TRADITIONS, INTÉRÊTS ET SECRETS
La politique française tient encore au dix-huitième siècle une grande place, moins par ses succès que par le prestige de son influence et de ses forces. Nulle puissance en Europe qui ne redoute ses entreprises, ou ne sollicite son concours. Aucune des grandes affaires du siècle, ni la succession de Pologne, ni les révolutions d’Allemagne, ni la guerre d’Amérique, auxquelles elle n’ait été mêlée. Et pourtant, lorsqu’on la considère de près, sans les perspectives d’espace et de temps qui ont dissimulé ses proportions à l’étranger ou à l’histoire, qu’elle paraît incohérente, contradictoire et impuissante ! Auprès de la majestueuse et solide ordonnance de la diplomatie française au siècle précédent, à côté des œuvres puissantes qu’en ce siècle même édifient l’Angleterre, la Prusse et la Russie, combien les desseins de la France sont pauvres dans leur forme tourmentée et indécise, et ses efforts stériles dans leur multiplicité excessive ! La France agit beaucoup alors, et partout. Elle agit trop, et ne se donna plus le temps de peser ses démarches. Son activité fit longtemps illusion à l’Europe et à elle-même. Elle fut en réalité presque toujours vaine ou funeste, étant à l’ordinaire mal réglée dans le présent et pour l’avenir.
A défaut de règles de conduite, les Français apportaient dans leur politique extérieure de fortes traditions. Et ce fut justement le motif de leurs erreurs. La tradition, comme toutes les chaînes qui relient les hommes au passé, peut être à la fois une entrave et un appui. Elle leur trace des chemins assurés, et les préserve, mais à l’excès, des écarts qui leur en feraient trouver d’autres. La route, semée de souvenirs glorieux, où la politique française s’était engagée depuis le seizième siècle, et surtout à la suite de Richelieu, semblait si belle à nos pères, si sûre, si directe qu’à aucun prix ils ne s’en écartèrent.
Ils en avaient pied à pied disputé les étapes à la maison d’Autriche, dans un temps où, malgré les Habsbourg, ils avaient résolu d’être et de rester une nation. Depuis lors, leur politique nationale avait été dirigée sans trêve contre l’Espagne et les empereurs. Et, par les règles fixes dont ils avaient éprouvé la valeur, elle était devenue, comme leur littérature, classique. On l’aimait, on la respectait en France : comme nos chefs-d’œuvre, on la pratiquait.
Le plan général en était très simple, profondément imprégné de l’esprit latin. Une nation doit avoir des frontières. La France retrouva les siennes dans les écrivains de l’antiquité qui avaient décrit la vieille Gaule, César et Strabon : les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, frontières naturelles autant qu’historiques ; boulevards de sa défense, assignés par la Providence à son activité. S’assurer ces frontières, conquérir ce domaine sur la maison d’Autriche qui les occupait avec l’intention de les restreindre, du même coup sauver la France de Jeanne d’Arc, et refaire la vieille Gaule, fut désormais un même dessein, une règle aussi impérieuse que celle de notre théâtre classique. Il ne parut plus possible de faire, en politique, des chefs-d’œuvre autrement. Les Bourbons, leurs ministres, et les générations de grands capitaines qui avaient servi les intérêts de la nation et son amour-propre, devinrent des maîtres incontestés. Ils eurent pour admirateurs la nation tout entière, et pour disciples tous les hommes qui voulaient se signaler à elle dans les affaires ou les batailles. A tous les ambitieux, il fallait des guerres aux Pays-Bas, sur le Rhin, ou dans ces plaines d’Italie où l’on se heurtait aux Espagnols depuis des siècles, et des missions auprès des alliés classiques que la France s’était donnés contre eux, Hollande, Suède, princes allemands, Turquie. C’était le moyen de plaire aux Français, amoureux de prouesses par instinct et par tradition, furieusement anti-autrichiens, de s’introduire dans une cour où les princes du sang, comme au moyen âge, rêvaient de se partager les couronnes enlevées aux Habsbourg, celles de Pologne, d’Espagne ou d’Italie.
Ainsi, fidèle à la tradition, l’opinion publique fit tort peu à peu à des intérêts publics que cette tradition ne pouvait plus servir. D’une part, l’Espagne, à la fin du dix-septième siècle, incapable de se défendre, était hors d’état d’inquiéter la France. Les Habsbourg d’Autriche, déjà presque réduits à leurs États héréditaires, ne disposaient plus, au profit de l’une et contre l’autre, de l’Allemagne, encore moins de l’Europe. La France avait d’autre part constitué son unité, sinon aussi largement que l’y invitaient les écrivains classiques et leur école, assez cependant pour atteindre le Rhin, les Alpes, le Jura et les Pyrénées. A défaut de frontières purement naturelles, elle s’en était donné de politiques qui la mettaient à l’abri de tout danger. L’œuvre de défense, qui avait formé la gloire de Richelieu et la tradition de ses successeurs, était achevée. En faire une œuvre de combat, c’était la compromettre, et flatter la France plus que la servir. Ce pouvait être un plaisir pour les Bourbons, une satisfaction d’amour-propre pour eux et leurs sujets même d’arracher aux Habsbourg les domaines qui les avaient rendus si puissants. Mais à coup sûr, on le vit aux temps malheureux de la succession d’Espagne, cette lutte devait être stérile pour le royaume.
Sans doute les Bourbons pouvaient le souhaiter plus grand, après l’avoir fait plus fort. Mais, outre que les conquêtes portent souvent en elles-mêmes des principes d’affaiblissement, celles de la France, autour de ses frontières, et dans le cadre de la vieille Gaule, étaient devenues un danger ou un motif de jalousie pour les nations amies qui, depuis l’époque de Strabon et de César, s’y étaient installées. En Belgique, Louis XIV rencontra la Hollande, les Allemands dans les provinces rhénanes, les Suisses sur le Jura, les ducs de Savoie sur les Alpes, tous ses meilleurs alliés d’autrefois, à l’avenir aussi inquiets de ses desseins que des entreprises espagnoles. Pour les rassurer, il suffisait de tourner les regards des Français sur d’autres frontières, aussi naturelles, au delà desquelles s’ouvrait à leur activité un champ immense et presque illimité. Là, plus de luttes contre la maison d’Autriche, ni de conflits avec les nations dont la France ne devait pas être à la fois la bienfaitrice et la spoliatrice. Que de conquêtes à faire, sans troubler la paix européenne, dans ces mondes nouveaux où les Français avaient déjà fondé Québec et Pondichéry ! La nature aussi les y invitait et, s’ils tenaient encore à s’inspirer de Strabon, les indications mêmes du géographe ancien qui avait si bien marqué la situation de notre pays sur deux mers, sans en pouvoir encore prévoir toute l’importance.
