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Voyages et Avantures de Jaques Massé

Chapter 2: DE
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About This Book

The narrative follows a voyager whose sea voyages bring multiple shipwrecks and separations, leading him and a small group to penetrate unknown lands where they encounter a distinctive society; detailed chapters describe language, customs, conversations about religion with local leaders, attendance at the royal court, ceremonies of birth and burial, and local justice. Later episodes trace departures and reunions with lost companions, a passage to Asia that results in incarceration and an encounter with a fellow prisoner from another culture, and periods of enslavement and travel that conclude with arrival in a European capital. Interwoven are philosophical reflections and observations on manners, law, and faith.

The Project Gutenberg eBook of Voyages et Avantures de Jaques Massé

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Title: Voyages et Avantures de Jaques Massé

Author: Simon Tyssot de Patot

Release date: September 11, 2011 [eBook #37401]
Most recently updated: April 3, 2024

Language: French

Credits: Produced by Anne Dreze, Andrea Ball & Marc D'Hooghe (From images generously made available by Gallica, BnF)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ET AVANTURES DE JAQUES MASSÉ ***

VOYAGES ET AVANTURES

DE

JAQUES MASSÉ

(par Simon Tyssot de Patot)

A COLOGNE,

Chez JAQUES KAINKUS.

M. DCC. X.


Portrait du Philosophe Jacques Massé, Tiré de la Bibliothéque de Mylord Bulinbroke.

LETTRE DE L'EDITEUR,

A M***.

Monsieur,

Voici le Voyage dont on vous a parlé, & que vous avez souhaité de voir. Il m'est tombé entre les mains par une espéce de hazard que je vous raconterai une autrefois; mais dès que je l'eûs commencé, je ne pûs le quitter qu'après l'avoir lû d'un bout à l'autre. J'y ai trouvé tant de choses agréables & intéressantes, & tant de choses instructives sur plusieurs matiéres de Philosophie, que j'ai été très-satisfait de cette lecture. Plusieurs de mes Amis, Gens d'esprit & de savoir, ne l'ont pas été moins que moi; ainsi je m'assure, MONSIEUR, que vous le lirez avec le même plaisir.

Je vous avouë qu'à la premiére lecture, je soupçonnois que l'Auteur s'étoit servi du privilége des Voyageurs, en mêlant à sa Relation un peu de Romanesque: mais après une seconde lecture, & un examen plus particulier, je n'y ai rien trouvé que de fort naturel & de très-vraisemblable. Et cet air de candeur & de bonté qu'on trouve par tout dans ce bon Vieillard qui en est l'Auteur, a achevé de me convaincre.

Il y a des endroits dans certaines conversations sur des matiéres de Religion, qui m'ont paru d'abord un peu forts: mais les ayant examinez de plus près, & voyant que l'Auteur, qui a toûjours tenu ferme pour sa Religion, en a fait voir presque toûjours la foiblesse ou la fausseté, j'ai crû qu'il n'y auroit rien qui pût ébranler un homme bien instruit dans la Foi Chrétienne, qui est, Dieu merci; assez bien fondée pour ne rien craindre des attaques Libertins ou des Infidéles. Ainsi nous n'avons pas besoin d'employer d'indignes artifices, pour cacher la force des raisonnemens qu'on fait contre nous, comme si nous avions une mauvaise cause à défendre.

Je suis, &c.


TABLE DES CHAPITRES.

I. CHAP. Où il est traité des études, de la Profession, & de l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il fit sur les Côtes d'Espagne.

II. Du séjour de l'Auteur à Lisbonne, &c.

III. Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur une Côte inconnuë.

IV. L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux Camarades seulement, & pénétre avec eux dans ces Païs inconnus. Les obstacles qu'il rencontra dans sa Route.

V. Suite des Avantures de l'Auteur & de ses Camarades, jusqu'à leur entrée dans un Païs habité.

VI. De la Découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de leur Langage, Mœurs, Coûtumes, &c. & de l'estime où notre Auteur & son Camarade y étoient.

VII. Conversation curieuse de l'Auteur, avec le Juge & le Prêtre de son Village, au Sujet de la Religion, &c.

VIII. L'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici l'Origine de ces Monarques, fait la Description du Palais Royal, du Temple, &c.

IX. Qui contient plusieurs conversations très-curieuses, entre le Roy & notre Auteur.

X. Où l'on voit les Cérémonies qui se pratiquent aux Naissances & aux Enterremens en ces Païs; la maniére d'administrer la justice, & plusieurs autres choses remarquables.

XI. Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'à leur départ de la Cour.

XII. L'Auteur quite ce beau Pays. Les moyens dont il se servit pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer une partie de l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les Côtes de ce Continent.

XIII. Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage, pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs Avantures jusqu'à leur départ de ce Pays.

XIV. Comment l'Auteur passe des Terres Australes à Goa, où il fut mis à l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il rencontra dans cette prison, & de quelle maniére ils en sortirent.

XV. Du départ de l'Auteur pour Lisbonne; comment il fut pris & mené en Esclavage: & ce qui arriva pendant qu'il fut Esclave.

XVI. Contenant les Avantures de Pierre Heudde, dont il est parlé dans le deuxième Chapitre. Et de l'arrivée de l'Auteur à Londres, &c.


LES VOYAGES ET AVANTURES

DE

JAQUES MASSÉ


CHAPITRE PREMIER.

Où il est traité des Etudes, de la Profession, & de l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il fit sur les Côtes d'Espagne.

La vie de l'homme a des bornes si étroites, & le nombre des années qu'il peut employer à cultiver les Sciences, ou à perfectionner les Arts, est si-tôt écoulé, qu'il ne faut pas s'étonner si les progrès qu'il y fait se terminent à si peu de chose. La briéveté de la vie n'est pas pourtant le seul obstacle qui s'oppose au desir que nous avons naturellement de tout sçavoir; la privation des biens du monde en est une autre, qui n'est guére moins considérable. Il s'en faloit bien que j'eusse achevé mes études, lorsque l'expérience m'aprit cette vérité.

L'inclination que j'avois euë dès le berceau, pour les belles Lettres, pour les Antiquitez, & pour les choses rares & étrangéres, que je voyois aporter des parties éloignées de la terre, fit résoudre mon Pére de me mettre de bonne heure au Collége. La facilité avec laquelle j'aprenois mes leçons, étoit extraordinaire: ma diligence & ma mémoire me procuroient le prix dans toutes les Classes. Les loüanges que mes Maîtres me donnoient, joint à l'affection que mes Parens me faisoient paroître, redoubloient mon émulation: je ne me donnois aucun relâche, & j'avois si-bien; employé mon tems, qu'à l'âge de dix-huit ans j'entendois très-bien le Grec & le Latin; j'avois fait ma Philosophie, & j'étois déja fort avancé dans les Mathématiques, lors que mon Pére, David Massé, qui étoit Capitaine de Navire, eut le malheur de sauter avec son Vaisseau, par l'imprudence d'un Matelot, qui mit innocemment le feu aux Poudres.

