Au moment de le conclure, après l’avoir si bien préparé, Fleury rencontra, sur la route où il guidait les Français vers la paix, un obstacle imprévu, un piège que lui tendait, sous la forme d’un secret, toujours, son entourage, entiché des prétendues maximes de la politique nationale. Depuis 1727, il s’était associé au ministère des affaires étrangères Chauvelin. Cet ancien magistrat, favori du maréchal d’Huxelles, stylé, recommandé par lui et par Pecquet, commis du ministère, champion autorisé des traditions françaises, se préparait derrière le cardinal à les défendre, malgré lui, contre l’Angleterre et les Habsbourg à la fois. Il blâmait en secret l’alliance anglaise, recherchait celle de l’Espagne et, dans cette amitié, le moyen de déclarer la guerre aux puissances maritimes et à l’Empereur, comme au temps, qu’il croyait heureux sans doute, de la Succession d’Espagne. L’histoire, en général, s’est prononcée pour Chauvelin contre Fleury, pour le bouillant secrétaire d’État contre le vieux ministre. Elle a trop écouté les contemporains, avocats de la même cause condamnée que Chauvelin. Mieux informée, elle jugera que le moins vieux des deux et le plus utile était alors celui qui réglait les affaires de la France non par les idées du passé, mais par ses intérêts présents, pour la paix et pour l’avenir.
Au mois d’août 1729, Chauvelin recevait de Madrid, agréait et essayait d’imposer à Fleury un projet de traité définitif entre la France et l’Espagne, qui menait tout droit à la guerre. Ce projet renvoyait à une date ultérieure les satisfactions que réclamait l’Angleterre et les subordonnait à la restitution impossible de Gibraltar et de Minorque. Il stipulait l’occupation par l’Espagne des duchés de Parme et de Toscane, et menaçait d’une guerre immédiate avec les Bourbons l’Empereur, s’il s’y opposait encore. Défavorable aux Anglais, nettement dirigé contre l’Autriche, il était de nature à les réunir dans une alliance analogue à celle de 1701, pour les Successions d’Italie, comme pour celle d’Espagne.
Averti par son ami H. Walpole et par sa propre expérience, Fleury, de cet instrument de guerre, fit encore avec adresse un moyen de pacification. Il exigea de l’Espagne des concessions pour les marchands anglais, l’abandon de ses espérances sur Gibraltar, son consentement à la ruine de la compagnie d’Ostende. Il obtint des Anglais, en échange, la promesse d’établir le fils d’Élisabeth Farnèse, D. Carlos, dans les duchés contestés. Ce fut le traité de Séville (9 novembre 1729).
Un an après, l’Empereur, isolé par l’union des Bourbons et des puissances maritimes, abandonnait aux uns les duchés italiens, aux autres la compagnie d’Ostende contre la promesse formelle de la succession d’Autriche assurée à sa fille (16 mars 1731)[12]. La France se dispensa de souscrire à ce second traité de Vienne : elle n’était point en guerre avec l’Autriche. Et l’opinion publique eût reproché à Fleury de lui donner, sans nécessité, une garantie de durée, qui n’eût pas permis aux Français de la combattre encore à la première occasion favorable.
On lui reprocha même d’avoir, par sa médiation, préparé cette paix de 1731, plus complète pourtant que les traités d’Utrecht. On l’accusa d’avoir travaillé pour les Anglais et pour l’Espagne, sans profit pour le royaume. N’en était-ce point un cependant, quoique négatif, de lui avoir épargné successivement deux guerres inutiles, l’une contre l’Espagne et les Habsbourg, l’autre contre les Habsbourg et les puissances maritimes ? Ce fut toujours le malheur de Fleury d’avoir employé ses talents à réparer des fautes qu’il n’avait pas commises. Il eut plus de peine à défendre les intérêts français contre les intrigues de cour ou les entraînements de l’opinion publique, égarée par de fâcheuses traditions, que contre l’Europe. Il y réussit, pendant vingt ans, par des victoires obscures dont la France, loin de lui faire honneur, lui garda toujours rancune.
Au lendemain des traités de Vienne, la question de la Succession de Pologne se posa par la mort d’Auguste II (février 1733). Toute la France fut en émoi ; n’était-ce pas sa tradition d’établir des princes français en Pologne pour s’en faire des alliés contre l’Autriche ? Elle avait sous la main un candidat tout désigné, le beau-père de son roi, Stanislas Leczinski. La cour, pour plaire à la reine, appuyait au conseil sa candidature. En vain Fleury fit remarquer que la Pologne était bien éloignée, que, devant l’Allemagne hostile, on ne pouvait l’atteindre que par mer, que la présence d’une flotte française dans la Baltique alarmerait les puissances maritimes. La succession de Pologne valait-elle qu’on risquât de refaire les grandes alliances de la Succession d’Espagne ? La tradition, l’affection de la France pour la famille royale, entretenues par les courtisans, furent plus fortes que la sagesse du vieux Cardinal : « On eût dit que toute la nation faisait pour elle-même la conquête de la Pologne. »
Au conseil, auprès des politiques même, les arguments de Fleury ne purent prévaloir. Beaucoup en reconnaissaient la justesse. Mais tous, persuadés qu’il fallait faire la guerre à l’Autriche, voyaient dans les affaires de Pologne une bonne occasion de la lui déclarer. La paix de 1731 n’avait pas désarmé les hommes d’État qui avaient un instant, en 1729, préparé une nouvelle croisade en Italie contre les Habsbourg. Chauvelin demeurait leur idole et leur guide. Il avait repris, après un premier échec, ses intrigues avec l’Espagne, avec les Farnèse résolus à chasser maintenant les Autrichiens des Deux-Siciles. Dans ses plans de guerre avec l’Empereur, la Pologne entrait, comme un facteur traditionnel, à côté des princes allemands. Dès le 30 octobre 1730, Chauvelin se déclarait prêt à faire pour le roi Stanislas tout ce qui serait possible. En 1733, la candidature du roi déchu lui parut le moyen de provoquer l’Empereur : toute la cour et le conseil l’approuvèrent.