A cette expansion de la France enfin, la politique de Richelieu devait s’appliquer au moment où elle cessait d’être applicable en Europe. Il n’y avait plus de frontières ni de France à défendre dans le vieux monde. Mais dans le nouveau monde il y avait une nouvelle France, d’autres nations, filles de la nôtre, d’autres frontières à protéger. Les Espagnols, ni les Habsbourg ne nous menaçaient plus : mais les Anglais se préparaient à reprendre la politique de leur plus grands souverains, d’Élisabeth et de Cromwell. Isolés, protégés, mais aussi enfermés dans leurs îles, ils prétendaient à l’empire exclusif des mers et des colonies. De pareilles prétentions étaient aussi dangereuses pour la France moderne que leurs prétentions d’autrefois sur la vieille France, ou les desseins des Habsbourg. Les Français du dix-huitième siècle avaient le devoir et les moyens de les combattre. Pour cette tâche, la nature ne les avait pas aussi bien servis que leurs rivaux. Mais l’histoire et la politique les avaient mis, vers la fin du dix-septième siècle, après beaucoup d’efforts, au même point. A défaut de la mer, qui partout faisait à l’Angleterre un rempart, ils avaient trouvé dans les montagnes et les fleuves du continent européen ou dans l’amitié et la faiblesse de leurs voisins les éléments de leur défense nationale. En cet état, assurés de leur domaine continental, s’ils ne voulaient pas l’étendre, ils étaient libres et capables de disputer à l’Angleterre le domaine des océans et des mondes nouveaux : grande entreprise et féconde, si la France s’y consacrait uniquement.
Bien entendues et subordonnées comme il aurait fallu à leurs intérêts présents, les traditions de leurs ancêtres, celle de Henri IV et de Richelieu les y invitaient. La paix du continent en eût assuré le succès. Faussées par une imitation servile, mal comprises, ces traditions l’en éloignèrent et la jetèrent, en sens contraire, dans des aventures qui devaient occuper ses forces en Allemagne et en Orient inutilement. Une même politique ne pouvait adopter ces deux manières d’entendre et de poursuivre la tradition française, restaurer tout le passé, et en abandonner ce qui ne pouvait servir à l’avenir, faire des guerres à l’Europe, et lutter contre l’Angleterre à la faveur d’une paix continentale. Ce fut pourtant cette politique contradictoire que les Français pratiquèrent au dix-huitième siècle. Ils soutinrent, tantôt à la fois, tantôt à tour de rôle, leurs droits à l’empire des mers et des colonies, leurs prétentions à la domination de l’Allemagne et de l’Orient.
En ce désarroi surtout, ils manquèrent de guides. Tandis que les partis en Angleterre, les factieux à la cour de Russie, s’accordaient pour mettre les intérêts de leur pays au-dessus de leurs propres querelles, à la cour de Versailles il y eut autant de politiques que de coteries. Et tous les moyens étaient bons aux ambitieux, grands seigneurs, princes de la maison royale ou ministres, qui les formaient. L’intrigue et la corruption entretinrent leurs secrets, si nombreux qu’on en peut découvrir jusqu’à trois, sans compter l’action officielle des ministres, dans la politique française en Pologne. Au dehors, pour des motifs divers et contradictoires, la France engageait partout des guerres stériles : au dedans, c’était une guerre sourde, secrète, entre les partis qui se la disputaient, aux dépens de son prestige et des entreprises même où ils l’entraînaient. La royauté donnait le triste exemple de se mêler elle-même aux secrets de ces coteries, de suivre leurs avis contraires, de se les approprier même.
Il faut rendre cette justice à Louis XIV qu’il avait, à la fin du dix-septième siècle, montré à son peuple et à la royauté leur véritable avenir et leurs devoirs. Deux grandes guerres avec l’Europe et la résistance de Guillaume III l’avaient instruit. Après le traité de Ryswick (1697), voyant la succession d’Espagne prête à s’ouvrir, il avait su peser dans une juste balance les ambitions traditionnelles de sa monarchie, de sa famille, et les intérêts de son royaume. Deux fois, il renonça à la succession d’Espagne plutôt que d’accorder aux Anglais la moindre parcelle de l’empire colonial et maritime des Espagnols. L’orgueil de son peuple, son amour-propre paternel, eussent été satisfaits si les Habsbourg eussent été pour jamais chassés de Madrid. Louis XIV estima justement qu’ils n’étaient plus dangereux pour la France, avec les frontières qu’elle avait ou qu’on lui compléterait, et du moment qu’elle ne leur laisserait pas l’Italie. Il trouva surtout plus onéreuses et plus dangereuses les conditions que l’Angleterre mettait à leur ruine : une part considérable des ports et des colonies espagnoles. Ce ne fut pas sa faute si ces sages conclusions, formulées dans le traité de partage du 11 juin 1699, ne déterminèrent pas jusqu’à la fin de son règne la politique de la France.
Déjà alors, et pour tout un siècle, des intrigues, des intérêts particuliers, un secret étranger à la diplomatie officielle, décidèrent de la France autrement. Louis XIV avait plus de soixante ans. Les courtisans, attentifs à un changement de règne qui paraissait prochain, songeaient au Dauphin, l’héritier présomptif de France et l’héritier aussi du trône d’Espagne. Ils voulaient lui plaire et se faire un mérite d’avoir procuré à ses fils la succession espagnole, quand il recueillerait lui-même celle de France. A Madrid, ils intriguèrent, au conseil, pour décider le roi Charles II à tester en faveur du duc d’Anjou, et à Versailles ensuite pour faire accepter ce testament à Louis XIV. La France conspirait avec eux, moins sage que son roi, plus royaliste que lui, heureuse de faire aux Bourbons des sacrifices que son maître ne lui demandait pas.
Le dix-huitième siècle s’ouvrit ainsi pour elle par une première guerre de succession, qui servit de modèle à toutes les autres et ne lui servit pas de leçon. Acharnés à la lutte contre les Habsbourg, les Français se réjouirent de leur pouvoir enlever, en 1713, l’Espagne. Absorbés dans leur résistance, aveuglés par le succès final, ils ne virent pas la Prusse se constituer en royaume, la Russie envahir les frontières orientales de l’Europe, ni l’Angleterre jeter à travers le monde les premiers fondements d’un empire redoutable. C’était un parti pris dans la nation de ne consulter que ses traditions au lieu de ses intérêts, chez les princes du sang et pour tous les ambitieux à la cour, d’employer cette force aveugle au succès de leurs desseins particuliers et secrets.