Ce coup fatal arriva a notre Famille en 1639., le même jour que notre Armée fut battuë par les Espagnols devant Thionville, ce qui sembloit être arrivé exprès pour m'en faire mieux ressouvenir. Et comme le bon homme alloit à la Traite au Sénégal, & que la plûpart de l'équipage étoit pour son compte, ma Mére se trouva tout d'un coup Veuve avec cinq enfans, & presque entiérement destituée des biens du monde. Cette disgrace ne l'épouventa pourtant point: aussi-tôt qu'elle en eût reçû la nouvelle, elle nous envoya quérir, & nous dit d'un air mâle: Enfans, il vient de vous arriver le plus grand des malleurs ausquels les hommes sont sujets; un même instant vous prive, en la personne de mon cher Mari, & de tous vos biens, & de votre Pére: mais ne vous alarmez point pour cela, la Providence a des voyes miraculeuses pour subvenir à ses créatures. Aprenez par cette fatalité, poursuivit-elle, à ne vous plus apuyer sur le bras de la chair; le bon Dieu ne vous abandonnera point. Puisque les moyens qui me restent ne suffisent pas pour vous élever, comme nous l'avions projetté, voyez pour quelle profession vous avez le plus de penchant. Pour vous, Jaques, me dit-elle, je serois d'avis que vous embrassassiez le parti de la Chirurgie. Il semble que l'exemple de votre Pére vous porte à aimer les Voyages, cet Art favorisera votre dessein. Elle proposa de même aux plus grands ce qu'ils devoient entreprendre: chacun y consentit avec larmes, & s'y apliqua avec succès.

Ma Mére qui étoit de Hédin, où elle avoit encore des Parens, quitta Abbeville, & s'y alla établir. Je fus ravi d'y voir, contre mon attente, que bien des gens s'intéressoient dans son malheur; un de ses Fréres la déchargea d'un enfant, un Compére en prit un autre, & on lui promit de vingt endroits, qu'on ne permettroit jamais qu'elle eut besoin de rien. Il y en avoit même qui voulaient que je changeasse de sentiment, & que je poursuivisse mes études, afin d'être plus à portée, & mieux en état d'aider avec le tems, à élever des innocens, qui étoient hors d'état de rien faire: mais la résolution en étoit prise, & mon inclination n'étoit point à me fixer-là.

Je pris congé de la Famille & de nos meilleures Connoissances, qui me virent partir avec regret, & pris la route de Paris, où j'arrivai peu de jours après. La grandeur, la magnificence & la diversité, joint au concours tumultueux d'une multitude innombrable de toute forte de personnes, que je remarquai dans ce beau lieu, m'étourdirent à mon abord. Tous les objets qui se présentoient à mes yeux, me paroissoient nouveaux; on eut dit que je ne faisois que de naître: & Mr. Rousseau, Maître Chirurgien, chez qui j'avois été recommandé, fut assez occupé, pendant douze ou quinze jours, à répondre; continuellement aux interrogations que je lui faisois, pour contenter ma curiosité. Il me fit aussi la grace de me mener à Marli, à Fontaine-bleau, à St. Denis, à Saint-Germain, au Louvre, aux Tuilleries, & plusieurs autres lieux, qui sont l'admiration des étrangers. La rareté met l'enchére, là où l'abondance diminuë le prix: je m'accoûtumai enfin à regarder toutes ces beautez avec une espéce d'indifférence, & de l'indifférence je passai insensiblement au dégoût; de forte qu'abandonnant toutes ces curiositez aux personnes oisives, je commençai à m'apliquer avec soin à l'Art auquel je m'étois destiné. Monsieur Rousseau avoit beaucoup de pratique, & encore plus d'expérience: les fréquentes cures qu'il faisoit me donnoient tous les jours de nouvelles lumiéres.