Réduit toujours à défendre les Français contre eux-mêmes, entre deux maux, Fleury choisit le moindre, et le limita si adroitement qu’il réussit à en tirer des avantages pour la France. Il abandonna l’entreprise de Pologne, laissa partir Stanislas, sans lui envoyer des secours que l’Angleterre eût peut-être arrêtés[13]. Il se tourna résolument contre l’Autriche, avec le dessein très arrêté de ne lui prendre que ce qui était absolument nécessaire à la sûreté de nos frontières. L’empereur Charles VI venait d’appeler au trône l’héritier de Lorraine, François, l’époux de Marie-Thérèse : la Lorraine, qu’il apportait en dot aux Habsbourg, ne pouvait leur rester, comme un coin enfoncé au cœur de la puissance française. Dès 1728, Fleury avait prévu le danger et avait essayé de le prévenir par une convention de neutralité (14 octobre). Une occupation définitive lui parut, si elle pouvait être le résultat d’une guerre avec l’Autriche, meilleure qu’une neutralité suspecte.
D’autre part, les princes italiens, les Farnèse et le roi de Sardaigne appelaient Louis XV en Italie depuis quinze ans contre l’Autriche. Il fallait au moins qu’ils lui payassent ce service. La France n’avait pas d’intérêts dans la péninsule. Mais elle en avait un à fermer les défilés des Alpes aux intrigues de la maison de Savoie par l’occupation de leur duché. Elle promit, le 26 septembre 1733, au roi de Sardaigne, à cette condition, son appui, et le Milanais. Elle adhéra, le mois suivant, à la confédération des princes italiens et de l’Espagne.
Enlever, par la guerre ou la négociation, aux voisins de la France les dernières armes qu’ils eussent encore entre les mains, c’était, au moment où la tradition nationale s’imposait avec une force irrésistible, l’employer à une œuvre utile, réalisable, l’enchaîner aux vrais intérêts du royaume, canaliser ce torrent, dont les écarts eussent été funestes et qui, endigué, pouvait être fécond encore. Ce fut le mérite très grand de Fleury. Il ne laissa pas les Français s’égarer vers les Pays-Bas : par la promesse de les en éloigner toujours, il rassura l’Angleterre et l’empêcha de se joindre à l’Empereur. Ainsi préparée, limitée à un objet précis, la lutte pouvait éclater entre les Habsbourg et les Bourbons, selon le vœu de l’immense majorité des Français, et sans risque pour eux.
Quand elle eut éclaté, Fleury en surveilla les péripéties pour être toujours en mesure de l’arrêter au moment opportun. Les succès de Berwick, sur le Rhin, de Villars, en Italie, des généraux espagnols dans les deux Siciles, justifiaient sa diplomatie, mais ne l’endormaient point. L’Europe, « la société des nations », selon l’expression même de Fleury, l’avait laissé faire parce qu’elle le savait modéré. Mais elle était prête à former avec l’Empereur une ligue qui rendrait la guerre générale, si Louis XV et ses alliés profitaient de sa neutralité pour commencer à l’avance la conquête de l’héritage autrichien : « On se flatterait, disait justement Fleury, si l’on pensait qu’elle ne voudra pas toujours en face de la France, à plus forte raison de toute la maison de Bourbon, une puissance capable de lui résister. » Quel intérêt la France, nantie de la Lorraine désormais, avait-elle à combattre à outrance la maison d’Autriche, à risquer une guerre générale dont le profit serait encore pour les puissances maritimes ?
C’était le langage de la sagesse, la vraie tradition, la grande leçon que Louis XIV, instruit par la guerre de Succession d’Espagne, avait, en 1715, dicté à ses ministres et à ses héritiers. Déjà l’Angleterre, en février 1735, offrait à la France, sous prétexte de médiation, une paix inacceptable, rien pour elle ni pour Stanislas Leczinski, le simple échange des duchés de Parme et de Toscane contre les deux Siciles pour les Bourbons d’Espagne et l’obligation de garantir à Marie-Thérèse l’héritage de l’Empire, des conditions telles qu’on aurait dit les Habsbourg vainqueurs et les Bourbons vaincus. Son dessein était clair : elle préparait aux Français des humiliations, ou, s’ils se cabraient, la surprise d’une coalition européenne.
Si Fleury n’eût veillé, la cour de Versailles, celle de Madrid, les ministres de Louis XV et d’Élisabeth Farnèse et les Français eux-mêmes auraient donné dans le panneau. A Versailles, les courtisans parlaient de passer le Rhin et d’aller porter la guerre en Bohême. A Madrid, la reine, enhardie par la conquête facile des deux Siciles, réclamait le Mantouan pour un autre de ses fils, toute l’Italie, comme leur père avait eu l’Espagne. Et le ministre des affaires étrangères, Chauvelin, croyait se préparer de hautes destinées et une large popularité, en favorisant, par des intrigues secrètes avec l’Espagne, toutes ces chimères fatales à la nation, agréables seulement à son goût d’aventures, à ses sentiments anti-autrichiens.
