que je viens d’écrire. Parmi les substantifs en ment tirés des verbes en ier ou yer (p. 102), il y en a seize qu’on peut écrire avec ou sans e intérieur: aboiement et aboîment, etc.; il y en a vingt et un où l’e reste toujours: balbutiement, etc.; il y en a quatre où l’e reste, mais précédé de l’y: délayement, etc.; il y en a trois enfin où l’e ne doit pas paraître: châtiment, dénûment, éternument. Remarquez même que, de ces trois, le second prend l’accent circonflexe que les deux autres rejettent. Parmi les verbes en oter, qui sont au nombre de quatre-vingt-quatre, soixante et un seulement ont un t simple; les vingt-trois autres le doublent sans qu’aucun changement dans le son ni aucune raison étymologique justifient ce changement d’orthographe.
«Je voudrais trouver une liste des verbes en eter et eler[229]. Je ne sais pas précisément combien nous en avons, mais il y en aurait deux ou trois cents que je n’en serais pas surpris. Or ces verbes présentent cette particularité, que partout où la dernière syllabe est muette, l’e qui la précède doit devenir ouvert. Cet è ouvert se marque soit par un accent grave comme dans geler, je gèle, acheter, j’achète; soit en doublant la consonne intermédiaire: appeler, j’appelle, jeter, je jette; et chacun voit déjà combien il est difficile de se rappeler, sans aucune raison déterminante, le choix qu’il faut faire entre ces deux orthographes. Mais il y a plus; pour un grand nombre de ces verbes, l’Académie ne donne pas d’exemple où le dernier e soit muet, de sorte que l’écrivain restant libre de choisir entre les deux méthodes, le juge, à son tour, est libre de le condamner, quelque voie qu’il ait suivie.
[229] Voir le Code orthographique de M. Hetrel, p. 219 et 224.
«Sans doute, selon l’expression du ministre belge: «il n’est pas du tout ici question d’imposer une orthographe officielle,» chacun reste libre d’écrire comme il lui plaira, à la seule condition de passer pour un ignorant si son écriture s’écarte trop des habitudes reçues: mais, dans un pays comme la France, où l’administration étend ses branches jusqu’aux plus extrêmes limites, où les écritures jouent un rôle si étendu, selon quelques-uns même si exagéré, au moins serait-il bon que notre orthographe courante fût soumise à un système régulier, et ne dépendît pas uniquement du caprice de quelques académiciens, si ce n’est plutôt, comme on l’a dit avec raison, de celui des correcteurs de l’imprimerie où le dictionnaire est mis sous presse.
«Notez que ce dont il s’agit ici s’est déjà fait ailleurs. L’Italie a un système d’orthographe qui ne laisse à peu près aucune hésitation à qui entend prononcer un mot; l’Académie espagnole a fait le même travail sur sa langue. Tout le monde reconnaît aujourd’hui l’immense avantage de ce changement à l’ancienne coutume: en a-t-on pu montrer un seul inconvénient, si petit qu’il fût? Non, il en serait d’un système régulier d’orthographe comme de notre système métrique, comme des billets de banque de cent francs et des coupures inférieures qu’on va nous donner. Avant l’essai, il se trouve quantité de gens pour s’effrayer des malheurs que ces créations vont amener; et l’on s’étonne quand elles sont accomplies qu’elles n’aient fait que du bien et que personne n’ait songé à s’en plaindre.
«Je sais que chez nous toutes les fois qu’il est question d’une réforme orthographique, on se figure une tentative comme celle qui fut faite en 1829, sous la direction de M. Marle, par une fraction de la Société grammaticale de Paris. Cette écriture, dont les modèles se trouvent dans le petit volume intitulé Appel aux Français, fut reproduite alors dans tous les journaux, et la proposition succomba bientôt et justement sous le ridicule, parce que c’était, non pas une réforme, mais un renversement total de notre manière d’écrire.