On vit en effet, dans cette guerre, la maison d’Orléans, écartée du trône de France par les héritiers directs de Louis XIV, chercher en Espagne une compensation. En 1709, comme l’Europe réclamait l’abdication de Philippe V et que, pour avoir la paix, Louis XIV la demandait à son petit-fils, le duc d’Orléans, envoyé au delà des Pyrénées au secours de son cousin, intriguait avec les Anglais. Il espérait se faire donner par eux une place qu’il avait mission de leur disputer. Il avait son secret, comme le dauphin et son fils. La maison de Conti, en 1707, eut aussi le sien : l’objet était moins considérable, comme il convenait à une famille moins haut placée. Il fallait que la France aidât la princesse de Conti à recueillir une autre succession, celle de Neuchâtel, au risque de se donner un ennemi de plus, les Suisses, qui n’eussent pas permis à la France de franchir le Jura. Autant de successions, autant d’intrigues, dont le royaume devait faire les frais.
Louis XIV, cependant, n’était pas disposé à sacrifier ainsi jusqu’au bout ses sujets à sa famille. Il voyait les frontières envahies, les finances épuisées, la mer et les colonies livrées aux Anglais, toute l’Europe bouleversée pour leur seul profit. Toujours prêt à reconnaître ses erreurs et à les réparer, le vieux roi comprit le péril pour la France de cette lutte stérile et aveugle contre les Habsbourg, de l’effort qu’il lui avait demandé pour établir un de ses fils à Madrid. Il supplia le duc d’Anjou de revenir auprès de lui, soutenir sa vieillesse et son royaume chancelants. A cette époque de crise, comme au début de cette affaire, sa volonté, éclairée et réglée par les seuls intérêts de ses sujets, se heurta aux exigences de sa famille : Philippe V entendit rester en Espagne, au gré des Espagnols, aux dépens des Français qui l’applaudirent d’avoir reconquis son royaume, à Villaviciosa. Ils auraient eu peut-être, dans l’excès des malheurs qu’ils se préparaient, lieu de s’en repentir. Ce qui les sauva, en 1711-1713, ce ne fut pas seulement la constance de Louis XIV, la fermeté de ses conseillers, le génie de ses généraux, ce fut le brusque hasard de la mort de l’empereur Joseph Ier : l’Europe vit brusquement se reconstituer le colosse de la monarchie de Charles-Quint. L’Angleterre n’avait soutenu les Habsbourg que dans son propre intérêt : elle les abandonna, au moment où ils pouvaient trouver le leur dans cette restauration imminente du passé, et se fit payer par la France, très chèrement, le prix de cet abandon[7].
[7] Voy. chapitre IX, passim.
Que d’enseignements pour la monarchie française, pour les ministres et le peuple, dans cette première guerre de Succession, dans la paix qui la conclut ! Il parut bien que toute guerre analogue, toute dispute avec la maison d’Autriche, en Espagne, en Flandre, en Italie, serait ruineuse et vaine, si elle se compliquait d’un conflit avec les puissances maritimes. Il fut clair aussi que la paix obtenue par l’Angleterre, de cette manière, à Utrecht, l’encouragerait à chercher dans de nouvelles disputes continentales l’occasion d’autres progrès. Après bien des efforts, consacrés à des objets divers, la monarchie des Bourbons n’avait acquis ni une province, ni, à plus forte raison, un royaume : elle avait donné à l’Espagne, elle avait perdu un de ses princes, au moment où elle n’était représentée que par un vieillard septuagénaire et un enfant de cinq ans. Enfin, par des intrigues de famille, elle avait compromis, épuisé le royaume, réduit ses colonies, tandis que les Anglais, ses rivaux, développaient les leurs. Traditions populaires ou secrets de cour avaient paralysé la conscience ou la défense des intérêts de la nation.
La leçon, pour Louis XIV du moins, ne fut pas perdue. Il ne voulut plus exposer sa vieillesse et son État à une double tâche, trop lourde pour leurs forces. Résolument, après 1713, il abandonna celle dont l’objet n’était que satisfaction d’orgueil ou de rancunes : il offrit son amitié aux Habsbourg, en vainqueur généreux et perspicace, rassuré sur leurs entreprises par la solidité de ses frontières. Rapprochés, les Bourbons et les Habsbourg pouvaient faire la loi à l’Europe, une loi pacifique, avantageuse à leurs États respectifs qui seraient ainsi capables de tenir tête, l’Autriche aux princes allemands, ses vrais ennemis, la France aux Anglais, ses seuls rivaux. Ce n’était pas à son peuple seulement que Louis XIV imposait cette politique sage, c’était à sa famille même, au roi d’Espagne. Il lui fit comprendre qu’il ne devait pas moins à la France en échange de ce qu’il avait reçu d’elle. Il lui conseillait une longue paix et, à défaut d’une alliance ou d’un traité avec l’Autriche qui ne s’y prêtait pas, une trêve, du moins équivalente, aussi précieuse à son nouveau royaume qu’à son ancienne patrie.
C’était tout un programme nouveau de politique extérieure que Louis XIV, aidé par son ministre Torcy, traçait en 1714, le seul qui pût convenir à la France dans la situation nouvelle de l’Europe. Mais, à l’âge où il le rédigeait, quoique d’une main très ferme encore, ce programme avait plutôt la valeur d’un testament. Le vieux roi mourait, en effet, en septembre 1715, et ses dernières pensées sur la politique française eurent le sort, après sa mort, des mesures qu’il avait prises pour régler en paix son héritage.
Cet héritage allait à un enfant de cinq ans : de tout temps les minorités avaient été pour le royaume une occasion de troubles, une source de malheurs pour la royauté. Comme la Constitution française ne reposait que sur la personne et la volonté du roi, et qu’en temps de minorité, la personne royale était incapable de se faire obéir, il semblait alors que les liens de l’État fussent relâchés. Les ambitions, les volontés particulières pouvaient se donner carrière. En 1715, ce furent les princes du sang, Légitimés, Orléans, Bourbons de France ou d’Espagne qui se disputèrent le pouvoir. Le duc d’Orléans réussit à le prendre tout entier, avec l’aide du Parlement. La lutte fut d’autant plus vive et les rancunes des victimes d’autant plus tenaces que l’enjeu était plus considérable.
Il ne s’agissait pas seulement de la Régence, pouvoir précaire en somme, et limitée à quelques années. Le nouveau roi, Louis XV, que les morts successives de ses parents avaient appelé prématurément au trône, semblait à son tour condamné par la faiblesse de son âge et de sa santé. Alors, après la succession de Louis XIV, celle de Louis XV, et, peut-être à bref délai, la Succession de France, après celle d’Espagne, une perspective autrement grandiose, autrement séduisante pour les princes du sang et pour Philippe V lui-même.