Seul, le vieux cardinal tint tête aux ennemis du royaume ou à ses amis, plus dangereux encore, qui allaient le perdre en le flattant. Le 3 octobre 1734, il concluait, en dehors de l’Angleterre, à l’insu de Chauvelin, une convention préliminaire avec l’Autriche qui déjouait les calculs de l’une, les espérances ambitieuses de l’autre. La France était largement payée de sa peine par l’acquisition de la Lorraine, quoique l’échéance fût retardée jusqu’à la mort de Stanislas, qui devait la recevoir en dédommagement de la Pologne. Ses alliés n’avaient pas à se plaindre : les Bourbons d’Espagne perdaient la Toscane, cédée au duc de Lorraine en échange de ses États, et Parme, mais ils acquéraient les deux Siciles, le plus ancien et le plus riche des royaumes italiens. Les princes de l’Italie eux-mêmes s’agrandissaient aux dépens de l’Empereur, comme ils l’avaient souhaité, le roi de Sardaigne dans le Milanais (Tortone et Novare), les Farnèse, au sud de l’Italie où ils trouvaient enfin une couronne royale. Il y avait bien longtemps que la France n’avait obtenu, pour elle ou pour ses alliés, à si peu de frais, de tels profits.
Sans doute ce ne fut pas l’opinion des Français d’alors : ils ne se consolaient pas d’avoir formé de plus vastes espérances et de les voir brusquement se fermer. Ce n’était point assez non plus aux yeux de Philippe V, largement dédommagé de ce que lui avaient enlevé les traités d’Utrecht, ni de sa femme, d’autant plus âpre en ses ambitions qu’elle était la dernière héritière d’une race éteinte. La politique de Fleury, aussi mesurée qu’heureuse, ne les contentait pas. Il avait fait des concessions aux Habsbourg : c’était clair. Il leur avait laissé la Toscane en échange de la Lorraine ; Parme, l’Italie centrale en dédommagement de l’Italie méridionale et leurs riches domaines de Lombardie, dans le nord. Il leur avait garanti, même pour l’avenir, la possession intégrale de leurs États héréditaires, la Pragmatique Sanction. Mais sa modération avait un objet dont l’importance échappait aux contemporains. Le traité de Vienne (1738), enfin, n’était pas un acte de faiblesse arraché par la peur de la guerre à l’égoïsme du vieux ministre. Il devait être, dans sa pensée très clairvoyante, attentive aux vrais intérêts du royaume, le point de départ d’une politique nouvelle et féconde.
Dès 1737, Fleury en exposait les principes à ses agents. Au duc de Mirepoix, notre ambassadeur à Vienne, il disait : « Sa Majesté vous destine à être l’instrument de ce qui se peut opérer de plus intéressant pour l’Europe entière, l’établissement d’une intelligence et d’une union aussi durables qu’intimes entre le roi et l’empereur. » Pourquoi se combattraient-ils encore ? Les puissances européennes ne leur avaient-elles assez prouvé, depuis quarante ans, qu’elles ne leur permettraient plus de s’accroître aux dépens l’un de l’autre ? Si elles excitaient encore leur jalousie, c’était avec le dessein de s’accroître elles-mêmes à leurs dépens, à la faveur de leurs disputes. De toutes, celle qui avait le plus pratiqué ce jeu et s’y était le plus enrichie, c’était l’Angleterre. Fleury connaissait son système, lui qu’on accusait d’y avoir lié aveuglément celui de son maître. Il ne l’avait pas combattue, tant qu’il avait cru avoir à combattre les Habsbourg, pour ne pas reconstituer la grande alliance, autrefois si funeste à la France. Il crut l’heure venue, en 1738, après avoir pris à l’Autriche tout ce qu’il pouvait lui enlever, de s’unir à elle « afin d’ôter, à l’avenir, aux Anglais toute occasion de reprendre la balance des affaires de l’Europe. » Fleury attendait de la paix de Vienne un avantage autrement considérable qu’une acquisition de territoire, le moyen de délivrer la France du courtage onéreux que l’Angleterre lui imposait depuis 1713, en apprenant à l’Empereur à s’en débarrasser aussi.
Il savait qu’autour de lui les courtisans, les ministres même, le parti des Belle-Isle et des Chauvelin, le désapprouveraient. Mais il était résolu à se passer d’eux comme des Anglais, et il marqua sa volonté par un coup d’autorité. A ses côtés et en secret, Chauvelin continuait ses manèges avec les Bourbons d’Espagne, et contrecarrait avec eux la réconciliation de la France et de l’Autriche. Le 20 février 1737, il était exilé dans ses terres par lettre de cachet : « Vous avez manqué au roi et à vous-même, » lui dit Fleury.
Au-dessus des intrigues de cour, derrière les traditions anti-autrichiennes qui leur servaient d’excuse auprès de la nation, le cardinal saisissait les vrais intérêts de la France et la nécessité d’une politique nouvelle, sinon dans ses principes, du moins dans ses moyens. Il fallait être aveugle pour ne pas voir l’élan et l’esprit d’entreprise qui emportaient alors les Français vers le commerce et les entreprises coloniales.