Avec tout cela je ne laissois pas de m'exercer quelques heures du jour aux Langues & aux Sciences, qui avoient fait toute mon occupation auparavant. Je fus d'autant plus excité à cela, que la Philosophie & les Mathématiques sembloient être devenuës à la mode: tout ce qu'il y avoit d'honnêtes gens s'y apliquoient, de quelqu'âge & condition qu'ils fussent. Il parut même un Traité des Sections coniques, que l'on attribuoit au fils de Mr. Pascal, Intendant de Justice à Roüen, qui donna de l'étonnement à bien des Savans. Je fus curieux de le parcourir, mais j'y trouvai des choses qui me sembloient être au-dessus de la portée d'un garçon de seize ans, puisqu'en des endroits il surpassoit Apolonius. Bien des gens se trouvérent de mon opinion, sur tout lors qu'ils vinrent à considérer, que le Pére de ce prétendu jeune Auteur, étoit lui-même consommé dans cette Science, de maniére que la plûpart conclut, que celui-ci étant d'ailleurs établi, en vouloit faire honneur à l'autre, pour lui donner par-là entrée au monde. Quoi qu'il en soit pourtant, il est sûr que Mr. Pascal le jeune avoit l'imagination vive, beaucoup de pénétration, & pas moins de jugement, comme cela a paru dans la suite. Mr. Morin, auquel je pris la liberté de m'adresser, & qui me reçut de la maniére du monde la plus honnête, me procura aussi la connoissance de Mr. Des Argues, de Mr. Midorge, & de plusieurs autres Mathématiciens qui m'épargnérent bien du travail par les beaux Manuscrits qu'ils me communiquérent, & les métodes claires & abregées dont ils voulurent bien me faire part. Par le moyen de ces doctes Personnages, j'eus de même entrée chez le Révérend Pére Marsenne. Cet habile homme me fut d'un grand secours pour l'intelligence de plusieurs questions de Phisique & de Métaphisique. Comme il avoit de grandes liaisons avec Mr. Descartes, qui étoit alors en Hollande, je ne lui proposois rien de difficile qu'il ne me l'éclaircit tôt ou tard. Ce fut lui qui me mit le premier en main les six Méditations de ce célébre Philosophe. Le desir d'aprendre à démonstrer l'existence d'un Dieu, l'immatérialité de l'ame & sa réelle distinction d'avec le corps, me les fit lire avec toute l'attention dont j'étois capable; mais j'avouë franchement que je n'en fus point satisfait. Sa métode pour bien conduire la Raison, & chercher la vérité dans les Sciences, sa Dioptrique, ses Météores, son Monde, & généralement tout ce que j'avois vû de lui, me charmoit; mais pour sa Métaphisique, je le dis encore une fois, rien ne m'en revenoit que la subtilité des raisonnemens. Ce qui me fit conclure, que nous ne devons rien entreprendre au-dessus de la portée de notre petit esprit; ne nous entretenir que des corps, nous borner à en expliquer la nature, la figure, le nombre, les propriétez, les changemens causez par le mouvement, & ce que l'on y peut remarquer de plus pour notre usage, pour le bien de la Société, & pour l'intelligence & l'avancement des connoissances humaines; sans nous mêler de vouloir rendre manifestes, & pour ainsi dire visibles, des sujets qui de leur nature sont cachez, & qui doivent vrai-semblablement être à jamais les objets de notre foi, & de notre admiration. Il parut bien-tôt après que je n'étois pas seul de ce sentiment-là. Un Auteur inconnu fit publier à la Haye, un Livre anonime, où il prétendoit ruïner la Philosophie de Mr. Descartes. En même-tems, le Pére Bourdin l'attaqua par des Théses publiques. Ensuite parurent les objections de Mrs. Hobbes, Gassendi, Arnaud & autres, au sujet de sa Métaphisique. Comme je m'intéressois pour cet Auteur, j'étois curieux de voir tout ce que je pouvois de ses disputes; cela me prenoit beaucoup de tems. Mon Maître m'en faisoit souvent des reproches; il prétendoit que je négligeois le principal pour m'attacher à des choses qui ne me pouvoient pas être de grande utilité; & dont plusieurs n'étoient pas de l'aprobation de tout le monde; Il en vint même jusqu'à me reprocher un jour, que je prenois le grand chemin de l'athéïsme, en ce que j'avois déja embrassé une opinion qui venoit nouvellement d'être condamnée par le Tribunal de l'Inquisition, en la personne de Galilée, qu'on avoit confiné dans les prisons du Saint-Office, après avoir fait brûler par la main du Boureau son Traité du Mouvement circulaire de la Terre, suivant les principes de Copernic. Et afin que ces reproches ne me rebutassent point entiérement, on avoit soin de les assaisonner de loüanges sur les talens considérables que j'avois pour la Chirurgie, & les connoissances que j'y avois aquises, nonobstant le tems que je donnois à d'autres occupations.

Enfin, voyant que cela étoit incapable de me donner de l'aversion pour ces belles Sciences, il forma le dessein de m'embarquer dans le marriage. Il avoit une niéce fort jolie & qui, après la mort de sa mére, devoit avoir considérablement du bien, dont il ne cessoit de m'entretenir; il me faisoit souvent entendre qu'il ne seroit pas fâché que je l'eusse pour femme, & que se faisant vieux, il seroit bien capable de me remettre entiérement sa Boutique qui étoit bien achalandée: mais ce n'étoit pas là où je butois. S'apercevant de mon indifférence, il devint aussi beaucoup plus froid à mon égard qu'il ne l'avoit été auparavant; jusques-là qu'il commençoit à me négliger, & à me cacher des choses que je ne pouvois bien aprendre que de lui-même: de sorte qu'après mes deux années d'aprentissage, je passai à Dieppe, où je restai encore un an tout-entier chez Mr. la Croix, qui étoit, sans contredit, aussi un très-habile Maître.

Je ne m'amuserai point ici à reciter les petites Avantures que j'eus dans l'une & dans l'autre de ces Villes: je ne les trouve pas assez considérables pour cela; mais je ne sçaurois passer sous silence, que dans ces entrefaites, il arriva dans ce lieu maritime, un homme que le vulgaire apelloit le Juif errant. Mon Maître, qui étoit curieux & assez commode, après lui avoir parlé plusieurs fois par occasion, l'invita à diner un jour chez lui, pour avoir la commodité de l'entendre causer pendant quelques heures. La premiére chose qu'il nous dit, fut, qu'il étoit contemporain de Jesus-Christ, lequel il avoit vû crucifier de ses propres yeux. Je m'apelle, ajoûta-t-il, Michob, autrefois domestique de Ponce Pilate. Ce Juge Romain aïant prononcé Sentence contre Jesus, je m'aprochai de ce prétendu criminel, poursuivit-il, & lui dis: Que fais-tu ici plus long-tems? N'as-tu pas entendu ta condamnation: sors, pourquoi tardes-tu? Surquoi ce saint homme me répondit: Je m'en vai, mais tu demeureras jusques à ce que je revienne. Il y a, disoit-il, plus de seize cens ans de cela, j'espére que ce sera la plus grande partie du tems que je dois errer sur la terre. La plûpart des gens cherchent à vivre, il y en a peu qui ne voulussent ajoûter un siécle au terme qu'ils ont déja passé, si cela étoit en leur puissance, mais pour moi, je souhaiterois de tout mon cœur que je fusse mort il y a mille ans. Comme le drôle parloit toutes sortes de Langues, qu'il avoit par conséquent la mémoire heureuse, & qu'il n'avoit fait que voyager, c'étoit un plaisir de lui entendre débiter mille choses, comme des véritez claires & évidentes, que des siécles reculez ne nous avoient permis d'envisager que confusément, & d'une maniére fort incertaine. Il n'y a point de coin au monde où il n'assurât qu'il avoit été. Il nous nomma plusieurs Royaumes & Républiques, aux environs des deux Poles, dont nous n'avions jamais oüi parler, & qui devoient, selon lui, être bien-tôt découverts. Toutes les Cours du monde lui étoient connuës. Il n'ignoroit pas la moindre circonstance des Révolutions les plus remarquables ausquelles les Empires avoient été sujets depuis qu'il étoit au monde. Enfin, les incidens les plus reculez lui paroissoient aussi récens que s'ils venoient que d'arriver. Mais l'endroit où nous devînmes tout oreilles pour l'entendre, fut lorsqu'il se mit à nous entretenir des Saints qui ressuscitérent à la crucifixion de Jesus-Christ. Tout Jerusalem, disoit-il, étoit en alarme, lors que le bruit s'épandit, que ceux qui étoient aux cimetiéres avoient vû la terre mouvoir en plusieurs endroits, les sépulcres s'ouvrir, sans que personne y mit la main, & des corps nuds paroître, & faire mille mouvemens différens. La peur, continua-t'il, que ce spectacle si peu attendu causa, donna la fiévre, & même la mort à plusieurs des assistans. Les plus hardis en voulurent pourtant voir la fin, & ils furent merveilleusement surpris lors que, quelque tems après, ils virent des créatures humaines sortir tout à fait de leurs tombeaux, & s'enfuïr avec beaucoup d'empressement au travers de la multitude, qui leur ouvroit le passage, en se laissant tomber par terre, comme si chacun d'eux eut dû aller occuper leur place. Personne ne put voir, ajoûtoit Michob, quelque attentif qu'il fut, de quel sexe ces ressuscitez étoient: ils paroissoient tous d'une même grandeur, d'un même âge, d'un même embonpoint, & ne portoient aucune marque qui les distinguât l'un de l'autre. Ils n'avoient pas un poil sur tout le corps: leur ventre étoit plat, & sembloit comme attaché aux reins, plusieurs tenoient la bouche ouverte, mais on n'y aperçevoit point de dents: & leurs doigts ronds & unis sembloient être entiérement dénuez d'ongles. Ce qui lui faisoit conclure que toutes les parties excrémentales, & celles qui nous servent à broyer, à recevoir & à dissoudre les alimens, pendant que nous sommes sujets à la mort, ne nous accompagneront point dans l'autre monde, où ils ne nous seroient en effet d'aucune utilité. Enfin, à l'entendre dire, on n'avoit jamais sû positivement ce que ces personnes-là étoient devenuës: le bruit courut pourtant quelques jours après, qu'ils s'étoient retirez en Galilée, où ils devoient s'aboucher avec Jesus-Christ; & de-là être portez dans le séjour des Bienheureux. On peut croire que cette matiére curieuse ne manqua pas de donner lieu à une longue conversation: il étoit minuit quand notre Hôte nous quitta, & mon Maître, non-obstant les conversations qu'il avoit euës avec lui ailleurs, l'auroit volontiers retenu jusqu'au lendemain. Comme les Magistrats le traitoient de Visionnaire, on se mettoit fort peu en peine de ce qu'il disoit: aussi n'étoit-il point dangereux, & il ne demandoit rien à personne. Le menu peuple, & quantité de femmelettes crédules & superstitieuses, qui le regardoient comme un prodige, lui fournissoient suffisamment tout ce dont il avoit besoin; outre qu'il restoit fort peu en un lieu, & qu'il ne faisoit effectivement qu'errer par le monde.