«Une réforme est tout autre chose. Elle se compose de modifications, fort peu sensibles quand on les prend une à une, et qui toutes ensemble produisent pourtant une différence notable. J’ouvre la grammaire de Regnier des Marais, imprimée en 1706, mais qui représente l’orthographe du dix-septième siècle: je trouve en quelques lignes auroit, que nous écrivons aujourd’hui aurait; celuy, et nous mettons celui; receu où nous mettons reçu; desja, où nous mettons déjà; esté, pour été; cy-dessus, pour ci-dessus, etc.[230]. Tous ces mots ont subi la réforme: y a-t-il quelqu’un qui le regrette aujourd’hui? Et qu’on se garde bien de croire que cette réforme se soit arrêtée depuis; elle a continué sa marche insensible, mais constante. Au commencement de ce siècle, on écrivait appercevoir, aggréger, les enfans; nous écrivons apercevoir, agréger, les enfants, etc. Et dans vingt ans, sans doute, on écrira beaucoup de mots autrement que nous ne le faisons.
«Il ne faut donc pas croire qu’une réforme soit toujours une révolution, ni la condamner par cela seul. Cette façon de se jeter dans les extrêmes empêche d’apprécier avec équité les propositions nouvelles et de comprendre ce qu’elles ont d’avantageux. En fait, ceux qui ont voulu maintenir envers et contre tous l’écriture ancienne comme le faisait Regnier des Marais à la fin du dix-septième siècle, et ceux qui ont voulu la sacrifier entièrement à la prononciation, comme au seizième siècle Ramus, Meigret, Pelletier, comme Domergue en 1805 dans son Manuel des étrangers amateurs de la langue française, ou en 1829 les auteurs de l’Appel aux Français, ne devaient avoir et n’ont eu aucun succès. Ces derniers faisaient rire à leurs dépens, et avec raison, parce qu’ils écrivaient un jargon qu’on ne pouvait comprendre; ceux-là dans le temps même qu’ils soutenaient le z comme marque du pluriel après les e fermés, les beautez, les trepassez, ou la distinction nominale de l’i voyelle et de l’i consonne, de l’u voyelle et de l’u consonne, voyaient s’introduire d’une part le j et le v qui supprimaient leur distinction, de l’autre les accents qui permettaient d’écrire avec une s les beautés, les trépassés.
«Mais si les uns et les autres se perdaient dans des propositions insensées et impraticables, les grammairiens philosophes demandaient tout simplement que les changements inévitables de notre orthographe fussent dirigés par des règles fondées sur la raison, au lieu d’être abandonnés aux caprices de l’usage. Du Marsais proposait de dédoubler les consonnes doubles quand elles ne se prononçaient pas et qu’elles contrariaient l’étymologie. Il écrivait home, de homo, doner, de donare, persone, de persona, et de même anciène, naturèle, d’après les masculins.
«Duclos allait un peu plus loin que Du Marsais. Il retranchait une des consonnes doublées quand elle ne se prononçait pas, quelle que fût l’étymologie. Il écrivait donc ocasion, comun, coriger, malgré le latin occasio, communis, corrigere; et cette suppression n’a rien qui doive effrayer: car l’étymologie est suffisamment indiquée par une seule consonne, d’autant plus que, dans les composés surtout, la première n’est pas une lettre radicale, mais une lettre changée le plus souvent par euphonie. Dans occasio, oc est pour ob; dans corrigere, cor est pour cum; et ainsi le double c, le double r, nous représentent non pas une étymologie réelle, mais une habitude reçue chez les Latins, qui n’a jamais existé chez nous, et que, par conséquent, nous n’avons aucune raison de maintenir.
