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Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) cover

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)

Chapter 48: CHAPITRE DERNIER
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About This Book

A detailed political and social chronicle of the royal court during the mid-18th century, reconstructing the intimate workings of the monarch's private cabinet, family networks, and favorite courtiers. The narrative draws on memoirs, journals, and diplomatic papers to show how personal alliances and family interest shaped policy, constrained ministers, and influenced foreign and military outcomes. Emphasis falls on careful chronological reconstruction and citation, presenting daily Versailles life, power brokering behind closed doors, and the gradual erosion of effective authority through patronage, intrigue, and misplaced confidence in advisers.

CHAPITRE DERNIER

CREDO DU XVIIIe SIÈCLE
1720-1757

Le grand coup de Rosbach frappait, non-seulement la Pompadour, mais le Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mère, le Dauphin venger Dieu. C'est par là que l'Autriche les avait pris, par là que l'amie de l'Autriche, gouvernante des enfants de France, madame Marsan, née Soubise, avait poussé son frère. Le Dauphin, fort peu Autrichien, le fut dans cette année 1757. Il eut le charitable espoir qu'on avait, en se mettant dix contre un, d'exterminer l'impie.

Voltaire, la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son Rosbach. C'est l'Essai sur les mœurs. Livre immense, livre décisif, qu'on attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire le quitta (1753), laissa publier la copie incomplète qu'il avait dans les mains. Elle fut à l'instant réimprimée partout. L'ouvrage ne parut complet, dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tiré du premier coup à un nombre inouï (7,000), il inonda l'Europe, la remplit de lumière. Mais ce qui est bien plus, ce livre, plein de vie et d'initiative, en donne à tout le monde. Il commence une enquête immense sur l'histoire, qui ne s'arrête plus. Le siècle marche dès lors dans un chemin nouveau, toute la grande armée historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et Robertson, Jean de Müller, etc. D'une part les critiques, et de l'autre les narrateurs, la philosophie de l'histoire, les Turgot, et les Condorcet.

La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle envahit l'Europe. Le cycle varié de ses grands écrivains, très-harmoniques entre eux, répond aux besoins variés, aux sentiments des nations. Montesquieu gagne l'Angleterre, à ce point qu'il y fait Blakstone. Buffon, dans sa solennité, inaugure en Europe les études de la nature, Diderot la critique inspirée et des arts et de toute chose.

Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France, c'est l'avidité, le respect, j'allais dire la religion, avec laquelle l'Europe l'accueillait dans son œuvre mêlée, énorme et indigeste, de l'Encyclopédie. Rien ne donne aujourd'hui l'idée d'une telle chose. Tant de milliers de souscripteurs pour un livre si lourd, si cher.

Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme. Bonne nouvelle? l'année de Rosbach, le septième volume a paru. L'Europe en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, Diderot, beaucoup d'autres saisissent, commandent l'attention. De l'article Genève qu'a donné d'Alembert, une révolution va sortir, le grand schisme encyclopédique.


C'est un sot préjugé, malheureusement fort répandu, qu'avant cette réaction le siècle avait flotté, divagué de côté et d'autre. Erreur. Il a marché très-droit.

Qu'on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait été cette voie.

1.—L'ACTION.—MONTESQUIEU, VOLTAIRE.

Le point de départ est l'arrêt de Montesquieu (dans la 117e des Lettres persanes) sur le catholicisme «qui ne peut durer cinq cents ans.»

Il n'eut jamais d'éclipse plus forte que sous la Régence. On ne le combattit pas; on l'oublia.

Le jugement de Dieu, qu'il attestait toujours, avait deux fois prononcé contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis XIV, il paraissait fini. Il l'était bien plus en lui-même, ayant dans l'Unigenitus condamné l'Évangile, et les propres mots de Jésus.

Montesquieu ne s'amuse pas à faire la petite guerre, noter tel scandale, tel abus. Il va à la vraie question: Si le catholicisme meurt, est-ce un effet de ses abus qui l'écartent de l'Évangile? ou l'effet naturel, nécessaire, du principe chrétien?—Quel est-il, ce principe, et quelle est sa portée?

Regardant l'avenir, dédaignant le présent et méprisant ce monde, condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est essentiellement stérile et dépopulateur (Lettre 144).—Il est le père des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, si fort en Égypte, en Syrie, avant Jésus, plus fort dans la mort de l'Empire, ce grand tombeau des nations. Au monde défaillant qui n'agissait plus guère, qui n'espérait plus rien, il interdit l'espoir, défendit l'action.


Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c'est: «l'action

Voltaire, dans ses Lettres anglaises et la lettre contre Pascal, dit la grande parole, le moderne Symbole: «Le but de l'homme est l'action.»