Son départ, joint à toutes les belles choses que je lui avois entendu dire des Païs étrangers, augmenta encore beaucoup le desir que j'avois naturellement de voyager. Je communiquai mon dessein à Monsieur la Croix, & comme il me faisoit déja la grace de publier avec soin dans toutes les occasions, les progrès que j'avois faits dans ma profession, il ne me fut aucunement difficile d'entrer pour Chirurgien dans le Vaisseau du Capitaine le Sage, qui alloit faire un Voyage à la Martinique. Nous partîmes donc de Dieppe le vingt & uniéme du mois de Mai 1643. notre Bâtiment ne montait que quatre piéces de Canon, & l'équipage consistoit en cinquante-deux hommes. Quoique le Capitaine fut Huguenot, il ne laissoit pas d'être parfaitement honnête homme, équitable, & extrémement dévot. Il n'auroit pas permis qu'un seul jour se fut passé sans que chacun eut assisté le matin & le soir aux priéres publiques, qu'un Etudiant en Théologie, nommé Pierre du Quesne, faisoit avec beaucoup de zéle & d'édification: du moins pour ce qui me touche, je puis dire que je conçûs d'abord de l'estime pour ce jeune Homme, & que je ne l'eûs pas fréquenté quinze jours, que j'avois bien rabatu du respect que les Moines m'avoient inculqué pour les Saints & les Saintes du Paradis. Le malheur ne voulut pas que je profitasse long-tems des leçons salutaires que je recevois dans, cette agréable compagnie.

Vingt-sept jours après notre départ, étant parvenus à la hauteur du Cap de Finisterre, on s'aperçût que notre Navire faisoit beaucoup plus d'eau qu'à l'ordinaire. Les Charpentiers qui étoient toûjours alertes, firent toutes les diligences possibles pour découvrir la cause de ce désastre: mais nonobstant ce grand zéle, & les pompes qui marchoient jour & nuit, il fut impossible de leur en faciliter les moyens. Au bout de trente-six heures l'eau étoit montée à telle hauteur, qu'elle sortoit par les sabords. Le Capitaine voyant bien que le mal étoit sans reméde, fit mettre les deux Chaloupes en mer, il nous commanda de nous arranger dans la grande, sans prendre absolument que l'argent, que nous n'avions pas en trop grande quantité, Mr. le Sage étoit encore resté à bord avec le Maître, les Pilotes, & quatre autres jeunes Messieurs, qui n'étoient-là que pour leur plaisir, lors que le Navire enfonça comme une pierre. Quoi qu'ils se fussent préparez à cela, ils ne laissérent pourtant pas d'être embarassez de leurs personnes. Etant encore à portée, nous leur donnâmes tout le secours dont nous étions capables, mais nous ne pûmes pourtant pas éviter le malheur de perdre l'un de ces quatre garçons nommé du Colombier, Gentilhomme de Picardie, & qui n'avoit pas encore atteint l'âge de quinze ans.

On fut obligé de se consoler de cette perte, & de voir de quel côté il étoit à propos de tirer; car quoi que nous eussions tâché de gagner terre depuis plus de deux jours, le vent qui étoit Sud-est, ne nous étoit nullement favorable pour cela. Ce qu'il y avoit de plus mortifiant, c'est que nous n'avions que fort peu de vivres, tant pour avoir mal compris le sens des paroles du Capitaine, qu'à cause que nous n'avions pas eu le tems de nous en fournir; & que nous étions destituez de Boussole pour nous conduire. Le Ciel étoit assez tranquille, la Mer calme, & le tems agréable; mais chacun apréhendoit pour l'avenir. Nous faisions cependant tous nos efforts pour nous aprocher du rivage, à la vûë du Soleil le jour, & des Etoiles pendant la nuit, sans que nous pussions remarquer que nous avançassions considérablement: de maniére que nous commençions à desespérer de notre salut; à quoi un broüillard épais, qui tomba le troisiéme jour, ne contribua pas peu. Ce fut dans ce tems-là, qu'il étoit impossible de voir à la distance de deux pieds, que la petite Chaloupe s'écarta de la nôtre. Le Capitaine s'en étant aperçû, par les cris que nous faisons réciproquement pour nous avertir, pressa les rameurs débiles de faire de nouveaux efforts pour nous rejoindre; mais cela ne leur réüssit que trop bien: car étant venus fondre contre notre petit Bâtiment, ceux qui étoient dedans en furent si fort alarmez, qu'ils se levérent tous à la fois, & donnérent une telle secousse au leur, qu'il renversa sans dessus dessous. Nous eûmes assez de peine à les secourir, & encore plus à leur donner place: nous étions tous l'un sur l'autre, & il y avoit plus de deux fois vingt-quatre heures que nous n'avions absolument rien à manger.