«Il en est de même des nasales doublées au féminin de nos adjectifs ou dans nos verbes, comme bon, bonne, ancien, ancienne, don, donner, qui représentaient autrefois une prononciation nasale, laquelle subsiste encore chez quelques vieillards, chez ceux surtout qui ont vécu longtemps dans la province. Bonne, ancienne et tous les autres féminins analogues, se prononçaient comme le masculin suivi de la négation ne, bon ne, ancien ne; et c’était pour peindre ce son nasal qu’on avait doublé l’n. Donner se prononçait de même don né; homme, on me; femme, fan me. Dans nos adverbes en mment, savamment, prudemment, le son du masculin était aussi conservé; on entendait savant ment, prudent ment, comme grammaire se prononçait grand’mère, ainsi que le montre le mot de Martine dans les Femmes savantes. Dans ces conditions, le doublement de l’n ou de l’m était rationnel; il est déraisonnable aujourd’hui que nous avons renoncé à cette prononciation nasale si multipliée dans notre ancienne langue; et puisque nous disons bone, anciène, savament, prudament, ne serait-il pas convenable de supprimer le signe d’une nasalité qui existait autrefois, qui n’est plus aujourd’hui et ne se rattache d’ailleurs à rien du tout?
«Duclos substituait encore des f et des t simples aux ph et th. Il écrivait fantaisie, fantôme, frénésie, trône, trésor, au lieu de phantaisie, phantôme, phrénésie, thrône, thrésor. Ces changements sont maintenant adoptés partout; et il faut bien reconnaître que personne ne s’en plaint. L’usage a résisté pour philosophie, physique, diphthongue et beaucoup d’autres. Mais les exemples précédents font facilement prévoir un temps où l’on étendra l’emploi des mêmes signes à toutes les choses semblables.
«Les terminaisons en ant et ent sont très-communes chez nous; elles ont avec le même son la même signification. Aussi Dangeau avait-il pris le parti de les écrire sans exception par ant; et j’avoue que quand l’e n’est pas une lettre radicale, je ne vois aucune raison pour le préférer à l’a. Ainsi tous nos participes présents s’écrivent par a, qu’ils viennent de participes latins en ans ou en ens. Scribens nous a donné écrivant, comme amans nous a donné aimant, et præsidens, présidant. Mais pour ce dernier et une quarantaine d’autres, il faut bien distinguer: le mot est-il participe? est-il substantif? est-il simple adjectif? Le sens fondamental est toujours le même; l’orthographe diffère. Dans le premier cas seulement on met un a, dans les autres c’est un e. Ainsi un sénateur présidant une assemblée en est par cela même le président: mais il faut écrire ce même mot de deux manières; comme des ruisseaux affluant dans une rivière, et qui en sont les affluents. Je serais bien obligé à qui me donnerait une bonne raison de cette irrégularité gratuite. Du moins, dira-t-on, absurde ou sensée, cette règle est générale. Non pas du tout: gérant est le participe de gérer; répondant celui de répondre; et quand vous prenez ces mots substantivement, vous les écrivez de même, un gérant, un répondant, etc., quoiqu’ils se rattachent comme les précédents à des participes latins en ens, gerens, respondens. Rien n’y manque donc; la règle en elle-même est insensée comme celle qui nous fait indiquer certains pluriels par l’x au lieu de l’s; quelle qu’elle soit, on a trouvé le moyen d’y mettre des exceptions, sans autre résultat que d’augmenter la difficulté de l’étude.
«Beauzée, qui fut comme Duclos de l’Académie française et qui voulait aussi introduire dans notre orthographe des réformes utiles, mettait au premier rang pour cet objet le juste emploi des signes orthographiques, c’est-à-dire des accents, de l’apostrophe, du tréma, de la cédille, du trait d’union. Il ne s’agissait pour lui que d’en étendre et d’en régulariser l’usage; et il a donné un exemple aussi utile qu’ingénieux de l’emploi qu’on en pouvait faire, quand il a proposé de mettre une cédille sous le t, prononcé comme l’s, dans minutie, portion, ambitieux, etc. N’est-il pas, en effet, un peu honteux pour notre écriture que nous ayons tant de mots qui s’écrivent de même et se prononcent différemment? des inventions et nous inventions; un négligent et ils négligent; tu as et un as; arguer, tirer un argument, et arguer, terme de tireur d’or, faire passer l’or et l’argent dans l’argue. Et chose curieuse! nous n’avons par-devers nous aucun moyen de les faire distinguer. Un signe orthographique mis à propos suffirait souvent à dissiper toute indécision; et il était impossible d’en trouver un plus convenable pour indiquer le son sifflant dans le t, que celui qui indique le même son dans le c.