Comme dans la guerre de Succession d’Espagne, dans la paix qui suivit les traités d’Utrecht ce fut la France qui fit encore les frais de leur ambition. La politique française fut subordonnée, en 1716, aux intérêts, aux entreprises du duc d’Orléans sur le trône de France. Elle n’eut d’autres principes que l’engagement pris à Hanovre entre Stanhope et l’abbé Dubois de garantir mutuellement, à Georges Ier la succession de la reine Anne, au régent celle de Louis XV. Les alliances de la France, alors, n’eurent pas d’autres fondements. Ce fut le seul système du gouvernement qu’elle s’était donné. Il se livra aux Anglais, dont Louis XIV avait montré l’ambition redoutable, leur accorda de nouveaux avantages, la démolition de Mardyck qui eût remplacé Dunkerque, ainsi que des concessions commerciales aux Hollandais (traité de La Haye, janvier 1717). Ce pacte onéreux de la France avec les puissances maritimes, ses rivales, aurait pu s’expliquer encore et se justifier en partie s’il eût été dirigé comme autrefois contre les Habsbourg. On comprendrait qu’un Régent, mal assuré de son pouvoir, eût voulu flatter les sentiments de la nation aux dépens même de ses intérêts. Mais ce ne fut pas le cas : l’alliance de La Haye fut suivie de la quadruple alliance de Londres, où la France et l’Autriche se réconcilièrent par les soins de Georges Ier, l’Empereur avec l’espoir d’acquérir la Sicile et la Toscane, le duc d’Orléans pour se faire garantir par lui la succession de France. Étrange système qui rapprochait les Français de tous leurs ennemis et les éloignait de l’Espagne, leur alliée naturelle, sacrifiée à l’Autriche comme la France l’avait été elle-même aux puissances maritimes[8] !
Il dura pourtant cinq années et s’étendit à toute l’Europe ; dans les affaires du Nord, aussi troublées que celles de l’Europe occidentale alors, la France intervint, sans qu’on pût démêler les mobiles de ses actes. Pierre le Grand la sollicita, en 1717, de choisir entre la Russie et les Suédois. Le Régent n’accepta pas l’amitié du czar, qui vint lui-même la lui offrir à Paris, et, pourtant, il abandonna la Suède aux princes allemands qui la dépouillèrent. Puis, après avoir ainsi trahi sa vieille alliée, démembrée par le traité de Stockholm, la France lui envoya, en 1719, des subsides destinés à lui permettre de lutter encore contre le czar, ou plutôt les remit à l’Angleterre qui s’en fit honneur. Toutes ces démarches, contradictoires et stériles, furent déterminées par les seuls intérêts du Régent : il tenait à l’amitié du roi Georges Ier et de la nation anglaise, pour les promesses qu’ils lui avaient faite. S’il livrait la Suède aux princes allemands, ce fut pour que l’un de ces princes, l’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, recueillît une bonne part de l’affaire. Et ce fut d’autre part pour plaire aux Anglais, jaloux et inquiets des progrès de Pierre le Grand dans la Baltique, que le duc d’Orléans rejeta ses offres, puis fournit aux Suédois et à leurs amis de Londres les moyens de lui résister[9].
Tout ainsi fut, en quelques années, sacrifié par le duc d’Orléans et l’abbé Dubois, son précepteur et son ministre, le passé de la France et son avenir, ses traditions et ses intérêts. Ni assez audacieux, ni assez criminels pour sacrifier le petit roi lui-même dont ils avaient la garde, ils réglèrent pourtant la politique du royaume sur l’attente de sa succession. Elle ne fut pas réglée autrement, et c’est en vain qu’eux-mêmes, et depuis, les historiens ont invoqué, pour l’expliquer, des principes différents. Ils prétendirent, et l’on a cru qu’ils avaient voulu, par une entente avec ses ennemis, donner et conserver la paix à la France. S’ils confirmèrent en 1717, en 1718 les traités d’Utrecht, n’était-ce pas pour fournir à l’Europe la preuve, au royaume les bienfaits de leurs intentions pacifiques ?
Mais les traités d’Utrecht avaient été si chèrement achetés, qu’il n’était pas nécessaire d’y ajouter de nouveaux sacrifices. Pourquoi les confirmer ? Qui les menaçait ? L’empereur Charles VI, sans doute, ne les avait acceptés qu’à regret. Il prétendait disputer encore l’Espagne à Philippe V. Celui-ci, de son côté, avec l’aide d’Albéroni, reconstituait les forces de l’Espagne pour une lutte prochaine, en Italie où l’appelaient les Farnèse. Cette querelle, cependant, entre les Habsbourg et les Bourbons de Madrid n’était pas de nature à réveiller en Europe la guerre, si l’Europe y restait résolument étrangère. Sans eux, malgré eux, elle avait recouvré à Utrecht la paix qu’elle souhaitait, et n’avait rien à souhaiter de plus, si la France l’observait. Le besoin que la France en avait elle-même en était une garantie sûre et suffisante. L’Europe n’en eût pas demandé d’autres, si le Régent n’avait pas inquiété l’Angleterre par des démarches favorables aux Stuarts, et ne l’avait ensuite sollicitée, par le conseil de Dubois, de renouveler les traités d’Utrecht. Il la priait : elle était en droit d’exiger. Le plus remarquable fut qu’elle n’exigea pas la confirmation des actes de 1713, mais de nouveaux sacrifices, onéreux pour notre marine et notre commerce. Ce fut le Régent qui insista pour obtenir, à ce prix, le rappel des traités d’Utrecht et particulièrement des articles où se trouvait inscrite la renonciation des Bourbons d’Espagne au trône de France, fondement de ses droits et de ses espérances.
La paix, les traités d’Utrecht, purs prétextes, en somme, utiles à dissimuler les mobiles personnels de cette politique égoïste : « La triple alliance peut vous suffire, écrivait cyniquement Dubois à son élève. Examinez si le reste vous est nécessaire. » Le reste, c’était les intérêts véritables du royaume. On le vit bien, d’ailleurs, lorsque cette alliance se transforma en Quadruple Alliance, dans l’année 1718, par l’accession de l’Empereur. Pour se la procurer, le duc d’Orléans fit bon marché des prétextes qu’il avait invoqués. Il promit à Charles VI la Sicile et la Toscane : était-ce maintenir les actes de 1713 que de violer celui qui avait établi la neutralité de l’Italie, qui l’avait fermée ainsi aux entreprises des Bourbons et des Habsbourg ? Et quelle raison, pour conserver la paix à la France, de l’associer à la politique impériale, toujours préoccupée de renouveler la guerre contre l’Espagne en Italie ?