Enfin, le bon Dieu voulut que sur le midi, l'astre du jour ayant dissipé les broüillards, nous découvrîmes plusieurs voiles venant à nous: on ne sçauroit exprimer la joye que cette agréable vûë nous donna. Nous tournâmes d'abord vers eux pour aller à leur rencontre: trois ou quatre heures après ils nous joignirent, & le Capitaine Davidson nous reçut fort favorablement dans son bord. Il étoit de Portsmouth, & servoit de Convoi à dix-sept Vaisseaux Marchands Anglois, qui s'en alloient à Lisbonne. Comme nos boyaux n'avoient pas encore eu le tems de se retrécir, & que de l'avis des Médecins, que nous n'allâmes pourtant pas consulter pour cela, il n'y avoit aucun danger de boire & de manger à son aise, on ne nous eut pas plûtôt aporté des vivres, que chacun se faisoit un plaisir de nous voir remuër le menton. Tout ce que l'on nous servoit disparoissoit, comme si on l'avoit jetté dans un puits. Nous fûmes pourtant plûtôt remplis, que nous ne nous sentîmes rassasiez. Un profond assoupissement succéda immédiatement au repos que nous accordâmes enfin à nos machoires: je doute qu'il y en eut aucun des nôtres, qui ne dormit au moins vingt heures avant que d'être bien éveillé. Après le second repas, nous nous trouvâmes entiérement remis. Un Lieutenant du Vaisseau, qui parloit François, voulut que je lui fisse le détail de nos infortunes: en des endroits il en paroissoit touché, en d'autres il ne pouvoit s'empêcher de rire. Enfin, nous arrivâmes à bon port, & mîmes pié à terre à Lisbonne le premier Juillet, sans qu'il nous manquât personne que le seul Colombier.


CHAPITRE II.

Du séjour de l'Auteur à Lisbonne, &c.

Lisbonne est située près de l'embouchure du Tage, en un lieu extrémement divertissant: c'est assurément une des plus belles Villes de l'Europe. Le Commerce, qu'on y fait est très-considérable, ce qui la rend fort peuplée & très-riche. Suivant le calcul que j'en ai fait en gros, elle doit contenir plus de vingt mille maisons. Il y a trente-cinq ou quarante Portes, pour la commodité des Habitans, & je suis fort trompé, si elle n'a deux grandes lieuës de tour. Un certain Monsieur du Pré, Chirurgien de profession, fut celui auquel je fus adressé, comme à un homme qui avoit beaucoup de pratique, & qui pouvoit me donner de l'occupation. En effet, ce bon homme me reçut à bras ouverts. Je n'avois été guére chez lui, que je remarquai qu'il étoit Réformé; il n'alloit que fort rarement à la Messe: il faisoit lire des Sermons à ses enfans, & jamais le Dimanche ne se passoit qu'il ne les catéchisât en particulier. Lui de son côté, reconnut aussi bien-tôt que je n'étois rien moins que bigot; il m'avoua qu'il tenoit la Bible chez lui, pour l'instruction de sa famille, il me porta même à la voir.

Il ne faut pas mentir, la premiére fois que j'en fis la lecture, ce qui fut expédié en fort peu de tems, je la pris pour un Roman assez mal concerté, que je traitois pourtant de Fables Sacrées. La Génése, selon moi, étoit une pure fiction; la Loi des Juifs & leurs cérémonies, un badinage & de vaines puérilitez: les Propheties, un abîme d'obscuritez, & un galimatias ridicule: & l'Evangile une fraude pieuse, inventée pour bercer des femmelettes & des esprits du commun. Ce qui me choqua d'abord, fut de voir dans la Création, précéder la lumiére aux luminaires qui la produisent, & sans lesquels il n'y auroit que ténébres & obscurité. Ensuite, je m'accrochai à la nécessité de travailler & de mourir, qui ne fut imposée à l'homme, à ce qu'on prétend, qu'en conséquence de son crime. Après vint la Sentence prononcée à la femme, d'enfanter avec douleur, & au Serpent de ramper sur son ventre, comme s'il avoit eu des jambes auparavant. L'Iris, qui fut mis dans la nuë après le Déluge, pour banir du genre humain la crainte de périr une seconde fois par les eaux. La grace que le Ciel accorde à Lot de sortir de Sodome, pour le laisser aller incontinent après commettre un double inceste avec ses filles. Les Amours de Pharaon & de Sara, femme d'Abraham, & le rapt de la même personne, parvenuë à une viellesse décrépite, par Abimelec Roi de Guérar. Les fréquens dialogues de la créature avec son Créateur, le passage de la Mer rouge, & tant d'autres Miracles faits pour les Juifs, l'Asne qu'on fait parler pour dire si peu de chose, & mille autres difficultez de cette nature, embarassoient prodigieusement ma raison. Je ne pouvois pas comprendre que les effets pussent passer devant leurs causes: on m'avoit tellement apris le contraire dans les Ecoles, & l'expérience journaliére m'avoit tant de fois confirmé cette vérité dans les ouvrages de la Nature, que je ne daignois pas seulement y faire la moindre réfléxion. Il ne me paroissoit pas moins absurde que l'homme eut été immortel s'il n'eût pas desobéï à Dieu, puisque je ne voyais aucune aparence que l'ordre & la constitution de ses parties eussent souffert aucune altération depuis qu'il avoit reçû la vie. Et il ne me venoit pas dans l'esprit que la terre eût été en état de produire ses fruits continuellement dans la même abondance sans être cultivée, à moins qu'elle n'eut été d'une toute autre nature qu'elle n'est présentement, ce qui n'est pas vrai-semblable. Cent Voyages que j'avois lûs, m'assuroient que les femmes en général, qui habitent aux Indes Orientales, dans l'Afrique & dans l'Amérique, aux environs de l'Equateur, ne souffrent guéres de douleur, lors qu'il s'agit de mettre une créature humaine au monde. Jusques-là, que celles du Bresil vont ordinairement se délivrer proche de quelque fontaine, ou riviére, où elles se lavent elles-mêmes, nettoyent le petit enfant, & le portent ensuite à leurs maris, qui se mettent d'abord au lit, en font les couches, & en reçoivent les félicitations, pendant que la femme s'occupe à aller chercher & aprêter de quoi les bien régaler. Au lieu que parmi les Peuples qui demeurent aux environs des Poles, le séxe a beaucoup à souffrir dans ces conjonctures, & y périt même fort souvent: de forte que cela varie à proportion des climats, & de la constitution des personnes. Ce qui se rencontre tout de même dans les bêtes, qui sans avoir péché, ne sont pas moins sujettes à ces differens changemens. Enfin, car il faudroit faire de gros volumes pour épuiser cette matiére, sachant la cause de l'Arc-en-ciel & de sa grandeur, aussi-bien que de ses couleurs, & en ayant cent fois fait d'artificiels moi-même; comme cela est aisé à exécuter, en éparpillant de tous côtez une quantité d'eau, dont on s'est rempli la bouche, dans un endroit opposé aux rayons du Soleil & au delà duquel il n'y ait point d'objets fort éclatans, & de plusieurs autres maniéres: j'avois de la peine à digérer que Moïse nous en parlât comme d'un Météore inconnu auparavant.