«Beauzée, à l’aide du même signe, résolvait une autre difficulté de notre orthographe. Le son chuintant de chat, cher, chien, etc., s’exprime chez nous par le digramme ch. Ce digramme, à son tour, représente-t-il toujours le son chuintant fort? Hélas! non: archange, Chersonnèse, chirographaire, archiépiscopat, chrétien, chlamide, Baruch, Munich, etc., doivent être prononcés comme s’il y avait un k: arkange, Kersonnèse, kirographaire, etc. Beauzée proposait donc de conserver le ch ordinaire pour ce dernier cas; et puisque le son chuintant est une espèce de son sifflant, de le marquer avec un c cédille: çhat, çher, çhien.
«Quoi qu’il en soit, les règles de Du Marsais et de Duclos et le bon emploi des signes orthographiques recommandé par Beauzée seront nécessairement la base de toute réforme rationnelle, c’est-à-dire où l’on voudra conserver dans l’écriture les analogies d’idées indiquées par les lettres semblables dans les familles des mots, et en même temps se rapprocher de la prononciation, comme on a toujours cherché à le faire.
«Il serait bien à désirer que l’Académie française se fût dès longtemps occupée de cette partie importante de ses attributions. Malheureusement elle s’est bornée à recueillir les faits ou, comme elle le dit, à constater l’usage, sans même examiner toujours si cet usage était bon. D’un autre côté, quoiqu’elle ait eu dans son sein la plupart de nos bons grammairiens, Regnier des Marais, Dangeau, Girard, Duclos, Condillac, Beauzée, de Tracy, Silvestre de Sacy et même Domergue, si on peut le compter, les questions purement grammaticales l’ont fort peu intéressée; et c’est à cela qu’on doit en partie les fautes considérables qu’elle a laissé subsister dans son livre, et que M. Littré, dans le sien, a trop souvent l’occasion de relever.
«Pour en citer quelques exemples (car les lecteurs de cette Revue savent combien je déteste les lieux communs et les accusations générales sans preuves à l’appui), si l’Académie eût obéi aux inspirations de la science, aurait-elle toléré des mots aussi mal écrits que dessiller, qui vient de cil et devait, par conséquent, s’écrire déciller? que forcené, qui semble ici venir de force, tandis qu’il est fait de fors et de sens (hors de sens), et devait, par conséquent, s’écrire forsené[231]? que contraindre, qui comme astreindre, étreindre, restreindre, vient du latin stringere ou de son composé, et devait, comme tous les autres mots de la même famille, s’écrire par un e et non par un a? qu’enfreindre qui devait au contraire s’écrire par un a, puisqu’il se rattache à frangere et que dans toute sa famille on voit cet a reparaître, fraction, infraction, effraction, diffraction, réfraction, frange, réfrangible?
[231] En 1420 Firmin le Ver écrit dans son Dictionnaire aux mots Amentia: Forsenerie; Amens: Hors de sens; Furialiter: Forseneement.
«L’Académie française, prise en corps, n’offre donc aucune garantie quant à la bonne écriture des mots; mais une commission dans le genre de celle qu’a établie le roi des Belges, dans laquelle entreraient naturellement d’ailleurs tous les académiciens qui s’occupent du Dictionnaire, en compagnie avec d’autres savants qui, comme M. Le Clerc, M. Littré, M. Ampère, aujourd’hui si regretté, se sont profondément occupés de la langue française, proposerait certainement un système rationnel, dont le résultat immédiat serait de faire écrire correctement tous ceux qui sauraient la grammaire, et subsidiairement de maintenir la langue dans sa pureté par l’influence réciproque de l’écriture et de la prononciation.