Le résultat de cette diplomatie fut en effet une coalition contre l’Espagne : l’Empereur lui disputa la Sicile, la Sardaigne, Parme et la Toscane (1717-1718) ; l’Angleterre ruina sa marine en face de Palerme (août 1718), et la France fit en 1719, contre le prince qu’elle avait conduit à Madrid, une expédition coûteuse au delà des Pyrénées, pour le seul profit de détruire au Passage les arsenaux et les chantiers maritimes établis, depuis 1715, par Albéroni.
On chercherait en vain, dans le goût des Français pour une paix que Philippe V ne leur refusait pas, dans la conspiration de Cellamare, trop superficielle pour la troubler, les motifs de cette entreprise, agréable et utile seulement aux Anglais et à l’Empereur. Il faut les demander au Secret du régent. Ce prince voulut obtenir, par la force, des Bourbons d’Espagne, la garantie de son avènement au trône de France et satisfaire les alliés qui avaient promis de l’y soutenir. Sans scrupule, il trompa les Français pour conquérir la France avec leurs propres ressources. Il a réussi même à tromper l’histoire. Spéculant sur le besoin que le royaume avait de la paix et la crainte d’une guerre civile, par une trame d’intrigues et de mensonges savamment ourdie par l’abbé Dubois à Paris, à Vienne, à Londres, à Hanovre, en dehors et à l’insu de la diplomatie officielle, le duc d’Orléans enchaîna pendant quatre ans la France et l’Europe à ses ambitions.
Que les Français, sans le savoir, étaient loin du temps où, servis, éclairés et guidés par leurs rois et de grands ministres, ils prenaient part à toutes les affaires de l’Europe pour surveiller, défendre ou faire triompher leurs intérêts ! Fidèles aux souvenirs de cette époque glorieuse, ils se flattaient d’y faire grande figure encore, à la suite d’un gouvernement qui leur donnait l’illusion d’une autorité acceptée par toutes les cours. Ils croyaient, au nord et au midi, par leurs conseils ou par les armes, dicter des lois aux puissances. Illusions, satisfactions d’amour-propre qui leur coûtaient bien cher ! On ne leur disait point par quels sacrifices des intérêts français la Régence avait acquis une influence dont la France ne devait pas profiter. Le royaume était à la fois le banquier et l’enjeu d’une partie mystérieuse où Dubois jouait, pour son maître, très serré, sans autre bénéfice pour l’État que celui d’un repos imaginaire. Jamais la politique française n’était venue à ce point d’abandon et de détresse que ses seuls ressorts fussent, au lieu d’un intérêt ou d’une tradition nationale, un simple secret de famille, inavouable.
Ce ressort lui-même était si fragile, qu’à force de le tendre ceux qui l’avaient monté craignirent de le briser. Le Régent et Dubois, après avoir imposé à la France ruinée les frais d’une entreprise personnelle qui la ruinait plus encore, se trouvèrent en présence de la faillite. Ils eurent recours à Law, qui leur apportait de l’étranger un secret aussi, celui du crédit. Il leur fallut un coup d’État, un lit de justice pour imposer ces idées nouvelles au Parlement (août 1718). Par les finances et par la politique, par ses confidents devenus ses ministres officiellement, le duc d’Orléans disposait de la France en maître absolu et s’ouvrait l’accès du trône.
Mais alors les deux secrets qu’il avait formés pour cet objet avec Law et Dubois se contredirent après s’être soutenus. Il ne se trouvait pas que des chimères dans le système du financier étranger ; et ce qu’il y avait de solide en ses projets, le dessein de relever le commerce de la France par le crédit et de l’étendre par une large politique coloniale, était conforme aux besoins, aux intérêts véritables de la nation. Tandis que beaucoup de Français se laissaient séduire par l’agiotage et les promesses hâtives du Mississipi, d’autres plus avisés, et surtout les armateurs et les commerçants des grands ports, de Nantes, de la Rochelle, de Bordeaux, de Lorient profitaient de l’engouement du public, de la facilité des transactions commerciales pour développer leurs affaires. Par leur initiative et la protection de Law les colonies françaises naissaient à une vie nouvelle : la France reprenait conscience de ses intérêts, au point qu’en un an, dès la fin de 1719, les Anglais, jaloux de cette renaissance, mettaient le Régent en demeure de choisir encore une fois entre ses vues ambitieuses et ses devoirs, entre Dubois, qui travaillait pour lui seul avec eux, et Law qui servait, contre eux, les Français.
La situation parut d’autant plus délicate au duc d’Orléans, que la guerre avec l’Espagne peu à peu détachait de lui le public. Les princes légitimés, vaincus en 1715, d’anciens ministres de Louis XIV ou des courtisans évincés en 1718 par la faveur de l’abbé Dubois, Torcy, d’Huxelles, Saint-Simon, par vengeance plus que par patriotisme, disaient très haut à la nation qu’elle avait tort de laisser perdre ainsi ses traditions les plus chères, de désarmer en face des Habsbourg, de s’armer contre un roi de sa race. Philippe V, au delà des Pyrénées, lui avait adressé les mêmes appels. La Bretagne, la Vendée, le Poitou les entendaient. On commençait à douter de la conspiration de Cellamare, le seul motif avoué de cette lutte fratricide.
Le Régent lui-même ne l’avait entreprise qu’à regret, à toute extrémité. Il n’y aurait pas même pensé, si l’ami qu’il avait envoyé à Madrid, au début des négociations de l’abbé Dubois en 1716, Louville, avait pu persuader le roi d’Espagne de lui abandonner ses droits au trône de France. A mesure que son secret et ses intrigues avec les Anglais se développaient, le Régent n’avait pas renoncé à conquérir sans eux l’Espagne à ses ambitions, autrement : si Philippe V s’obstinait, n’y avait-il pas moyen de former auprès de lui un parti national, jaloux des Italiens, d’Albéroni et de la reine, qui se laisserait mieux convaincre ? En secret encore, Louville et Longepierre à Paris, Saint-Aignan, l’ambassadeur de France à Madrid, l’avaient essayé jusqu’à la fin de 1718. Pendant trois ans et jusqu’à la guerre déclarée, le duc d’Orléans avait donc tout fait pour l’éviter. Il en avait prévu toutes les conséquences ; il redoutait, en 1719, un réveil de l’opinion publique qui pouvait déchirer la trame subtile de ses combinaisons ambitieuses. Un instant il songea, alors, à sacrifier Dubois et l’alliance anglaise. Il écouta leurs ennemis, et Law surtout, qui, se sentant menacé par eux, intriguait avec la Russie, l’Espagne et les Farnèse.