La paix leur avait fait des loisirs, et ils les employaient à ouvrir des mondes nouveaux, l’Amérique du Nord et l’Inde, à leur influence, à leurs marchands. En vingt ans, vers 1740, ils avaient plus que quintuplé leurs flottes commerciales, enrichi leurs villes et le royaume, développé leur industrie, fondé la Nouvelle-Orléans et des postes sur l’Ohio, créé Karikal et Chandernagor, agrandi Pondichéry. Il n’y avait qu’à regarder cette France, nouvelle par son extension et ses entreprises, les jalousies qu’elle donnait à l’Angleterre, pour comprendre ses besoins et ses dangers. Cela valait mieux, pour servir, guider ses progrès et prévenir ses embarras, que de tenir ses regards attachés sur la France de Richelieu et fascinés par cette grandeur passée.
Fleury, en rapprochant les Bourbons des Habsbourg, en donnant à la France des sûretés en Europe qui lui permissent de suivre au dehors ses intérêts, comme Louis XIV à la veille de sa mort, avait raison contre Chauvelin et la jeune cour. Contraste singulier, qui montrait les vieillards occupés de l’avenir et les jeunes gens de radotages ! Les uns, par préjugé, ramenaient la France au temps malheureux de la Succession d’Espagne, où l’Angleterre faisait la loi à l’Europe. Les autres liquidaient d’avance la Succession d’Autriche, certains que Louis XV, délivré de ce souci, serait, par la reconnaissance de l’Empereur qu’il en aurait aussi délivré, en mesure de régler ses affaires à son gré, pour les seuls intérêts de son royaume.
On le vit bien, en 1739, un an avant la mort de Charles VI. Jalouse de l’Espagne qui, sous la direction de Patino, reprenait conscience de son avenir colonial et de ses forces commerciales, l’Angleterre lui cherchait querelle. Elle prétendait, en vertu des traités d’Utrecht, au monopole du négoce dans l’Amérique du Sud, à la possession de tout le continent du nord. « Nous avons plus de navires dans nos ports que toutes les marines réunies de l’Europe, » disaient à Londres les partisans de la guerre, persuadés que l’Angleterre était assez forte pour imposer ses volontés à toutes les puissances maritimes.
Le moment était venu pour la France de leur prouver le contraire, et l’occasion favorable. Défendre l’Espagne, c’était protéger du même coup notre commerce et nos colonies. L’entreprise était nécessaire et presque assurée du succès : « Il y aurait un beau coup à faire contre les Anglais, s’écriait d’Argenson, tandis qu’ils n’ont pas d’alliés. Nous avons débauché la Suède ; il devient avéré que l’Empereur est de nos amis. La bonne situation présente des Hollandais les attache à nos intérêts. » L’ami de Chauvelin se refusait à faire honneur « au vieux prêtre » qui gouvernait la France de cette situation excellente. C’était pourtant l’effet de sa diplomatie et du traité de Vienne[14].
Qui donc avait procuré au royaume, à la veille d’une lutte décisive, ces amitiés précieuses ? Quel autre que Fleury, à peu près seul, blâmé par Chauvelin, blâmé par la cour, avait pacifié l’Europe jusqu’en Orient par la paix de Belgrade (1739), pour la délivrer du joug des Anglais et mettre un terme à leurs ambitions insolentes[15] ? Plus juste que les Français, un maître en fait de politique, Frédéric II, estimait à son juste prix celle du Cardinal : « Il a relevé et guéri la France. Les Français doivent leurs plus beaux succès à leurs négociations. La véritable fortune de ce royaume, c’est la pénétration et la prévoyance de ses ministres. » Le gros de la nation en avait conscience : « Grâce au cardinal, écrivait Barbier, le roi est le maître et l’arbitre de l’Europe. » Après avoir subi la loi de l’Angleterre, il se préparait, avec le concours des puissances lassées ou menacées aussi par cette domination, à rendre contre elle, devant l’Europe impassible, « un jugement flétrissant ».
A cent ans d’intervalle, et comme Louis XIII, guidé par un cardinal, volontairement économe et pacifique, Louis XV avait, en 1740, mis la France au point d’engager, presque à coup sûr, une lutte qui devait décider de son avenir dans le monde, comme, en 1640, sa lutte contre l’Autriche avait assuré sa prépondérance en Europe. Ce fut, par la vertu d’un bon conseiller, le moment le plus brillant de son règne : c’était aussi l’heure marquée pour la royauté et la France, à l’approche du terme décisif, des grandes défaillances.
Elles se succédèrent depuis, sans interruption, jusqu’en 1774. Tout y concourut, les circonstances, les erreurs de l’opinion publique que Fleury avait redressées, mais non détruites, les intrigues des courtisans qui ruinèrent son autorité et ses conseils, le caractère enfin et les faiblesses de Louis XV.
Par une coïncidence fâcheuse, treize jours après l’ordre donné à la flotte française de se joindre à la flotte espagnole, au lendemain de cette déclaration de guerre à l’Angleterre, l’empereur Charles VI mourait. La question de la Succession d’Autriche se posait. Les princes allemands, le roi de Prusse, les électeurs de Bavière, de Saxe donnaient le signal de la guerre. Les Bourbons d’Espagne, prêts à bâcler leur paix avec les Anglais, allaient reprendre en Italie la suite de leurs desseins, interrompue par les traités de Vienne[16].