«J’ai entre les mains des ouvrages d’hommes qui enseignent le français à l’étranger: il est facile de voir que leur prononciation n’est pas du tout celle du français de notre époque; et comment le serait-elle? ils n’ont pour se guider, en dehors de l’usage et de la conversation qui leur manquent, qu’une écriture fautive, chargée de lettres parasites qu’ils croient devoir être prononcées et qui sont en effet muettes. C’est là le défaut qu’un bon système d’orthographe devrait faire disparaître. Sans doute il ne donnerait pas, soit aux étrangers, soit aux provinciaux, la prononciation si délicate et si douce de la bonne compagnie française; mais en conservant soigneusement toutes les lettres caractéristiques de l’étymologie ou des familles des mots et celles qui indiquent leurs relations grammaticales, il écarterait les signes qui ne signifient rien ou signifient le contraire de ce qu’ils devraient indiquer. De là ce double avantage, que la prononciation serait représentée exactement sinon dans ses finesses, au moins dans son ensemble, et que les changements que le temps y introduit sans cesse et qui altèrent la langue malgré nous, seraient sensiblement ralentis une fois qu’on aurait dans les livres imprimés un type partout accepté de la prononciation normale.»
En rendant compte de mon premier écrit sur l’orthographe[232], M. Jullien a résumé les idées qu’il a développées dans ses divers écrits. Voici article par article les points qu’il a touchés:
[232] Revue de l’Instruction publique, 12 et 19 mars 1868, nos 50 et 51.
I. Il déclare en principe qu’il est impossible de figurer exactement la prononciation avec notre alphabet incomplet et que, du reste, il faut respecter l’étymologie.
Je ne crois pas possible de rien changer à notre système alphabétique; il faut se borner à tirer le meilleur parti de ce que nous avons.
II. M. Jullien ne partage pas l’avis des néographes d’écrire de la manière suivante les mots pindre, pintre, pinture, astrindre, restrindre, findre[233], etc., à cause des participes présents et leurs dérivés, où le son in se change en ei. Cependant, les partisans de l’écriture étymologique devraient désirer cette modification qui rapprocherait davantage ces mots de leurs primitifs latins. Je crois qu’il n’y aurait pas d’inconvénient d’adopter l’orthographe conforme à la prononciation, d’autant qu’elle s’accorderait avec l’étymologie et les dérivés, comme astriction, astringent, restriction, fiction, fictif, etc. Cette raison me paraît préférable au désir de maintenir la concordance avec quelques formes parfois irrégulières dans leurs terminaisons, comme les adjectifs verbaux comparés aux participes présents et aux temps des verbes. Or, on sait que la permutation des sons se présente assez fréquemment. On écrit faire et je ferai, voir et je verrai, boire et buvons, venir et viendrons, je crois et nous croyons, joindre et jonction[234], et on emploie pour chaque son le signe qui lui est propre: on pourrait donc écrire je pins, et nous peignons, je fins et nous feignons. Du reste, ce n’est qu’une affaire de convention. Si l’on persistait à conserver partout la voyelle e, on devrait la mettre alors dans les adjectifs et les substantifs correspondants et écrire exteinction, astreingent, exteinguible. D’un autre côté, puisqu’on écrit contraindre, craindre, plaindre (il faudrait y ajouter encore enfraindre, venu de frangere), on pourrait aussi régler l’orthographe de ces verbes en substituant partout ain à ein et in et écrire uniformément paindre, painture, astraindre, faindre, joaindre, adjoaindre comme le fait Firmin Le Ver dans son Dictionnaire latin-français, sans aucune exception.
[233] C’est l’orthographe qu’a régulièrement suivie Jacques Dubois (Sylvius).
[234] Pourquoi donc, en vue d’une régularité chimérique, n’écrit-on pas joinction, où l’i resterait muet comme il l’est dans poignard, empoigner, oignon?