Tous ces obstacles néanmoins ne me rebutérent point entiérement: j'entrepris une seconde fois de parcourir ce saint Livre, à condition pourtant qu'à mesure que je le feuilleterois, j'en demanderois l'explication à mon Maître. Il y consentit, & nous étions tous les jours enfoncez dans la dispute: le bon homme s'emportoit souvent contre moi; & j'en sortois à bon marché lors qu'il ne m'avoit traité que de libertin, d'opiniâtre & d'incrédule. Il n'est pas étonnant, lui disois-je quelque-fois, de voir une foule de nageurs suivre le cours rapide d'une vaste & profonde Riviére, puisque cela n'est pas moins agréable qu'aisé: mais aussi-tôt qu'il en paroît un seul, qui tournant le dos aux autres, coupe le fil de l'eau, & avance avec promptitude vers sa source; cette action surprend les assistans: les uns le considérent avec admiration, les autres le regardent avec envie: ses compagnons sur tout en sont jaloux, ils en crévent de dépit, & n'omettent rien de ce qu'ils sont capables d'imaginer pour décrier & pour le perdre, parce que ce qu'il fait est un marque évidente d'adresse & de vigueur de son côté; & du leur, de pure lâcheté & de foiblesse. Il en est de même des sentimens que nous avons au sujet des Sciences, & principalement de la Religion: ceux que nous avons pris en naissant nous demeurent, nous ne saurions absolument en souffrir d'autres; tout ce qui ne leur est pas conforme nous déplaît, & l'on passe infailliblement pour un écervelé, ou pour un scélérat, dès le moment que l'on parle de s'en écarter. Cependant, je vous annonce, que comme j'ai beaucoup meilleure opinion des qualitez d'un homme qui nage contre le courant d'un torrent, que d'un autre qui se laisse insensiblement emporter à ses flots; je fais de même un jugement infiniment plus avantageux de la pénétration & de la solidité de l'esprit de celui qui examine tout, & qui s'oppose quelquefois même à des opinions reçûës depuis long-tems, que de ceux qui les ont héritées de leurs ancêtres, & qui ne les conservent souvent qu'à cause de leur âge, ou de leur autorité: parce qu'il arrive rarement que l'on sorte de la voye commune, que l'on n'ait des raisons pour le faire; au lieu que l'on peut fort bien n'en pas avoir pour ne s'en point écarter.

Pendant nos premiers entretiens il arriva encore une affaire qui donna lieu à une nouvelle dispute. Un Capitaine de Navire ayant amené quelques Négres d'Afrique, fit présent d'un des mieux tournez à un de ses amis, homme de considération & de grands moyens, mais capricieux & difficile. Ce Noir, après avoir demeuré quelques années chez un si rigide Maître, en avoir souffert mille indignitez, cessa de se posséder, & résolut, quoi qu'il en pût arriver, de s'en venger de la maniére du monde la plus dangereuse. Il alla pour cet effet chez l'Apoticaire de la maison, & sous prétexte qu'ils étoient extrémement incommodez des rats, il demanda pour deux ou trois sous d'arsenic. A peine étoit-il sorti de la boutique, pour aller faire quelques messages, dont il étoit chargé, que l'Apoticaire envoya dire au Monsieur, que depuis que son More étoit venu prendre de la mort-aux-rats, il lui étoit venu dans l'esprit qu'il savoit une composition admirable pour exterminer cette vermine, & que s'il lui plaisoit, il lui en envoyeroit la recette sur le champ. Ce message étonna le Monsieur, qui étoit inquiet de son naturel, & qui se souvenoit très-bien que le jour précedent il avoit encore fort maltraité son domestique. Il le fait apeller pour savoir de lui ce qu'il vouloit faire de ce poison, & jure par ce qu'il y a de plus sacré, qu'il va lui ôter la vie; s'il aperçoit en lui des marques capables de lui donner le moindre soupçon. Il se trouva que le valet n'y étoit pas. Aussi-tôt qu'il arriva, une servante, que la peur de le voir rouër de coups avoit saisie, l'avertit en secret de ce qui se passoit. Le malheureux en prit l'épouvante, & ne se sentant pas assez effronté pour soûtenir l'examen auquel il étoit destiné, il se glisse doucement en haut, & sans autre forme de procès, le misérable s'étrangle. Son Maître cependant s'impatientoit terriblement de le voir: il envoya plusieurs personnes, pour le chercher aux endroits où on l'avoit envoyé; enfin il fut tout étonné, lors qu'environ une heure après, un laquais lui vint raporter qu'il venoit de le trouver pendu au grenier.

Le bruit d'une action si tragique ne tarda guére à se répandre dans tout le quartier; mon Maître y courut, comme chez l'un de ses principaux chalans, & après s'en être entretenu avec le Monsieur, il le pria pour bien des raisons, de faire en sorte qu'il pût obtenir ce cadavre. Comme il avoit du crédit il ne fit aucune difficulté de l'assurer qu'il l'auroit, & il lui tint dès le même jour sa parole. Aussi-tôt qu'il fut entre nos mains nous en fîmes la dissection dans les formes. Toutes les parties y étoient disposées comme dans le corps d'un blanc, du moins nous n'y remarquâmes aucune différence: mais ce qui nous surprit également, c'est qu'immédiatement au dessous de l'épiderme, nous découvrîmes une membrane extrêmement déliée & délicate, que mon Maître n'avoit jamais aperçûë ailleurs, & dont je n'avois pas encore ouï parler. Il fit aussi-tôt part de cette découverte à un fameux Médecin de la Ville qui s'y rendit à sa priére: cet habile homme n'en parut pas si étonné que je me l'étois imaginé; la même chose lui étoit arrivée dans une occasion semblable, qui avoit été pourtant l'unique de sa vie, n'ayant jamais eu d'autres Négres entre les mains. Ainsi nous jugeâmes que cela devoit être la véritable cause de la noirceur de cette espéce d'hommes, en ce que cette tunique émousse & absorbe sans doute, les rayons de la lumiére, comme au contraire, une feuille d'argent vif, apliquée derriére une glace de Venise, les fait réfléchir & les renvoye vers l'endroit d'où ils sont partis: ce qui donna matiére à bien des raisonnemens sur l'origine des Ethiopiens, qui semble ne devoir pas être celle des autres hommes, vû cette remarquable différence. Suivant ce principe, je voulus insister sur les conséquences, qui n'alloient pas moins qu'au renversement entier du Sistème de l'Auteur Sacré que nous traitions. Mais on me ferma la bouche, en disant qu'il y avoit bien des choses que Dieu veut que nous admirions, qu'il nous deffend d'aprofondir.