Cette prise d’armes en grand contre les Habsbourg parut aussitôt aux Français le moment marqué par la Providence « d’abattre cette grande puissance dont on avait senti, à Paris, les effets si longtemps. » — « Voilà, s’écrie Barbier, transporté d’aise, le plus grand événement qui soit arrivé, dans l’Empire et l’Europe, de temps immémorial. La position du roi est la plus grande qui ait jamais été. » Quelle faute, aux yeux de l’écrivain qui enregistre les sentiments de tous les Parisiens, que le traité de Vienne ! Quelle erreur d’avoir reconnu la Pragmatique ! Il faudrait alors pouvoir diviser les domaines de la maison d’Autriche, s’y tailler une belle part, les distribuer aux clients traditionnels de la France. Trop longtemps cette maison allemande avait usurpé l’empire et la supériorité sur les rois, qui auraient dû appartenir aux Capétiens, aux Bourbons, à la France. Malgré ses faiblesses et ses complaisances pour l’Empereur, Fleury était bien heureux d’avoir assez vécu pour se trouver dans la position flatteuse de donner à son maître et aux Français cette satisfaction suprême d’achever ce que la nation appelait l’œuvre de Richelieu.
Dans cet enthousiasme général, provoqué par le réveil de traditions que son bon sens condamnait, Fleury pourtant était triste. Il voyait ruinée d’un coup, « par le rocher détaché qui roulait, suivant les paroles de Frédéric II, sur ses projets, » l’œuvre de paix européenne qu’il avait patiemment concertée pour délivrer la France du joug de l’Angleterre. En vain essayait-il « de retenir Louis XV sur le mont Pagnotte, » comme disait le jeune roi à ses chasseurs qui le pressaient de se mettre en chasse contre Marie-Thérèse. En vain assurait-il à l’ambassadeur d’Autriche qu’il observerait fidèlement les engagements du traité de Vienne. Il lui faisait, en même temps, le triste aveu de ses inquiétudes et de son impuissance : « Je suis, comme dit l’Écriture, in medio pravæ et perversæ nationis. »
En cet embarras, le pauvre cardinal n’avait qu’une ressource, l’appui et la volonté du roi que la France respectait et aimait, au moins autant que ses traditions. « Quand un grand roi ne veut pas avoir la guerre, il ne l’a pas, » disait-il sans cesse à Louis XV. Pendant quelques mois, son élève, docile encore, écoutait et répétait la leçon aux courtisans indignés. Au début de 1741, il se livrait à d’autres conseils. L’influence de Fleury était ruinée.
C’est le moment décisif de notre histoire au dix-huitième siècle. Toute la cour, comme la nation, conspirait contre la politique du Cardinal. Vraiment, il avait fait un beau travail d’avoir ménagé ainsi l’Autriche par des promesses antipatriotiques, et engagé la France dans une guerre maritime, négligeant l’essentiel pour le superflu : « Un cardinal avait frappé à mort la maison d’Autriche ; un autre cardinal, si on le laissait faire, allait la ressusciter. » Chauvelin, dans son exil de Bourges, devait être bien content des résultats de cette plate et servile administration. Quelle belle revanche ! Il fallait la lui donner complète : « Il nous faudrait M. de Chauvelin, s’écriait d’Argenson. » — « Ses actions remontent, » écrivait Barbier. Le roi, avec toute la cour, finit par passer lui-même à l’adversaire de son premier ministre. Il le fit en secret : mais la guerre contre l’Autriche fut décidée.
Depuis le livre piquant de M. de Broglie sur le Secret du roi, c’est une opinion acceptée que Louis XV, par sa diplomatie secrète, a tenté de réparer les fautes de sa diplomatie officielle : « Il a déguisé ce qu’il avait de meilleur en lui. C’est dans une correspondance chiffrée qu’il épanchait tout ce qui restait au fond de son cœur de sentiments dignes du trône. »
Nous nous faisons de ce secret une autre idée, en le prenant à ses origines, lorsqu’il se forma, pour le malheur de la France, contre la diplomatie de Fleury. A beaucoup de vices dont on a fort parlé, Louis XV en joignait un, qui est moins connu, et qu’il avait peut-être acquis à l’école du Régent, la dissimulation. « Ce prince, quoique fort jeune, disait en 1723 un diplomate étranger, est très dissimulé. » Les trahisons dont il avait été de bonne heure entouré l’avaient préparé à en commettre à son tour : ce fut son excuse et l’origine de son Secret. Avec des inférieurs, son premier valet de chambre, Bachelier, un commis de ministère, Pecquet, et des courtisans jaloux de parvenir ou de revenir, Chauvelin et Belle-Isle, Louis XV forma entre Paris et Bourges un ministère occulte qui « fit la barbe au cardinal ». Fleury ne le trouva plus docile à ses instructions : « il y avait des prises entre eux sur les affaires d’Allemagne. »
Jusqu’à sa dernière heure pourtant le Cardinal lutta, défendant pied à pied son autorité, sa politique, les intérêts véritables du royaume. Ce fut la partie de son ministère la plus calomniée, et pourtant la plus digne. Au mois d’octobre 1740, il fit arrêter et mettre à la Bastille Pecquet, le dépositaire du secret royal. Au début de 1741, il fit de vifs reproches à Louis XV de la défiance qu’il lui marquait. Lorsque la diplomatie secrète fut pourtant assez forte pour déterminer Louis XV à intervenir dans les affaires d’Allemagne, Fleury s’efforça de limiter cette intervention à l’élection impériale, refusa d’envoyer des troupes contre Marie-Thérèse, et lui garantit encore ses États. Chaque défaite de son autorité lui suggérait l’idée d’une nouvelle précaution. Au mois de mai 1741, il n’était plus « le maître de régler la danse » : les jeunes gens, Frédéric II, Louis XV, ses courtisans, Belle-Isle en tête, s’entendaient à Nymphenbourg (4 juin 1741) pour prendre leurs satisfactions. Fleury, qui prévoyait que la France « paierait les frais de la fête », s’arrangeait pour qu’elle ne fût ni longue ni coûteuse. Il s’était efforcé d’en écarter les puissances maritimes. Il avait retenu les flottes destinées contre l’Angleterre, et promis au roi, électeur de Hanovre, de respecter ses États allemands (27 septembre 1741).