III. M. Jullien juge trop sévèrement ma proposition relative à la distinction du g dur d’avec le g devant les voyelles e et i. Il en avait émis une, moins pratique, à mon avis. Il propose de supprimer la boucle supérieure du g romain (g classique) chaque fois que cette consonne doit conserver le son dur. Or, cette boucle est trop peu apparente pour bien distinguer l’une des formes du g, et comme elle se casse facilement sous presse, il en résulterait de fréquentes confusions.
M. Jullien a exprimé le désir de voir étendre l’emploi de la cédille sous le c à tous les cas où cette dernière a le son chuintant, et par conséquent devant les voyelles e, i, y; mais, par une singulière contradiction, il trouve que la présence de l’e muet après le g indique suffisamment que cette consonne s’écarte de la prononciation ordinaire, sans tenir compte que cet e muet joue le même rôle après le c. Pourquoi donc a-t-on préféré d’écrire commençons, au lieu de commenceons, si ce n’est pour simplifier l’orthographe, et, par conséquent, pourquoi ne chercherait-on pas à éliminer le même e euphonique après le g? La cédille ne pouvant pas être appliquée à une lettre à jambage inférieur, il faut recourir à un autre moyen, et je pense que le g italique, proposé par moi dans la première édition de cet ouvrage n’est pas une nouvelle figure, comme le qualifie M. Jullien, et qu’il serait toujours préférable à son g sans boucle. D’ailleurs, pour établir une distinction plus apparente encore, surtout pour le manuscrit, je me range définitivement à l’opinion de de Wailly et je propose le g ordinaire surmonté d’un point, g pointé dont l’aspect rappelle le j.
IV et XVII. Je ne saurais approuver la proposition de M. Jullien de mettre une cédille sous le c dans le digramme ch pour distinguer ainsi le son français du ch, c’est-à-dire le son chuintant dans les mots çheval, çhariot, au lieu de cheval, chariot en opposition aux mots archiépiscopal, chronologie, etc.
Pour remédier à ces irrégularités, j’ai indiqué (p. 35 à 38) un système très-simple, appuyé sur les modifications déjà accomplies. Il consiste à ranger le petit nombre de ces mots les uns dans la série des mots comme caractère, carte, écrits autrefois charactère et charte, les autres dans la série ch, en adoptant pour ce digramme la prononciation française: on continuerait donc à écrire archiépiscopal, mais on le prononcerait comme archidiacre. De cette manière toute difficulté disparaîtrait.
La préoccupation constante de M. Jullien est de conserver l’identité graphique avec le radical à tous les mots de la même famille; c’est pourquoi il trouve qu’il vaudrait mieux écrire monarçhie, monarche, au lieu de monarchie, monarque. Il soutient avec raison que l’écriture concourt à fixer la prononciation, mais il ne faut pas entendre, par ce mot fixer, la consécration d’une prononciation vicieuse qui n’est pas justifiée par les lois de l’euphonie française. Rien ne s’opposerait à prononcer chirographe, archétype, comme on prononce chirurgien, archiduc, d’autant plus que les mots de cette catégorie sont d’un usage restreint, et que quelques-uns d’entre eux sont déjà prononcés à la française. Si, d’un autre côté, le changement de la prononciation était contraire à l’euphonie, comme celle de monarquique au lieu de monarchique, tactiquien au lieu de tacticien, pourquoi alors ne pas conformer l’écriture à la prononciation? Pourquoi, en vue d’une régularité superficielle, compliquer les difficultés inévitables de la lexicographie? Et remarquons encore que cette soi-disant régularité ne pourrait pas s’étendre à toutes les familles de notre langue; elle ne serait donc que partielle. La permutation des consonnes est commune à toutes les langues, et elle est très-logique. Nous prononçons mécanique et mécanicien, car mécaniquien est impossible; devrions-nous pourtant écrire mécaniche pour conserver le c radical? La complète identité du dérivé avec le radical étant souvent impossible dans la prononciation, il ne semble pas rationnel de la désirer dans l’écriture.