Ces derniers avaient réussi, par l’influence d’Élisabeth, à convaincre Philippe V que l’avenir de sa maison était en Italie, où ils espéraient s’agrandir eux-mêmes avec l’aide des troupes espagnoles. Le renvoi d’Albéroni, conseillé par eux, avait masqué aux yeux de l’Europe cette brusque conversion du roi d’Espagne, et lui avait permis sans trop de honte d’abandonner la France au Régent par la paix de 1720. Pour mettre toutes les chances de leur côté, les Farnèse entreprirent alors de persuader au duc d’Orléans une conversion analogue, l’abandon de l’alliance anglaise, une ligue de tous les Bourbons contre les Habsbourg, agréable aux Français, favorable à son autorité et, dans l’avenir, aux desseins de la maison de Parme sur l’Italie. Leur envoyé à Paris et Peterborough, un whig qui avait juré la perte des Habsbourg après les avoir servis, rallièrent tous les adversaires de Dubois et de sa politique, au nom des traditions de la France trop longtemps sacrifiées.
L’intérêt de la France, d’ailleurs, n’était pas davantage dans ce nouveau système qui pouvait réveiller la guerre précédente, lui mettre sur les bras une double affaire avec l’Angleterre et avec les Habsbourg, pour le seul profit des princes italiens. Ce système n’était pas meilleur que la paix onéreuse et relative que Dubois lui avait procurée jusque-là. Mais cette considération n’embarrassait guère le duc d’Orléans : entre la politique qu’il avait suivie depuis 1716 et celle qu’on lui proposait au mois de juin 1720, il y avait cette différence que l’une était populaire parmi les Français, conforme aux traditions et à ce qu’ils croyaient être leur intérêt, que l’autre paraissait un renversement des maximes politiques du grand siècle. Le Régent avait cru s’assurer de la France par les conseils de Dubois. Il la perdait, s’il les suivait encore. Et s’il ne les suivait plus, il risquait de perdre le concours de l’Europe. Quel embarras pour un prince qui ne calculait que ses chances d’avenir, qui n’était pas guidé par la conscience de ses devoirs !
Dubois l’en tira par une série d’expédients où son génie, fertile en intrigues, se découvrit tout entier. Ce fut désormais le fondement de sa fortune qui s’affermit au moment où elle paraissait le plus ébranlée, et grandit chaque année depuis 1720. Archevêque de Cambrai, cardinal et premier ministre, Dubois trouva les moyens de servir son maître, en se donnant les apparences d’avoir servi la France. Il y avait encore moyen de tromper les Français, de flatter leurs manies pour apaiser leurs exigences, de se faire leurs courtisans pour se dispenser d’être leurs serviteurs. Dubois y excella à partir de 1720, et la nation ne s’étonna pas de voir arriver au premier ministère, quand Louis XV devint majeur en 1723, un politique qui, selon la bonne tradition et pour lui plaire, conclut, en mars 1721, un pacte d’alliance avec les Bourbons d’Espagne contre les Habsbourg. Le mariage du jeune roi avec une princesse d’Espagne ne valait-il pas un manifeste ? N’était-ce pas la preuve suffisante que la France rentrait dans la tradition à laquelle aveuglément elle attachait encore sa grandeur ?
Ce que ne lui dirent pas le duc d’Orléans et son confident, c’étaient les intrigues qu’ils avaient employées pour opérer, sous le feu, ce changement de front brusque, pour se ménager l’amitié des Anglais à travers cette évolution décisive qui aurait dû la leur faire perdre. Cela, c’était encore leur secret, qui restait l’âme et l’élément principal de leur diplomatie. Ils se gardaient bien d’avouer à la nation qu’il leur avait fallu payer très cher, par un marché dissimulé dans l’ombre des chancelleries, de la perte de tout le commerce français en Espagne, l’adhésion des Anglais au traité de 1721. La triple alliance de Madrid (juin 1721) était pourtant, comme celle de Hanovre autrefois, une convention dont la France faisait tous les frais : exposée à une guerre stérile contre l’Empereur en Italie, pour le profit des Farnèse et de l’Espagne, et, pour l’avantage des Anglais, à la perte de son commerce au delà des Pyrénées, desservie, dupée, elle applaudissait à cette œuvre néfaste qu’elle croyait inspirée des grandes maximes du passé, sans voir qu’elle était réglée pour le seul avenir de la maison d’Orléans. Par des traditions désormais condamnées, par un secret coupable, aux dépens de ses vrais intérêts présents, elle se laissait entraîner insensiblement à une nouvelle guerre contre les Habsbourg, absolument inutile.
Il parut, en 1723, que cette lutte allait éclater à la veille de la mort de Dubois et du Régent. Ils l’avaient retardée jusqu’à la majorité du roi pour être, auparavant, bien assurés de la France et des dispositions de l’Angleterre. Depuis 1721, le congrès de Cambrai, auquel ils convoquèrent toutes les puissances, leur fut un moyen de les tenir toutes en haleine sans prendre parti. Il s’agissait de régler, après les successions d’Espagne et de France, les successions italiennes de Parme et de Toscane, nouvel objet de litige entre les Habsbourg et les Bourbons. On n’avait pas d’exemple que ce genre de procès se fût jamais terminé dans un congrès, et sans bataille. Mais Dubois voulait attendre des circonstances favorables pour livrer à l’Autriche une de ces batailles décisives qui feraient de lui, aux yeux des Français, un nouveau Richelieu, le champion de leurs traditions les plus chères. S’il était bien préparé, ce coup d’éclat donnerait la France au Régent, l’Espagne à son gendre Louis, l’Italie à son gendre désigné, don Carlos, héritier de Philippe V et des Farnèse, et, peut-être enfin, la Pologne à son fils le duc de Chartres, auquel Pierre le Grand venait l’offrir alors avec la main de sa fille Élisabeth.
Le point capital était d’amener les Anglais à soutenir ces espérances brillantes, à sacrifier l’Empereur. Au mois de mars 1723, l’occasion se présenta de les brouiller avec Charles VI. L’Empereur, pour se créer des ressources, avait résolu de relever le commerce de ses États. Il avait créé les compagnies de Fiume et de Trieste, exigé des Turcs, à Passarowitz, des avantages pour les marchands autrichiens. Il venait enfin, en instituant la compagnie d’Ostende (19 décembre 1722), de rouvrir la Belgique au commerce. Cette renaissance économique de l’Autriche, et particulièrement celle des Flandres, provoquèrent de vives réclamations à La Haye et à Londres. Les puissances maritimes jalouses demandèrent à la France son concours pour mettre l’Autriche à la raison.