Il ne commandait plus, sans doute. L’autorité allait à Belle-Isle, le premier acteur de cette pièce montée dans les coulisses contre son avis, ses plans, pour le plaisir du roi, de la cour et de la nation elle-même. Le vieux Cardinal aurait eu mauvaise grâce à combattre de front la faveur de ce jeune homme général, diplomate, stratégiste, dont les succès avaient toute l’Allemagne pour théâtre : « Vous êtes l’arbitre de la Germanie, écrivait Maurice de Saxe au marquis. Vous disposez du sort des empires et des royaumes. Jamais mortel, depuis les Romains, ne s’est trouvé en pareille passe. »
Lorsqu’en un tour de main, l’auteur de ce hardi compliment, engagé par Louis XV, fit entrer l’armée française à Prague, à la barbe des Autrichiens, lorsque Belle-Isle eut fait de l’électeur de Bavière un empereur et un roi, ce fut, à la cour, du délire. On ne remarquait pas la trahison de Frédéric II à Klein-Schnellendorf (octobre 1741). De Versailles on ne voyait, en Allemagne, que la maison d’Autriche déchue de l’Empire et démembrée, et les princes allemands, amis de la France, redevables à sa politique et à ses armes de la victoire qu’elle leur préparait depuis un siècle. Et chacun de reporter sur Belle-Isle l’honneur de ces succès flatteurs pour la nation. « Il avait eu un système pour les affaires d’Allemagne. » Il avait incarné la tradition nationale. « Mangeant peu, dormant peu, mais pensant beaucoup, il n’avait qu’un mot à dire pour en imposer à notre petit peuple de ministres. » Ce mot glissé à l’oreille du roi adroitement, cette formule magique qui avait décidé de la guerre, ce système inspiré à Belle-Isle par la tradition plus que par la réflexion, avaient pourtant, moins que l’on ne se l’imaginait, réalisé les rêves dont il s’enivrait.
Par sa prévoyance, qui ne lui procurait encore qu’ingratitude, Fleury avait trouvé le moyen de faire d’une mauvaise entreprise une affaire honorable, et tout au moins inoffensive. Il avait laissé à tous ces enfants, roi, courtisans, Français, le hochet qu’ils voulaient, veillant à ce qu’il ne les blessât point. Limitée à l’Allemagne, la guerre les avait amusés pendant un an, au gré de leur vanité, sans dommages[17].
Mais il était difficile qu’elle se prolongeât, et ne s’étendît point. L’Angleterre, qui avait tant profité des guerres continentales, se préparait à chercher dans celle-là de nouveaux profits : « Il faut maintenant travailler à la paix, ou tâcher que la France, après tant de peines et de dépenses, en retire quelque avantage, » écrivait Fleury, en janvier 1742, à Belle-Isle qui ne l’entendit point. Le lendemain, Walpole quittait le ministère, et Carteret, son successeur, se déclarait pour l’Autriche, lui procurait l’alliance des Provinces-Unies, des troupes, et s’efforçait de la réconcilier avec la Prusse, pour entraîner contre les Français toute l’Allemagne et toute l’Europe. Cette intervention de l’Angleterre aboutit au traité de Breslau (11 juin 1742). Frédéric II refusait encore à l’Angleterre une attaque contre les Français en échange de la Silésie qu’elle lui procurait tout entière. Il les abandonnait du moins, tout seuls, au fond de l’Allemagne, loin de leurs frontières, aux ressentiments de l’Autriche délivrée de ses menaces, reconstituée par l’énergie de Marie-Thérèse et les subsides de l’Angleterre. La leçon était dure : peut-on nier qu’ils ne l’eussent méritée par leur ignorance de tout ce qui s’était accompli en Allemagne depuis cent ans et en Angleterre après la paix d’Utrecht ?
Le pis fut qu’ils la reçurent sans la comprendre. Quand, revenus de leur rêve, ils virent Prague se rendre malgré l’héroïsme de Chevert, et Belle-Isle ramener de Bohême son armée décimée par le froid et la misère (déc. 1742), ils accusèrent le maréchal qui avait conçu, puis compromis ce beau dessein. Ce fut surtout à Fleury qu’ils s’en prirent : n’était-ce pas lui qui, pour avoir voulu gouverner à un âge où l’on ne gouverne plus, par sénilité et par méchante envie, avait sacrifié la France ?
On raconte qu’à la nouvelle de la paix de Breslau, en présence de l’Angleterre hostile, le cardinal fondit en larmes. Il avait alors quatre-vingt-dix ans. Au lieu d’achever cette longue vieillesse dans l’éclat d’une gloire à laquelle il touchait presque en 1740, il se voyait, lui et la France, précipités dans des aventures qu’il avait prévues et vainement essayé de prévenir. « L’estomac ne va plus, dit un ambassadeur prussien qui le voyait de près, les ressorts sont usés. La vue baisse beaucoup, il n’entend plus. » A l’approche de la mort, et d’une guerre générale qu’il avait retardée pendant dix-sept ans, Fleury sentait doublement son impuissance. L’esprit, en lui, se soutenait encore, et le soutenait. Peut-être prévoyait-il l’abîme où allait la France, et le jugement partial auquel il laisserait sa mémoire exposée. Que ce fût patriotisme ou ambition, il se raidit une fois encore. « Il se ranima le plus qu’il put, » le mot est d’un contemporain, pour tenter un dernier effort, où l’histoire n’a vu qu’une dernière faiblesse.