Je pris d'ailleurs bien du plaisir à entendre discourir ce Docteur sur la construction & les opérations du corps humain. Il parloit Latin, comme Cicéron, & n'étoit pas moins bon Orateur, que Démosthéne. Tout ce qu'il disoit me charmoit, parce qu'il n'exprimoit rien qu'en termes forts & choisis, & qu'il affectoit par tout d'être clair & intelligible.

Je ne m'amuserai point à faire ici le détail du long entretien que nous eûmes sur ce beau sujet: je dirai seulement qu'il nous fit remarquer trois choses qui s'étendent généralement par tout le corps; l'une extérieurement, qui est la peau, & les autres, savoir les veines & les nerfs, dans les parties intérieures & les plus cachées de sa masse. La peau, disoit-il, est nécessaire à l'animal, en ce qu'elle couvre tous les membres. C'est elle, qui, comme une coque, les renferme & les envelope de toutes parts, de maniére qu'elle est capable, si on l'y accoûtumoit de bonne heure, comme on fait par raport au visage & aux mains, de nous garantir contre les injures de l'air. Les veines & les artéres, ces petits ruisseaux où coule le sang, véritable principe & cause immédiate de la vie, tirent leur origine du cœur, & parcourent toute la machine, de sorte qu'il n'est pas possible de la piquer en aucun lieu, pour petit qu'il puisse être, qu'on ne perce quelques-uns de leurs rameaux, ce qui se voit à la couleur vermeille de l'humeur qui en sort dans le moment. Enfin il n'y a point d'endroit en nous où il ne se rencontre des nerfs, cela est clair, & on en peut aisément convaincre ceux qui prétendroient le nier, ou le révoquer en doute. Ces nerfs proviennent tous, sans exception, du cerveau, où comme autant de cordes, bâtons, ou tubes creux, ils ont une de leurs extrémitez tellement arrangées les unes auprès des autres, qu'elles forment ensemble comme une Sphére, au milieu de laquelle se trouve une petite glandule extrêmement sensible & délicate, attachée à sa base à un nombre infini d'artéres imperceptibles, lesquelles lui aportent du cœur un quantité prodigieuse d'esprits, qui la tiennent dans une agitation continuelle, & prête à céder au moindre mouvement étranger.

Suposant donc que ces nerfs, ou les petites fibres, dont ils sont composez, sont remplis d'esprits, comme en effet ils le sont toûjours pendant la veille, au lieu qu'ils s'en trouvent en partie dénuez aussi long-tems que dure le sommeil, s'il arrive que quelqu'objet, quel qu'il soit, vienne à heurter contre le bout extérieur, ou à quelqu'autre partie de ces tubes, il est évident qu'étant pleins, & par conséquent tendus, l'autre extrémité, qui est au cerveau, doit se ressentir du choc & communiquer ce mouvement à la glande, qu'on ne sauroit se dispenser d'établir comme le siége du sens commun: ni plus ni moins qu'il est impossible, supposé que je tienne de la main mille bouts de ficelle attachez ensemble, que personne en tire un seul que je ne m'en aperçoive incontinent; sans que je puisse pourtant désigner l'endroit où s'est fait cette atraction. Et comme l'expérience m'a apris depuis le berceau, que les coups, les playes & les autres incommoditez, que reçoit mon corps, lui viennent ordinairement de dehors, toutes les fois que je sens la moindre agitation en l'une de mes parties, je ne sçaurois m'empêcher d'en attribuër la cause à quelque agent extérieur, & croire que c'est proprement l'extrémité de quelque nerf & aucune autre de ses parties qui a été touchée. Et nous sommes naturellement si fort préoccupez de ce sentiment, que ceux qui ont eu le malheur de perdre, par exemple un bras, soûtiennent hautement que la douleur qu'ils sentent est aux doigts de la main, qu'ils n'ont plus, & en aucun autre endroit: ce qui se confirme tous les jours par l'expérience. Soit donc que l'impulsion se fasse par des rayons de lumiére, sur les nerfs optiques: par les petites particules des viandes sur les nerfs qui aboutissent à la langue, suivant leur figure & leur mouvement: par les parcelles imperceptibles qui se détachent des corps, que l'on apelle odorans, sur les apophises mammilaires, ou de quelqu'autre maniére que ce soit, cela revient à la même chose: les organes ont beau être différens, l'atouchement est la seule & unique cause de toutes les perceptions dont nous sommes capables. De-là il paroît que ceux qui ont fixé le nombres des sens à cinq, n'en ont pas bien connu la nature: non plus que quelques autres qui ne sachant sous lequel de ces cinq genres ils devoient placer la faim, la soif & le plaisir de l'amour, en ont compté jusqu'à huit; puisqu'il paroît clairement, par ce que nous venons de dire, qu'il n'y en a absolument qu'un.