C’était le moment qu’attendait Dubois pour se déclarer. S’il eût consulté les intérêts de la France, il se fût contenté de regarder cette querelle, et réjoui d’une concurrence redoutable pour les marchands anglais. Quel intérêt avait le royaume à les en délivrer, plus qu’à ruiner, en 1718, pour leur plaisir, la marine espagnole ! Le vrai moyen de reprendre la tradition de Richelieu, c’eût été de grouper contre l’Angleterre toutes les puissances que sa suprématie commerciale inquiétait comme elle menaçait la France. Mais, aux yeux des Français, la grande tradition c’était encore celle du dix-septième siècle, la lutte à outrance contre les Habsbourg : cette lutte pouvait servir la maison d’Orléans encore une fois. Dubois résolut d’exciter l’enthousiasme de la nation, les jalousies de l’Angleterre contre l’Autriche et ses sujets de Flandre, pour achever, par une guerre populaire, la fortune de ses maîtres et la sienne. Traditions et secrets de famille, comme au temps de la Succession d’Espagne, allaient ainsi s’unir, par les soins d’un ministre aussi égoïste qu’habile, pour détourner la France de ses intérêts et de ses devoirs[10].
La mort de Dubois, puis celle du régent, évitèrent au royaume ce nouveau malheur. Elles le laissèrent en paix avec l’Europe, mais elles le mirent, au dedans, plus bas encore. Il se trouva la proie d’un prince du sang, cupide, avare et débauché.
Le duc de Bourbon, premier ministre de 1724 à 1726, eut aussi son secret qui dirigea la politique française, mais inférieur encore, s’il se pouvait, à celui du Régent, secret tout négatif et plus avilissant encore. Jaloux des destinées que semblaient réserver à la maison d’Orléans ses droits reconnus par l’Europe, et la mauvaise santé de Louis XV, Monsieur le Duc, trop éloigné du trône pour y prétendre lui-même, ne se proposa qu’un ouvrage et y employa toute la diplomatie de la France. Il jura de détruire l’édifice savant des intrigues de la Régence : système singulier qui de la France ne faisait plus qu’un champ clos pour les princes du sang. L’amitié de l’Angleterre avait été le fondement principal des espérances que le duc voulait anéantir : il la rechercha et s’y tint pour faire pièce aux d’Orléans, tandis que sa maîtresse, Mme de Prie, y trouvait son compte. Les droits du roi d’Espagne au trône de France étaient le seul obstacle aux ambitions de la branche cadette : le duc imagina de fortifier ces droits cinq ans après la guerre qui avait eu pour principal objet de les annuler. Il réveilla les espérances de Philippe V à Madrid, d’Albéroni à Rome.
Ses projets échouèrent devant la volonté absolue des Farnèse, qui poussaient le roi d’Espagne à réclamer l’Italie d’abord, au risque d’une guerre redoutable pour un gouvernement nouveau tel que celui du duc. Persuadé que l’Angleterre pouvait lui suffire, le duc de Bourbon détruisit alors, quitte à mécontenter l’Espagne, le principal ouvrage de la politique précédente, le mariage de Louis XV avec l’infante d’Espagne. Il renvoya brutalement à ses parents la jeune princesse : le roi avait failli mourir le 20 février ; avec elle, il n’aurait pas de longtemps d’héritiers, et le moindre accident mettait le trône à la portée des d’Orléans. Il fallait en finir, donner à la France au plus tôt un dauphin en lui donnant une reine qui, en cas de régence, laissât l’autorité à l’auteur de ces intrigues. Le choix du duc de Bourbon se porta sur Marie Leczinska, dont il escomptait, pour le jour de l’échéance, la gratitude : et la France se trouva brouillée avec l’Espagne, contre son intérêt, par le secret nouveau, comme par le précédent, à la suite d’intrigues de cour contradictoires et vaines.
La brouille, cette fois, fut très vive et faillit encore aboutir à une guerre. Irrité, Philippe V se jeta, par le traité de Vienne (1725), dans les bras des Habsbourg, ses ennemis jusque-là irréconciliables. Toutes les alliances furent renversées : Charles VI songeait à défendre contre les Anglais le commerce des Flandres, Philippe V espérait leur reprendre Gibraltar. C’était de leur part une pensée juste que de se réconcilier enfin, pour se garantir de la tyrannie de l’Angleterre, ou se venger. Si Louis XIV avait pu voir ce rapprochement des Bourbons et des Habsbourg, qu’il avait souhaité en ses derniers jours pour tenir l’Angleterre en respect, il eût approuvé son petit-fils : nul doute qu’il ne l’eût scellé lui-même. En tout cas, il se fût bien gardé de venir au secours des Anglais, comme le fit le duc de Bourbon.
Entre les mains de ce prince égoïste, la France et son roi n’étaient plus que les instruments aveugles de la politique anglaise. Ils forgeaient, au service de leurs pires ennemis, des armes qui, destinées à frapper la maison d’Orléans, les blessaient d’abord. On vit les Français unis à Hanovre, contre l’Espagne, avec l’Angleterre, la Prusse (1725), et bientôt exposés, par la défection immédiate du Roi-Sergent, à porter le poids d’une lourde guerre continentale : tous les bénéfices, la ruine du commerce d’Ostende et la possession de Gibraltar, étaient d’avance réservés à leurs alliés d’Angleterre. Pour eux, la satisfaction puérile de combattre, une fois de plus, l’Autriche, sans avantage, et l’Espagne, contre leurs intérêts les plus clairs. Ballottés, comme le feu roi, entre les factions des princes, trahis par leurs intrigues, trompés par leurs mensonges, ils suivaient un chemin obscur, dont l’histoire elle-même a peine à retrouver les détours, au terme duquel étaient la ruine et la honte.
En ce désarroi, ils trouvèrent pourtant un guide qui les ramena, pour quelque temps, dans la bonne voie. Derrière les princes du sang, tandis qu’ils se disputaient le pouvoir, le précepteur de Louis XV, Fleury, avait aussi ses ambitions et son secret. La fortune prodigieuse du cardinal Dubois, tout entière formée par l’intrigue, les avait encouragées. Le rêve caressé par Fénelon et réalisé six mois par son successeur au siège de Cambrai, l’évêque de Fréjus l’avait repris avec l’espoir d’en jouir plus longtemps. Il ne s’agissait pas de la Succession de France, mais simplement de celle des cardinaux-ministres qui s’étaient illustrés, en servant la royauté au siècle précédent. Louis XV était trop jeune encore pour se passer de serviteur et assez grand pour comprendre qu’autour de lui, depuis dix ans, tout était égoïsme, cabales et presque trahison. Inquiet, renfermé, défiant, le roi ne s’ouvrit plus qu’à son précepteur Fleury. En vain le duc de Bourbon avait-il fait tous ses efforts pour conquérir la confiance du jeune monarque. M. de Fréjus était toujours là. Le 11 juin 1726, il prenait officiellement, par la volonté du roi, la direction du gouvernement.