« La paix à quelque prix que ce soit, » écrivait à Belle-Isle, le 21 juin 1742, Amelot au nom de Fleury. Il n’y avait pas à la demander aux Anglais, trop heureux d’avoir détaché Frédéric II de notre alliance, « devenus trop hautains. » Mais peut-être Marie-Thérèse comprendrait-elle, comme son père en 1737, qu’elle n’avait pas intérêt à poursuivre une guerre pour le seul profit de ces alliés égoïstes qui avaient tant de fois sacrifié l’Autriche et, récemment encore, au traité de Breslau ?
Fleury s’efforça de la convaincre : certes, l’humiliation était grande pour la France d’implorer la paix d’une reine à qui elle avait déclaré, en 1741, une guerre inexpiable. Les Français n’auraient pu supporter l’idée d’une pareille démarche. Fleury la fit à l’insu du roi et des ministres. Il écrivit secrètement à Vienne, le 11 juillet 4742, avec l’espoir de désarmer l’impératrice. Déterminée par les conseils ou les menaces de l’Angleterre, par ses rancunes aussi, Marie-Thérèse n’écouta point la prière du cardinal, et la livra aux gazettes qui la publièrent. « Quelle huée et quelle surprise ! » Il parut que Fleury était tombé en enfance : depuis il ne s’est pas relevé de la honte de cette démarche humiliante et stérile.
La honte pourtant n’était pas pour lui, mais pour les auteurs de la diplomatie secrète qui avaient réduit les ministres officiels à user des mêmes moyens pour défendre les intérêts de la France. Depuis trois ans, un combat s’était engagé entre le Secret du roi et la politique de Fleury, plus dangereux encore pour le royaume que la lutte contre la maison d’Autriche. C’était là le vrai mal dont souffrait et devait longtemps souffrir la France : par un dernier effort, le cardinal voulut l’en guérir. Il dénonça à Marie-Thérèse les intrigants qui avaient fait autant de tort aux Français, à Louis XV qu’aux Habsbourg. Il la supplia de l’aider à déjouer leurs ambitions et leurs calculs, comme il avait déjoué en 1737, avec Charles VI, les manœuvres de Chauvelin. Qu’elle y consentît, et une fois encore il aurait servi la France, en ruinant les intrigues qui la perdaient.
« Plus il avançait dans sa carrière, dit un contemporain, plus il devenait soupçonneux et jaloux, voulant tout faire par lui-même. » Plus il avait raison de l’être : au moment où il s’efforçait de panser les plaies qu’avait faites au royaume le secret de Belle-Isle, alors que ce secret était condamné par les résultats même, un autre naissait entre le duc de Noailles et Louis XV, le 20 novembre 1742, pour étendre aux Pays-Bas la guerre que le cardinal avait voulu arrêter. Après les jeunes gens, les vieillards, en qui l’âge n’avait pas éteint les ardeurs de l’ambition, employaient l’intrigue pour séduire Louis XV par les souvenirs glorieux du règne de son grand-père. Il leur fallait des conquêtes en Flandre, au risque de reconstituer la grande alliance de 1701 et pour le plaisir de la combattre. Ce n’était pas seulement la vie de Fleury qui était condamnée à la fin de 1742, c’était sa politique, le gouvernement et les intérêts de la France, sacrifiés pour longtemps à d’aveugles traditions, au Secret du roi.
Pendant deux ans, après la mort de Fleury, la tradition dicta toutes les démarches de Louis XV. Comme son aïeul, il n’eut plus de premier ministre, et il eut des maîtresses affichées. Il alla commander ses armées, préférant la guerre de sièges aux entreprises risquées. Le maréchal de Noailles, dépositaire des papiers de Louis XIV, lui proposait de belles instructions qu’il plaçait sous le patronage du grand roi et de Mme de Châteauroux, la maîtresse de son petit-fils. Singulier procédé d’un ambitieux, homme de bien et nourri des traditions, qui peint l’état d’esprit de ces courtisans prêts à employer auprès d’un roi sans volonté ni dignité tantôt l’intrigue, tantôt la vertu magique des grands souvenirs de la monarchie.
Jamais le mal qu’avait combattu Fleury, sans succès, ne fit plus de ravages qu’aussitôt après sa mort. Il n’y eut plus de premier ministre. Mais, comme il n’y avait pas de roi, il n’y eut même plus de gouvernement. Autant de politiques à Versailles que de personnes admises dans la confiance de Louis XV. Le Secret de la favorite d’abord, qui poussait son amant à une guerre offensive en Flandre pour lui faire cueillir des lauriers faciles. Et le roi mena en Flandre une campagne de sièges (1744) inutile, tandis que les ennemis envahissaient l’Alsace.
Le cardinal de Tencin formait une autre intrigue à Versailles, au profit des Stuart qui lui avaient procuré le chapeau : en janvier 4744, la France fournissait des vaisseaux au prétendant Charles-Édouard et se privait d’un général de premier ordre, Maurice de Saxe, pour une entreprise condamnée d’avance.