Nous avons vu Voltaire à ce très-beau moment, qu'on pourrait dire son moment stoïcien, quand, pauvre, ruiné, au retour d'Angleterre, il était caché près Paris.

Aux jérémiades amères de Pascal sur les maux de l'homme, il répond noblement: «L'homme est heureux... Je suis heureux.»

Comment heureux? Par l'action.

L'action, but souverain de l'homme; avec ce mot il n'était plus besoin d'épigrammes, ni de petits combats. Cela renvoyait au néant les dogmes de l'inaction, de la contemplation stérile.

Le but, entendez-vous? ce n'est pas le plaisir; ce n'est pas l'intérêt (à vous! Helvétius, Holbach! À vous, les modernes écoles de la matière et du plaisir).

Voltaire se croit sensualiste et disciple de Locke. Il ne l'est point au fond. Il se sépare très-bien de lui et de tous ceux qui croient la morale variable, qui ne reconnaissent pas une règle identique d'action.

Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la crédulité d'admettre que les Mingréliens s'amusent à enterrer vifs leurs enfants. «Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui tint au P. Maurice ces beaux discours en langue brésilienne, que Locke a la simplicité de redire.»

Et il n'est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre Frédéric, il proclame la liberté de l'action.

«La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» Plus on a la santé morale, plus on croit à la liberté. Le fataliste est un malade.

C'est un état artificiel, contre lequel protestent la conscience et la liberté intérieure.

Tout cela, beau en soi, l'est encore plus dans la situation. Il soutient cette thèse contre un homme qui va régner, le jeune prince de Prusse (1737-1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme qui endurcit le cœur. «Au nom de l'humanité, daignez penser que l'homme est libre.»


La morale héroïque se prouve par les actes et les œuvres, la liberté par l'énergie.

Frédéric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept Ans, fut converti par la victoire. Déjà vieux, il avoue (1771, 16 septembre) que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison.

Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excès des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et par ses écrits.

Voltaire, les recevant (1744), lui écrit: «Beau génie, j'ai lu, j'ai admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous m'affermissez...»

À 30 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de concentration stoïque, dans l'enivrement d'énergie où le jeta la lecture de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il était alors: stoïcien à lier, désirant un malheur pour s'assurer de sa force intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui de la force expansive qui dit: À tout prix l'action.

Là il est justement l'opposé de Pascal et du christianisme, de la morale d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les passions comme aiguillons puissants de notre force active.

D'autres aussi, non moins anti-chrétiens, admettent la passion, mais l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degré pour s'élever, un escalier qui monte à la grandeur, aux nobles résultats qui serviront le genre humain.

Cette forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l'orateur), en écrivant à Vauvenargues (du même âge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutôt qu'en frère. Il l'appelle: «Mon maître.» Ce qui surprend bien plus, c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs, nul n'ait ri de la vie recueillie, des mœurs graves et pures de ce singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que du respect.

Écoutons-le: «Blâmer l'activité, c'est blâmer la nature. Le présent nous échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant. Il faut marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent... L'activité qui détruit le présent, le rappelle et le reproduit.» (II, 94, éd. 1757.)

Et ailleurs, ce mot si fécond: «Agir n'est autre chose que produire. Qui condamne l'activité, condamne la fécondité. Chaque action est un nouvel être qui commence ce qui n'était pas.»

Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à l'armée. Il languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il se dit: «C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et par ses sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé d'étendre au dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une manière inconnue aux esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et marchent en dormant, ces derniers ne connaissent pas cette suite impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vif sentiment dans le cœur des hommes profonds.»

Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme souveraine sait et lancer et retenir le char, créer à l'action refoulée le champ illimité de l'activité intérieure,—qu'elle peut dire au monde: «Je suis un monde aussi.»

Que de coups l'accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait coûté son ami, un jeune élève aimé, créé de sa pensée. Il quitta le service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voilà gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes, gelées à la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela, poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore par-dessus ces maux!

Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de cœur. Il va, vient, court, à Paris, à Versailles. Il intéresse les puissants à la publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine elle-même. À ce moment où il entrait en cour, s'agitait tellement, il a du temps pour le malade.

Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de cette mansarde derrière l'École de médecine. Plusieurs en profitaient; le jeune, l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'âpre chef des batailles parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. «Je l'ai vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes, et le plus tranquille.»

Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d'une famille catholique (avec une mère très-dévote, une sœur carmélite, etc.), d'autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe (anti-chrétien) de l'action, du bon emploi des passions, était-il combattu, avait-il des agitations? Souffrait-il d'être double ainsi? Rien ne l'indique. Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume des exercices de jeune homme, qu'il eût mieux valu supprimer et qui le feraient croire chrétien, donc opposé à sa propre doctrine. Un morceau vigoureux écrit de main de maître, et certes dans son âge de force (l'Imitation des pensées de Pascal), dément entièrement cette idée. Il est d'un parfait voltairien.

Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a raconté de sa mort. Voltaire alors n'était pas à Paris, mais il y fut présent par son alter ego, l'excellent d'Argental, le même qui avait assisté mademoiselle Lecouvreur. Un Jésuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit après son départ les vers de Bajazet:

... Cet esclave est venu.
Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.

On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste contre le raisonnement l'autorité du sentiment, de la nature, du cœur, est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, très-grande différence, il est bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de Job, dans ces infirmités déplorables, cette destruction, il gémit, il est vrai, se plaint... des maux d'autrui.

Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir, pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu'il n'avait pas vu au Midi.

Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le grand torrent, le monde et la foule affairée. Mais de côté et d'autre, aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants, muets, étouffant leur douleur. C'est à eux qu'il voudrait aller, eux qu'il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint de les blesser; il les laisse passer à regret.

Ailleurs, un aveu adorable: c'est que, tant malheureux qu'il soit, l'homme n'en sent que mieux toutes les misères des autres hommes... «Comme si c'était sa faute qu'il y eût des hommes plus malheureux encore. Sa générosité s'accuse de tous les maux du genre humain.»

Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître Voltaire, le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin même dans son Désastre de Lisbonne, l'égara, lui fit croire au désordre de la nature, lui en cacha l'ordre profond.

Mais elle est admirable dans l'Essai sur les mœurs. Sous forme légère et critique, elle anime partout ce beau livre. Partout on est heureux d'y retrouver le sens humain.

Bien mieux que Montesquieu[42], il pose: que, si la coutume diffère selon les lieux et les climats, tout ce qui tient au fond de la nature est le même et ne varie pas. L'homme a toujours vécu en société, et cette société dure sur deux bases: justice et pitié.

Plus vieux, il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit globe à ceux qu'on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. Partout même morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de mémoire, je crois, assez exactement:

«Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre être qui souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. Si, dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par son père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable envers tous les globes.»

2.—L'ACTION UNIVERSELLE.—DIDEROT.

L'ouvrier naît au XVIIIe siècle, et la machine au XIXe. Notable différence. Les œuvres industrielles, l'ameublement surtout, les arts de décoration intérieure, portent alors l'empreinte vive de la main de l'homme, souvent exquise et délicate, parfois quelque peu indécise, avec certains légers défauts qui ne sont pas sans grâce, indiquant que la vie a passé là, l'émotion, et que l'œuvre en palpite encore.

Les formes convenues du siècle de Louis XIV s'étaient imposées à l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire extérieures: architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se créent sous la Régence, qui atteignent bien plus le dedans. Ils pénètrent, se glissent, semblent des confidents d'amour et d'amitié. Ils ne méprisent rien, donnent aux menus détails d'intérieur, à cent choses d'utilité (fort grossières sous Louis le Grand) un charme singulier. Toute la vie en est ennoblie. Au plus caché boudoir des princesses étrangères, l'ameublement intime, le négligé d'amour, la vie mystérieuse, tout est création de la France. Ce génie d'industrie, qui sent et prévoit tout, sert les raffinements solitaires et la coquetterie sociale, les goûts de l'intérieur et l'aimable vie de salon.

En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Régence, Oppenord, Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentèrent une grande chose: féconder l'art par la nature, marier avec charme les formes si diverses de la végétation et de la vie marine, les feuilles, oiseaux, coquilles; exploiter mille espèces de fleurs, de coraux (autres fleurs); sortir de la pauvreté sèche des trois ou quatre types maussades où s'est tenu le Moyen âge. Ils en firent des essais, allèrent (on peut le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrés avec bien plus d'audace si l'Histoire naturelle, maîtrisée par Buffon, n'eût été immobile dans ses descriptions solennelles, si déjà elle eût eu le génie des transformations qui doit un jour changer les arts. Lamark, Geoffroy, Darwin, s'ils avaient été nés déjà, auraient ouvert un champ immense au génie de nos Oppenord.

L'art était jusque-là chose d'église, se répétant toujours, ou ridiculement bouffi, aux apothéoses royales, aux plafonds de Versailles. Mais tout à coup voilà qu'il est partout. Il devient social. Il crée une société. Il n'est plus une école ou une académie; il est un peuple. Un grand peuple sans nom a poussé sous la terre, de fine main, par qui le métier devient art. Il est même juste de dire que le sculpteur, le peintre, ne sont pas alors en progrès. C'est bien plus en ces arts appelés des métiers, que le siècle fleurit de grâce et d'invention.

Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conçoit, exécute. Ce n'est ni Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans son cinquième étage, il est un créateur. Sans secours, sans machine et presque sans outil, il est forcé d'avoir du génie dans les doigts. Que d'efforts, de pensées, de combinaisons solitaires, avant que le chef-d'œuvre aille au bout de l'Europe faire admirer les arts français!

Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter à lui un Esprit, qui aime et sent tout, qui pénètre ses habiletés, ses procédés, qui lui trouve une langue pour cent choses innommées, lui explique son art à lui-même. C'est le pantophile Diderot.

Voltaire l'appelle Panto-phile, amant de toute la nature, ou plutôt amoureux de tout.

Il n'est pas moins Pan-urge, l'universel faiseur. C'est un fils d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux métiers et aux arts.

De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai Prométhée. Il fit plus que des œuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France encore, par la voix solennelle de Gœthe.

Grand spectacle de voir le siècle autour de lui[43]. Tous venaient à la file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, ils en sortaient de flamme. Et, chose merveilleuse, c'était la libre flamme de la nature propre à chacun. Il fit jusqu'à ses ennemis, les grandit, les arma de ce qu'ils tournèrent contre lui.

Il faut le voir à l'œuvre, et travaillant pour tous. Aux timides chercheurs, il donnait l'étincelle, et souvent la première idée. Mais l'idée grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? Il leur donnait le souffle, l'âme chaude et la vie par torrents. Comment réaliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophète, il était tout à coup, pour les tirer de là, ouvrier, maçon, forgeron; il ne s'arrêtait pas que l'œuvre ne surgît, brusquement ébauchée, devant son auteur stupéfait[44].

Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais, Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de Raynal.

Un torrent révolutionnaire,—on peut dire davantage,—la Révolution même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre, «de Diderot jaillit Danton.» (Aug. Comte.)

«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.

Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses Essais, ses vues sur l'action, Diderot publia ses Pensées, où il dit un mot admirable. Il demande que Dieu ait sa libre action, qu'il sorte de la captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, remette en tout la vie divine:

«Élargissez Dieu!»

Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à ce mot: «Dieu le veut.»

«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est impie.—Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire concurrence à Dieu.—Et la médecine? défiance et défaut de résignation, l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.»

Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais, coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers l'espace et le temps, il fallait écarter le Dieu faux d'inertie,—affranchir le Dieu mouvement.

Après la longue mort des trente années dernières du règne de Louis XIV, il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. Dieu s'élargit, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. Des lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint force vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent monter.

Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux réclamèrent, dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais animaux (Peyssonnel). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, dirent aimer et avoir des sexes (Vaillant).

Les insectes (par Réaumur) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son art.

Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, va montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant vers chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle fonction.

Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au XVIIIe siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, et qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces simples, ces innocents, pour lui, c'est s'élargir, reprendre sa libre action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les sophistes, ces impies, l'avaient exilé.

Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant d'êtres, hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est beau, grand! Dieu partout?

Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces forces délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de vivre de la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de les gêner par un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint pas, s'efface.—Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le grand Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné ou voilé.

Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!

Qui aime à ce point toute chose,—par l'amour de la vie locale,—perdra le sentiment de l'Unité centrale.

En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour qui liait toute chose.

Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement de la vie!...

Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,—hélas! l'animal monde, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute profonde va-t-il tomber, cher Diderot!

Ses Pensées sont brûlées (1746).—Sa Lettre sur les aveugles (1749) le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.

De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette tour, malgré la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y ont passé. Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois, nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.»

Lui-même s'est dépeint à merveille. Né à Langres, lieu haut et de vents éternels, qui d'heure en heure va du calme à l'orage, il dit: «Ma tête est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours.» Un coq, disons-le, d'un œil d'aigle qui plane et voit au loin, pressent de tous côtés les vents de l'avenir.

C'est l'an 1749 (juillet), l'avénement de Mesdames, et le triomphe du Clergé. Le roi accorde aux prêtres une razzia des gens de lettres. Sous le prétexte d'athéisme, on loge au donjon Diderot.

Cent ans plus tôt cela mène au bûcher. Vallée, Vanini, Théophile furent sans pitié brûlés. Que d'autres, pour des riens, furent enterrés vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grève. Je n'ai pas dit les fosses pleines de rats, où Renneville eut le nez mangé.

Diderot fut très-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne livra jamais le nom de son libraire qui eût été de droit à Toulon. Il était décidé à rester là. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un drame de la mort de Socrate. L'autorité fléchit et recula.

Dans ce séjour de trois mois à Vincennes, il mûrit son grand plan d'une association universelle des gens de lettres, contenant leurs travaux dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. Pensée folle? On devait le croire.

L'autorité permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les sciences exposées, traduites selon l'esprit philosophique (autrement dit, contre l'autorité)? Aucun protecteur sûr. La Pompadour et d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'eût fait qu'un livre, il eût péri. Il emporta l'obstacle à force de grandeur. Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrés s'unit le peuple financier. Des fortunes s'y engagèrent. Telle y fut jeté sans retour. Une seule dame y mit cent mille écus.

Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). La générosité de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain à peine), sa générosité gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser l'égoïsme et l'envie! Qui aurait jamais cru que la nation des gens de lettres (comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en viendrait à s'immoler dans un travail commun où chacun brillerait si peu? une Babel par ordre alphabétique, un monstrueux dictionnaire de trente volumes in-folio? L'Encyclopédie fut bien plus qu'un livre. Ce fut une faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. L'Europe entière s'y mit.

Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie entière s'embarqua elle-même dans le cheval de Troie.

Tout cela était encore dans le cerveau de Diderot. Il était encore à Vincennes, mais plus libre déjà, quand il eut, en août 1749, la visite vraiment mémorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le Devin du village, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait, ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand Dictionnaire des sciences, de lui donner l'honneur d'être un des fondateurs de l'Encyclopédie (ce qu'il a fait réellement).

Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne, son éloge de Sparte, etc. Rousseau, protégé de Mably et ancien ami du célèbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon. «Les sciences et les arts ont-ils servi le genre humain?» Cette question, dit-il, lui ouvrit tout un monde. Il allait à Vincennes quand il la lut, en fut ému, gonflé, ne put plus respirer. Il s'assit sous un arbre, y écrivit une page au crayon pour la montrer à Diderot.

Les trois récits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, Marmontel) s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de ses amis. Mais il ne l'eût pas fait sans l'avis généreux du capital ami, qui pour lui était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps.

Grave question pour Diderot! Au jour où il dressait le monument des sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne risquait-on de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de l'Encyclopédie? qui sait? ennemi de Diderot?

Celui-ci fut très-grand. Il conseilla contre lui-même, contre son œuvre et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses tendances, son talent et sa destinée, et, quoi qu'il arrivât, il le lança dans l'avenir.

FIN DU TOME DIX-HUITIÈME

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE Pages.

  • Sources de cette histoire.—La conspiration de famille.—Le Credo du XVIIIe siècle 1

CHAPITRE PREMIER

  • Fleury et M. le Duc. 1724 19
  • Fleury transmet à M. le Duc un pouvoir limité 20
  • Fleury créé par les Jésuites 22
  • Il écarte les honnêtes gens de l'enfant royal 23
  • Duverney dirige M. le Duc et madame de Prie 25
  • Réforme de Duverney. Son impopularité 30

CHAPITRE II

  • Chute de M. le Duc. 1725-1726 33
  • Amour de la France pour le petit roi 34
  • Ses camarades. Connivence de Fleury 36
  • M. le Duc les chasse 40
  • Il marie le roi, septembre 1725 41
  • Chute de M. le Duc, juin 1726 49
  • Exil et mort de madame de Prie 50

CHAPITRE III

  • Esprit guerrier et provocation du clergé.—France. Pologne. Espagne. 1726-1727 53
  • On aggrave la persécution protestante 54
  • Cruautés des Jésuites, funestes à la Pologne 55
  • Leurs folies d'Espagne. Riperda, nouvelle Armada 60
  • L'Anglais corrompt la Farnèse et se joue de Fleury 65

CHAPITRE IV

  • Chute du siècle.—Impuissance des jansénistes et des protestants. 1727-1729 68
  • On dit à tort que la France se remit sous Fleury 68
  • Réaction honnête et libérale du jansénisme 70
  • Persécutions. Miracles jansénistes 72
  • Association des jansénistes, des francs-maçons 76
  • Vertus et stérilité des jansénistes, des protestants 80

CHAPITRE V

  • Voltaire et mademoiselle Lecouvreur. 1728-1730 83
  • Voltaire revenu d'Angleterre, 1728 85
  • Lettres anglaises et contre Pascal: Le but de l'homme est l'action 87
  • Tragique destinée de mademoiselle Lecouvreur 92
  • Elle est enterrée furtivement 99

CHAPITRE VI

  • Les Marmousets.—La Cadière. 1730-1731 101
  • Le Roi sous le Pape: La Bulle loi du royaume 102
  • Le Roi trahit ses camarades; Fleury le tient sous clef 104
  • Le procès du P. Girard et de la Cadière trouble la royauté du clergé, 1731 105
  • Le Clergé perd l'espoir de devenir son propre juge 114

CHAPITRE VII

  • Zaïre et Charles XII.—La guerre. 1732-1733 116
  • La chanson de Bonneval, le pacha français 116
  • Chauvelin et Bellisle pour la guerre (contre Fleury) 118
  • Essor des arts lyriques, Zaïre. On est amoureux de l'amour 121
  • Infirmité de la reine. On achète pour le roi madame de Mailly, 1732 125
  • Chauvelin veut rétablir Stanislas, chasser l'Autrichien d'Italie 127