C’était une lourde charge pour un vieillard de soixante-treize ans, à la veille d’une guerre générale et dans le désordre de la cour. Fleury l’accepta par ambition. Avec lui, la France eut enfin un ministre dont le dessein était de servir le roi, en qui elle s’incarnait. « Pour l’intérêt du roi et du pays, disait-il à son ami Walpole, il m’a été impossible de marcher plus longtemps dans la voie du duc de Bourbon. » Ce fut la première fois, depuis 1715, que le royaume ne fut plus gouverné par une faction. Fleury prit ses collaborateurs dans tous les partis, des gens de la vieille cour, d’Huxelles, Tallard, Berwick, le jeune duc d’Orléans et ses amis, entre autres Le Blanc, Morville, résolu d’ailleurs à leur imposer la volonté du roi et la sienne. Lorsque Marie Leczinska donna un héritier à Louis XV (14 août 1729), les ambitions des princes du sang se trouvèrent condamnées pour jamais, la Succession de France assurée et réglée. Après un mauvais rêve de dix années, la France pouvait s’éveiller à une vie nouvelle sous le règne d’un prince dont la régence, au moins, n’avait pas diminué l’autorité.
La première condition de cette existence, c’était une paix qui permît aux Français de reprendre conscience d’eux-mêmes et de leurs destinées. Un roi jeune et entreprenant les aurait peut-être entraînés dans des aventures hâtives. Mais Louis XV, indifférent, négligent, n’était pas ce roi. Et, s’il l’eût été, le vieillard qu’il avait pris pour confident, par une vue plus nette de ses intérêts et par un goût très naturel à son âge pour le repos, l’aurait retenu sur cette pente dangereuse. Fleury n’eut rien de plus pressé que d’éviter à la France la guerre qui se préparait. Peut-être, même, n’avait-il pris le pouvoir que pour l’empêcher. Les Anglais le crurent. En tout cas, le duc de Richelieu, que le ministère précédent envoyait, le 28 mars 1725, à la cour de Vienne, au moment de se brouiller avec elle, secrètement et déjà sur l’avis de Fleury, avait employé tous ses offices à retarder une rupture.
Grâce à lui, à cette intrigue qui précéda le ministère de M. de Fréjus, la guerre, d’abord, n’éclata point. En vain les Anglais, le Parlement, le roi pressaient la France d’exécuter le traité de Hanovre (janvier 1727) : les Espagnols, en 1727, mettaient le siège devant Gibraltar (février) et sommaient aussi la France de prendre parti. Fleury fit traîner la réponse que des deux côtés on lui demandait. Il attendait que l’Empereur s’expliquât d’abord sur les offres pacifiques qu’il lui avait fait faire par Richelieu et par la cour de Rome. On devait pardonner à un vieux ministre ses hésitations, ses inquiétudes. Et les Français auraient pu l’en remercier comme d’un premier bienfait.
Le 31 mai 1727, en effet, Charles VI leur donnait une trêve précieuse, renonçait pour sept ans à la Compagnie d’Ostende, préférait enfin à la guerre un nouveau congrès, préface d’une solution pacifique. Des quatre puissances qui avaient formé les ligues de Vienne et de Hanovre, deux déjà, la France et l’Autriche, reculaient effrayées de leurs conséquences. Il ne restait plus à Fleury, l’auteur prévoyant de ce mouvement de recul, qu’à y entraîner les autres.
L’Angleterre se laissa convaincre aisément. Dès le premier jour, Fleury avait acquis sa confiance par celle qu’il marquait à ses ministres, aux Walpole en particulier. Ceux-ci ne soutenaient les résolutions belliqueuses de leurs collègues et de la nation que pour faire peur à l’Autriche et au roi d’Espagne. Si la France leur procurait, par les mêmes moyens ou par d’autres, les satisfactions qu’ils souhaitaient, mieux valait à leurs yeux les obtenir par la paix que par la guerre. Ils laissèrent au Cardinal le temps nécessaire. Trois mois lui suffirent pour persuader la cour de Vienne. Et, pendant ces trois mois, il travailla celle d’Espagne, assez pour l’ébranler fortement.
Peu de temps après, il l’avait désarmée par des arguments décisifs. Le roi d’Espagne escomptait toujours la succession de France. Au début de 1727, il demandait au nouveau ministre de Louis XV d’appuyer ses droits au trône de son maître. Fleury n’hésita pas : comptant sur le secret de cette intrigue, il répondit par une promesse formelle, afin de ramener Philippe V à des sentiments meilleurs pour la France et surtout pacifiques. Il servait l’Angleterre par un engagement qu’elle eût blâmé, et sur lequel, sans doute, il espérait n’avoir à donner jamais d’explication. Louis XV vivait : il était d’âge à avoir des héritiers, et sa femme de nature à lui en donner. Le tout était de gagner du temps.
Fleury y réussit : le 13 juin 1727, Philippe V retirait ses troupes de Gibraltar et promettait de rendre aux Anglais les privilèges commerciaux dont ils jouissaient en Espagne depuis six ans. Quelle que fût la compensation qu’on lui avait promise, Walpole, qui l’ignorait, tenait la paix qu’il voulait. Les préliminaires de Paris, dictés par Fleury, comme leur nom l’indique, pacifiaient l’Europe au gré de l’Angleterre et valaient mieux pour la France qu’une guerre onéreuse et inutile. C’était une liquidation aussi nécessaire qu’heureuse.
Fleury espérait l’achever bientôt, par une paix définitive, au congrès qui allait s’ouvrir à Cambrai, puis à Soissons (1728). Le succès dépendait des dernières résolutions de l’Empereur et du règlement de la Compagnie d’Ostende, le principal motif de ses dissentiments avec l’Angleterre, de son alliance avec l’Espagne. La reine d’Espagne, qui avait le plus souhaité la guerre, inquiétée au mois de mars 1728 par une maladie de son mari, demandait la paix aux alliés de Hanovre, avec un asile en Italie. Ils le lui promirent, par le traité du Pardo (mars 1728). Isolé, préoccupé de l’avenir de sa maison aussi, Charles VI, après quelques difficultés qu’il fit encore pour la forme, allait être réduit à céder. C’était, à bref délai, un traité aussi considérable et plus complet que ceux d’Utrecht[11].