V. L’opinion de M. Jullien sur l’emploi du tréma est très-juste, mais seulement pour un nombre restreint de cas, comme dans les mots argüer pour le distinguer de arguer; Guïse en opposition à guise, etc. Quant aux mots équitation, équestre, quiétude en opposition à inquiétude, anguille en opposition à aiguille, c’est leur prononciation plutôt que leur orthographe qui devrait être régularisée, et je crois qu’avec le temps l’usage en fera justice, d’autant que la tendance de prononcer qu comme k et ui comme i se manifeste de plus en plus. La présence du tréma ne serait qu’un obstacle à une régularisation progressive.
Il en est de même pour les noms propres venus de l’hébreu et terminés en am, comme Adam, Abraham, Balaam, etc., dont la finale est, par une singulière bizarrerie, nasale dans Adam et sonore dans Abraham. L’usage en rendra la prononciation uniforme.
VI. M. Jullien propose d’introduire le trait d’union dans les mots de-sus, de-sous, di-syllabe, dys-entérie. Cette opinion, tout en étant logique et conforme à la prononciation, me paraît difficile à être mise en pratique, vu la tendance générale de toutes les langues à réunir en un seul les mots composés, ce qui évite la difficulté de les écrire au pluriel.
VII. La différence qu’il établit dans la prononciation de la diphthongue oi dans je bois et du bois, etc., me paraît trop faible pour nécessiter l’accent dans je boìs et autres mots semblables.
VIII. La substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe dans les mots extrème, thème, suprème ne me semble pas indispensable. L’accent circonflexe suffit très-bien à la fonction de marquer les voyelles à la fois longues et toniques.
IX. L’addition d’une apostrophe placée devant l’h quand elle n’est pas aspirée serait une innovation utile, mais il serait préférable de supprimer cette h du moment où elle n’indique aucune aspiration: c’est ainsi que Corneille écrit alte, où nous avons aujourd’hui une forte aspiration, et que le mot aleine, du latin halitus, est écrit dans le manuscrit de Le Ver.
X et XI. Il blâme avec raison les phonographes qui voudraient voir les mots bateau, chapeau, écrits comme zéro, et il fait observer que l’écriture correcte de dessiller et forcené est déciller, forsené (fors ou hors de sens).
XII. M. Jullien pense comme moi que la difficulté de distinguer les désinences en ant et en ent devrait engager à adopter la forme ant pour tous les participes, adjectifs et substantifs verbaux. «C’est, dit-il, un labyrinthe perpétuel où il est impossible de trouver un fil pour se guider.»
XIII. Il voudrait qu’on écrivît tous les pluriels par s et qu’on supprimât les x qui ont usurpé la place de l’s. On écrivait autrefois beautez, dignitez; on écrit aujourd’hui beautés, dignités; il faudrait généraliser ce progrès et écrire heureus, animaus, etc.
XIV. Il préfère l’accent grave à la réduplication des consonnes, et voudrait qu’on écrivît j’appèle, je jète, comme on le fait pour je gèle, j’achète.
Je suis aussi de cet avis, mais bien qu’un certain nombre de mots soient ainsi écrits, et qu’il conviendrait d’en augmenter le nombre jusqu’au moment où tous seront écrits uniformément, cependant ce serait apporter, quant à présent, un trouble trop grand aux habitudes.
XV. Il approuve le retranchement des doubles lettres dans l’intérieur des mots, lorsqu’elles ne sont pas nécessaires pour indiquer la prononciation.
XVI. M. Jullien appuie ma proposition de remplacer les ph et les th par les f et les t. «M. Didot, dit-il, propose d’adopter cette notation qui n’aurait, en effet, aucun inconvénient. Pourquoi ne pas écrire, téorie, téologie, quand on écrit trône, trésor, au lieu de thrône, thrésor? Pourquoi ne pas écrire fysique quand on écrit fantaisie, fantôme? Voltaire dans son Dictionnaire encyclopédique commence son article philosophie par ces mots: «Écrivez filosofie ou philosophie comme il vous plaira.»