CHAPITRE VIII

  • La guerre.—Fleury et Walpole. 1733-1735 130
  • Fleury, mené, par Walpole, retarde et entrave 131
  • On compromet la Pologne, Stanislas, et on les trahit 135
  • Mort héroïque de Plélo 138
  • L'Espagne profite de la guerre, prend les Deux-Siciles 139
  • Malgré la trahison de Fleury, Chauvelin exige la Lorraine 140
  • L'Angleterre anti-protestante. Elle assure l'Empire à l'Autriche 142

CHAPITRE IX

  • Voltaire, 1734-1739.—Le roi ne fait point ses pâques, 1739 144
  • Les Lettres anglaises de Voltaire, 1734 145
  • Il se réfugie chez madame Du Châtelet, en Hollande, etc 147
  • Réaction. Chute de Chauvelin, 23 février 1737 150
  • Influence dévote et galante de madame de Toulouse 152
  • Contre elle, la Mailly appelle sa jeune sœur la Nesle, décembre 1738 155
  • Le roi déclare qu'il ne fera pas ses pâques, avril 1739 157

CHAPITRE X

  • Guerre d'Autriche.—Grandeur et catastrophe de la Nesle 158
  • La chimère du bon Roi, du salut par l'amour 159
  • Mort de l'Empereur, guerre imminente, octobre 1740 164
  • Apparition de Frédéric 164
  • La Nesle décide le roi pour Frédéric contre Marie-Thérèse, 1741 168
  • Ambassade de Bellisle qui fait élire le Bavarois 170
  • La Nesle ne peut réussir contre Fleury, l'Autriche 171
  • La mort de la Nesle sauve Marie-Thérèse, septembre 1741 176

CHAPITRE XI

  • La conspiration de famille.—La Tournelle.—Désastre de Prague. 1742 179
  • Le Dauphin, gras, dévot, chef du parti jésuite 179
  • La reine et ses filles sont pour l'Espagne et pour Marie-Thérèse 181
  • On veut leur opposer une maîtresse. Concurrence de la Tournelle et de la petite Poisson 185
  • Fleury nous trahit pour l'Autriche, retraite de Prague, déc. Mort de Fleury, janvier 1733 191

CHAPITRE XII

  • Frédéric le Grand.—Furie de l'Angleterre.—La Tournelle.—Le roi malade. 1743-1744 194
  • Frédéric et Bonaparte 196
  • Combien Frédéric fut Français 197
  • Brutalité de l'Angleterre, barbarie de Marie-Thérèse 198
  • Faiblesse du roi pour sa fille l'Infante; pacte de famille 204
  • Mais la Tournelle envoie Voltaire à Frédéric 205
  • Projet de descente en Angleterre 208
  • Succès en Flandre; le roi malade à Metz, 1744 214
  • Mort de la Tournelle, 6 décembre 1744 218
  • Frédéric, abandonné de la France, sauvé par un coup de génie 220

CHAPITRE XIII

  • La Pompadour et Fontenoy.—Voltaire et l'origine de l'Encyclopédie. 1745-1746 221
  • Comment la Pompadour s'imposa au roi malgré lui 224
  • Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745 225
  • Descente de Charles-Édouard en Écosse, octobre 230
  • On abandonne Édouard et Frédéric qui fait la paix 232
  • La Pompadour, accueillie de la reine, non de ses filles 234
  • Elle appuie Machault pour imposer les biens du clergé 236
  • Voltaire à la cour. L'Encyclopédie 237

CHAPITRE XIV

  • Le roi conquis par la famille.—Règne de madame Henriette. Paix de 1748 238
  • Le plan de d'Argenson pour la Pologne et l'Italie, pour donner Milan au Piémont, etc 239
  • Velléité du roi, désespoir de sa fille l'Infante 240
  • Décadence de la Pompadour; influence d'Henriette; il renvoie Argenson, février 1747 245
  • La reine refroidie pour Henriette 247
  • Voltaire écrit Sémiramis 249
  • Voltaire écrit contre la paix, est disgracié 250
  • Paix de 1748, 18 octobre 250
  • Enlèvement du prince Édouard 252

CHAPITRE XV

  • Madame Henriette.—Les biens d'Église sont défendus. 1748-1781 253
  • Le clergé renouvelle la guerre du Jansénisme et emploie les filles du roi pour défendre ses biens 254
  • Voyage de l'Infante à Versailles, renvoi de Maurepas 256
  • Le roi associe ses filles à ses orgies, octobre 1749 257
  • Enlèvements d'enfants et révoltes de Paris, mai 1750 259
  • Le Chemin de la Révolte 262
  • Le roi abandonne l'idée d'imposer le clergé 263
  • Entrée du Dauphin au Conseil, octobre 264
  • Adélaïde succède à Henriette qui meurt, février 1752 266