Maurepas prenait les intérêts des Espagnols, et, sans rien demander pour la France, leur promettait, le 25 octobre 1743, le Milanais et le Parmesan pour l’infant don Philippe, Gibraltar, Minorque, la Géorgie qu’on enlèverait, par une guerre à outrance, à l’Angleterre. Maurepas voulait avoir sa guerre sur mer et continuait avec l’Espagne les manœuvres de Chauvelin. Il semblait vraiment qu’en l’absence d’une volonté capable de servir la France, les ambitions des courtisans allassent chercher dans les débris de la politique française, au hasard, toutes les affaires litigieuses qu’elle avait eu autrefois à débattre avec l’Europe.
Et pourtant, avant d’aller provoquer l’Angleterre en Flandre, aux colonies, en Amérique, dans la Méditerranée, en Espagne, Louis XV n’aurait-il pas dû songer à régler son compte avec l’Allemagne ? Le maréchal de Noailles l’en pressait : il invoquait la tradition, mais de la même manière que les autres courtisans. Général, chargé de la guerre en Bavière, il entretenait avec le roi une correspondance secrète qui lui permettait de blâmer et de critiquer son chef hiérarchique, le ministre de la guerre, d’Argenson. Et, tandis qu’il adressait à Louis XV de longs mémoires sur le gouvernement et la politique étrangère, il se faisait battre à Dettingen (1743), laissait l’Alsace, la Lorraine ouvertes aux entreprises des Impériaux et perdait, en 1744, l’occasion de les battre. Si Frédéric II n’était pas rentré en campagne (1744) pour rétablir entre la France et l’Autriche un équilibre qu’il jugeait nécessaire à sa sécurité, la France aurait payé bien cher la négligence de son roi, les intrigues de la cour, et son culte pour une politique dont elle ne comprenait pas le danger[18].
Un instant il parut que l’excès même du mal allait suggérer à Louis XV un remède salutaire. Il eut l’idée d’appeler au ministère des affaires étrangères un diplomate de l’école de Fleury, son meilleur collaborateur, l’auteur de la paix de Belgrade, le marquis de Villeneuve. Par malheur, celui-ci refusa d’exposer sa vieillesse aux mésaventures qui avaient troublé celle du cardinal : à son défaut, le choix du roi tomba sur le marquis d’Argenson.
Ce n’était pas lui qui pouvait mettre un terme aux contradictions où les intrigues de la cour avaient jeté la politique française. D’Argenson était la contradiction faite homme, non par défaut, mais par excès d’intelligence et de réflexion. Les idées les plus opposées lui plaisaient tour à tour, pourvu qu’il pût y mettre la marque de son esprit. Il allait d’un système à l’autre, avec autant de conviction que d’aisance. En 1744, il avait à choisir entre la continuation de la guerre ou la paix. Il préférait la paix : la France n’avait plus de conquêtes à faire. Elle était « assez forte pour s’en passer, assez juste pour n’en pas souhaiter. » Mais, comme sa puissance même lui donnait le moyen d’imposer le respect des faibles aux puissances ambitieuses, il continua la guerre contre l’Autriche qui lui semblait la plus dangereuse de toutes. On le vit réunir des congrès à Paris, à Bréda, à La Haye et rejeter, après Fontenoy (1745), l’occasion qu’il eut de terminer le conflit en traitant directement avec Marie-Thérèse, épuiser la France enfin sous prétexte de la rendre l’arbitre de l’Europe.
Dans son temps, d’Argenson fut une exception qui, cinquante ans plus tard, n’eût pas paru telle. Pour les formes, comme pour le tour et le fond des pensées, on retrouve en lui le précurseur des hommes de la Révolution. Sa politique est la leur : il rêvait une France conquérant le monde d’une manière désintéressée, pour y établir la justice, des nations soumises au code européen de Henri IV et de l’abbé de Saint-Pierre. Il fit la guerre au delà des Alpes pour y former un corps italique : il n’y eut pas de difficultés qu’il ne cherchât aux Bourbons et aux Farnèse d’Espagne, pour écarter de l’Italie ces conquérants, quoique l’Espagne fût notre alliée et une ressource au moins contre les Autrichiens. Et de même en Allemagne : de plus en plus aimable avec Frédéric II, à mesure qu’il nous trahissait davantage, il avait rêvé de le réconcilier avec l’électeur de Saxe. Pour gagner Auguste III, il lui livrait la Pologne et mariait sa fille au dauphin : il voulait ainsi de tous les princes d’Allemagne délivrés de la maison d’Autriche former une nation.
Entre ses mains, la politique française fut pendant trois ans incohérente et vaine. Elle s’obstinait, sur certains points, à poursuivre une tradition condamnée ; sur d’autres, en Pologne et en Espagne, elle l’abandonnait. En tout cas, elle n’était plus réglée par les intérêts du royaume, mais par des systèmes contradictoires, plus dangereux encore que des préjugés. Les victoires de Maurice de Saxe à Fontenoy (1745), à Raucoux (1746), à Lawfeld (1747), la conquête de la Belgique, la prise de Berg-op-Zoom, l’entrée des Franco-Espagnols à Gênes, dans le Milanais et le Parmesan (1745-1746), cachaient aux Français les désastres de nos flottes, l’invasion de la Bretagne et de la Provence, la chute de Louisbourg (1745) et les dangers que courait aux Indes l’empire formé par Dumas et Dupleix[19].