CHAPITRE XVI

  • Madame Adélaïde.—Les biens ecclésiastiques sont sauvés. 1752 274
  • Caractère d'Adélaïde, violemment passionné 275
  • Guerre imminente, lutte intérieure du Parlement et du Clergé 279
  • Règne d'Adélaïde (septembre 1752), abaissement de la Pompadour 280
  • Discours contre les sciences, Devin du village; divisions du parti encyclopédique 282
  • Violences, enlèvements. Le Parlement attaque les Lettres de cachet 283
  • Enlèvement du Parlement, 9 mai 1753 284

CHAPITRE XVII

  • Suite d'Adélaïde.—Fourberie du roi.—Déception du Parlement. 1753-1755 286
  • Fluctuations du roi. Adélaïde s'établit chez lui. 27 décembre 1753 289
  • Le Clergé obtient que Machault sorte des Finances, 4 août 1754 291
  • L'archevêque sauvé par le roi des poursuites du Parlement 293
  • Le roi flatte le Parlement, fait enregistrer les impôts 294
  • Bruits publics sur Adélaïde, juillet 1755 295
  • Le roi se moque du Parlement, le subordonne au Grand Conseil 296

CHAPITRE XVIII

  • Guerre de Sept ans. 1756 298
  • La Pompadour très-bas en août 1755, et très-haut en septembre 298
  • Elle gagne le roi et la famille à l'Autriche par l'espoir que l'Infante aura les Pays-Bas 299
  • Fourberie de l'Autriche. Marie-Thérèse se fait Française 301
  • Conférence de Babiole, 22 septembre 1755 302
  • Union de la Prusse et de l'Angleterre, 16 janvier 1756 305
  • La Pompadour règne. «Plus d'hommes en France.» 306
  • Richelieu emporte Mahon, mai 1756 308
  • Mais Frédéric enlève la Saxe au père de la Dauphine 309
  • Le roi irrité se jette dans la guerre, brise le Parlement, décembre 1756 311

CHAPITRE XIX

  • Damiens. Janvier-mars 1757 314
  • Légendes du Pacte de famine, du Parc-aux-Cerfs 315
  • Le viol du 17 février 1756 316
  • On croit que le roi sera tué 317
  • Origines de Damiens.—Les domestiques au XVIIIe siècle 318
  • Ni Jésuite, ni Janséniste, mais Parlementaire. Son idée fixe d'avertir le roi 322
  • On lui jette un sort. Il vole 327
  • Il retourne à Arras, voudrait se tuer 328
  • Il revient pour avertir le roi, le frappe, 5 janvier 1757 331
  • Ses premières réponses 332
  • On veut lui faire accuser le Parlement 334
  • La Pompadour renvoyée reste, fait renvoyer Argenson et Machault, 1er février 1755 339
  • Elle négocie avec le Parlement, fait espérer l'expulsion des Jésuites 341
  • Le procès étouffé.—Tortures et exécution de Damiens. 28 mars 343

CHAPITRE XX

  • Frédéric.—Rosbach. 1757 350
  • Proscription de Frédéric et des philosophes, de l'Encyclopédie 351
  • Napoléon, Voltaire, et tous, ont trop ravalé Frédéric 351
  • Sa grandeur dans la paix 353
  • Son danger entre trois géants et sa défense de l'Europe 355
  • Sept batailles en un an: victoire de Prague, 6 mai 356
  • Frédéric perd son unique allié (la petite armée de Hanovre) 359
  • Les agents de l'Autriche (Choiseul) diffament Frédéric 360
  • Vie de Louis XV; petit Parc-aux-Cerfs intérieur 361
  • Vie de Frédéric; ses vers à Voltaire 362
  • Il se sent nécessaire au monde; sa gaieté héroïque 363
  • Marie-Thérèse le croit accablé, ordonne (par Choiseul) qu'on l'achève à Rosbach 365
  • Le favori Soubise, l'armée des filles, coiffeurs et cuisiniers 367
  • La déroute de Rosbach, 7 novembre 1757 369
  • L'admiration de Frédéric refait la patrie allemande 371
  • Roi, général, philosophe, historien 372

CHAPITRE XXI

  • Credo du XVIIIe Siècle. 1720-1787 373
  • La France fait la conquête morale de l'Europe 374
  • I. L'action. Montesquieu et Voltaire 376
  • Montesquieu prédit la mort du catholicisme, 1720 379
  • — déclare le christianisme improductif et inactif 380
  • Voltaire déclare: Le but de l'homme est l'action, 1734 381
  • L'action est libre, non fatale 382
  • La règle de l'action est invariable, 1738 383
  • Ses disciples, Frédéric et Vauvenargues, 1746 383
  • Son essai sur les mœurs, 1740-1757: Unité morale du monde 383
  • II. L'action universelle. Diderot 384
  • Les arts-métiers 385
  • Diderot panto-phile, pan-urge et Prométhée 386
  • Il émancipe la Nature 387
  • Il crée l'Encyclopédie 394
  • Il lance Rousseau 394

Paris.—Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.

Note 1: Ce volume s'arrête à l'entrée de la guerre de Sept Ans.—Helvétius, Holbach, viennent plus tard, ainsi que Candide, cette fâcheuse éclipse de Voltaire.—La réaction pleureuse de Diderot (le Père de famille) et de la Nouvelle Héloïse (1759) ne me regardent pas encore.—L'art est encore entier. Cet art de la Régence subsiste. Il va faiblir, et peu à peu faire place au pauvre art Louis XVI.—Le style aussi s'altère vers 1760. Un grand maître l'a dit: «Dans Voltaire, la forme est l'habit de la pensée,—transparent,—rien de plus. Avec Rousseau, l'art paraît trop, et l'on voit commencer le règne de la forme, par conséquent sa décadence.»[Retour au texte principal.]

Note 2: L'histoire de ces grands financiers, plus curieuse que celle des rois, est malheureusement bien difficile.—Leur patriarche, Samuel Bernard, a parfaitement réussi à dérober sa vie et les sources de sa fortune énorme. Homme agréable, très-discret, fils d'un peintre de cour, et nouveau converti en 1685 (V. Haag, France protest.), il vit très-froidement que la Révocation était une affaire. Ceux qui fuyaient ne savaient comment vendre, mais ils trouvèrent Bernard, intermédiaire des puissants acquéreurs; du peu qu'il leur donna, ils furent ravis, l'acclamèrent le Sauveur. Bernard se mit alors à sauver les armées avec ses prête-noms, les Pâris. Le plus miraculeux, c'est qu'il sauva sa caisse. Du naufrage de 1710, il émergea plus riche. Dès lors, dans un repos princier, n'agissant que sous main et par son bouillant Duverney, avec Crozat et autres, il mina le Système, fit le Visa pour n'être pas visé.—Il savait parfaitement la puissance de l'opinion. Chez son amie, madame de Fontaine-Martel, il accueillait et protégeait les brillants et hardis penseurs. Ce fut le salon de Voltaire, de même que ses filles ou parents (les Dupin, d'Épinay, Francœur, etc.) furent la société de Diderot, Rousseau, etc.—On connaît les Pâris un peu plus que Bernard. Leur histoire, celle de Pâris Duverney, a été esquissée par Luchet, Rochas et autres. Elle va nous être donnée, d'après des actes de famille, par le savant et consciencieux professeur de Grenoble, M. Macé. Quant à leur origine d'aubergistes des Alpes et aux services qu'ils rendirent en faisant passer l'armée, Saint-Simon date mal, mais, je crois, ne se trompe nullement sur le fond des faits.[Retour au texte principal.]

Note 3: La femme agioteuse ne date pas de la Régence. Avant la Tencin, la Chaumont, déjà madame de Verrue agiote sous Louis XIV. Au fond, c'était un homme, et fort émancipé, ayant su, vu, enduré tout. Née de Luynes, au dévot Versailles, mariée dans le dévot Picinont, elle vit bien le dessous des cartes. Son mari trouvait fort mauvais qu'elle ne voulût pas être maîtresse du duc de Savoie. Elle obéit, fut reine (et captive du tyran jaloux). Enfin, ennuyée, excédée, elle rentra au bien-aimé Paris, non pas dans l'ennui des de Luynes, mais dans une vie large d'affaires, de spéculations, de plaisirs. Elle devint un centre. Son hôtel était un musée. La première, elle osa admirer, acheter les Rubens, les Rembrandt (que méprisait tant le grand Roi). Elle sentit vivement la de Prie, un charmant César Borgia, effréné, intrépide, mais sans le froid, le faux des vrais scélérats italiens. Il ne fallait pas moins pour mordre sur M. le Duc, qui était bien usé, qui aimait peu les femmes, qui s'ennuyait déjà avec madame de Nesle. Alors, c'était la baisse. Mais la de Prie paraît, et la hausse est lancée (juillet 1720), le vertige, la furie, la trombe. Dès que M. le Duc possède ce magique diamant, la Fortune elle-même vient s'engouffrer dans Chantilly.—Lieu dangereux, charmé, et propre à faire des fous. Les Condés étaient tous bizarres. Et madame de Prie fut Condé. D'abord comme eux, avide. Puis féroce (pour eux contre Orléans). Enfin, mortellement libertine. Le tout à la romaine. Point bourgeoise (à la Pompadour). Point vulgaire (à la Du Barry).[Retour au texte principal.]