Je dis plus, continua-t-il, il ne me seroit pas difficile, de démontrer Mathématiquement, & à l'aide d'une figure Géométrique, qu'il est impossible, les choses étant prises à la rigueur, d'avoir aussi parfaitement que notre nature le peut permettre, plus d'une perception à la fois; & que lors qu'il s'en fait deux ou trois ensemble, il est nécessaire qu'elles soient confuses, comme l'expérience nous enseigne, que de toutes les parties d'un objet que nous envisageons, il n'y a absolument que le point qui correspond aux axes optiques, qui se voyent parfaitement & distinctement, les autres ne s'apercevant bien qu'à proportion qu'ils sont proches de leur centre. Nos idées ou les images de nos pensées, ne différent non plus entr'elles que nos perceptions; car quoi qu'on en fasse de deux espéces, lesquelles on distingne par les termes de conception & d'imagination, il est sur que l'atouchement est la seule cause de l'une & de l'autre; c'est l'unique source de toutes les connoissances humaines, & même de notre Raison, qui au fond n'est que l'assemblage, ou la desunion des noms, que nous avons, d'un commun consentement imposez aux substances, telles qu'elles nous paroissent par le sens, c'est-à-dire conformément à leurs qualitez, & nullement à leur essence. Les autres animaux ayant leurs organes semblables aux nôtres, ont sans doute aussi les mêmes perceptions; il n'y a que le plus ou le moins qui en peut faire la différence. Donc les bêtes ont de la raison, & si on les en veut priver, ce ne peut être que par raport à la parole qui leur manque, pour donner comme nous des noms aux choses que le mouvement rend capables de les affecter; car au demeurant elles savent fort bien distinguer.

Un cri épouventable, que la servante fit ici, interrompit brusquement notre Médecin. La pauvre fille en aportant une brassée de bois du grenier, avoit fait un faux pas, & étoit tombée du haut de l'escalier jusqu'à terre. Nous courûmes tous à son secours, & trouvâmes qu'elle avait la jambe droite cassée. Le Docteur ayant été témoin du premier apareil que l'on y apliqua, se retira chez lui, à mon grand regret, puisqu'outre quelques objections que j'étois prêt à lui faire, j'aurois bien voulu entendre la conclusion d'un discours, aussi curieux que me paroissoit celui dont il nous avoit entretenu jusqu'alors, & qui devoit, selon toutes les aparences, avoir des suites qui n'auroient pas été de la portée de tout le monde: & ce regret fut d'autant plus grand dans la suite, que je ne pus jamais trouver l'occasion de le renouër, & d'engager cet habile homme à traiter avec moi la même matiére.

Laissant donc tout cela à part, il faut que je dise, qu'encore que Mr. du Pré ne fut rien moins que Philosophe, ses petites lumiéres ne laissérent pas de m'être d'un très-grand secours: à quoi les Commentaires, de Mr. Calvin, qu'il me mit entre les mains, ne contribuérent pas peu. Par-là j'eus occasion de remarquer que la création de la lumiére ne veut rien dire, sinon la formation de la matiére subtile dont les Astres furent composez le quatrième jour; & que si Moïse parle avant cela de jour & de nuit, c'est par anticipation; comme il dit ailleurs que Dieu avoit fait l'homme, mâle & femelle, avant qu'il eût fit tomber un profond sommeil sur Adam & qu'il lui eût formé une compagne d'une de ses côtes. Je compris de même sort aisément, tant au sujet des peines, qui avoient été imposées à nos premiers Parens, que de L'Arc-en-Ciel, &c.; que l'un & l'autre étoient premiérement des signes naturels, que Dieu changea alors en des signes d'institution; à peu après comme ce que nous voyons arriver aux Saints Sacremens du Bâtême & de la Céne. Et pour ce qui est du terme de commencement, qui est à la tête de la Génése, cela ne m'aporta aucune difficulté, quoique bien des gens s'y trouvent embarassez. Je sçavois fort bien qu'en Philosophie, il faut distinguer le tems extérieur de l'intérieur, comme l'on distingue en Géométrie, une dimension extérieure d'une intérieure, s'il est permis de m'exprimer de la sorte: c'est-à-dire, qu'il faut mettre de la différence entre une grandeur mesurée & contenuë, & une autre qui ne l'est pas. Ma chambre, par exemple, a ses dimensions, cela est incontestable, mais la spéculation seule n'en sauroit fixer le contenu: on doit y ajoûter la pratique, & se servir de quelque commune mesure, dont les hommes sont convenus auparavant, pour pouvoir dire à point nommé, combien de piez, de pouces, ou de lignes quarrées elle contient: Par ce moyen les dimensions, qui étoient premiérement intérieures & cachées, deviennent extérieures & connuës, par raport aux mesures extérieures, qui ont servi à en déterminer le contenu. Tous les Estres naturels ont donc un tems intérieur & un extérieur: leur tems intérieur est la durée, par laquelle ils demeurent en leur existence actuelle & véritable, ce qui s'étend depuis leur commencement jusqu'à la fin: leur tems extérieur est la durée de la Terre en ce que son mouvement est employé pour le mesurer: de sorte que le tems extérieur d'une chose est à son tems intérieur, comme la mesure a la chose mesurée. Avant la naissance du Monde, nous ne pouvons avoir l'idée que d'un tems intérieur abstrait, parce qu'il n'y avoit alors d'existant que Dieu, l'Estre des Estres, dont la durée n'a ni commencement, ni fin, & ne sauroit proprement être définie ni mesurée: mais du moment que le Soleil a paru au Firmament, & qu'on a imaginé la Terre tournant sur son centre, autour duquel elle est emportée dans un certain espace de tems, d'Ocident en Orient, on a donné à chacun de ces périodes le nom de jour naturel, & à de moindres parties, celui d'heures, de minutes, &c., comme on apelle le composé de sept jours une semaine; une révolution de la Lune, d'Occident en Orient, un mois; une de la Terre autour du Soleil, un an, &c. Ces communes mesures nous servent à désigner le tems, & le rendant, d'intérieur qu'il étoit de sa nature, extérieur pour notre usage, ce n'est pas merveille, si ne remontant point au de-là, nous nous bornons à ce principe, & ne comptons le tems que depuis qu'il y a eu des mesures propres à fixer la durée.

La solution de ces difficultez me facilita la connoissance des autres: je commençai à apercevoir l'enchînure du grand Ouvrage de la Rédemption; les combinaisons & les raports que les parties du Vieux Testament ont avec celles du Nouveau; comme les antécédens & les conséquences y dépendent réciproquement les uns des autres: de sorte qu'à la troisiéme fois, je conclus que, & Création du Monde, & chute de l'homme, & menaces, & promesses, & Déluge, & Circoncision, & Songes, & Visions, & Passage de la Mer rouge, & Loi cérémonielle, & Prophéties, & tout ce qui s'est passé de plus remarquable dans la République d'Israël, n'étoient que des Tipes, des allégories, des emblêmes, des figures & des ombres, qui n'avoient du raport qu'avec la nouvelle Alliance; qui ne brilloient qu'à la clarté de l'Evangile, & dont le véritable corps étoit Christ.

Mon Hôte fut charmé de cette métamorphose: il admiroit comme j'avois si-tôt passé d'un froid, qui me faisoit regarder des choses avec mépris, à un zéle qui ne me permettoit plus de les considérer qu'avec estime. Tout ce que je faisois attiroit ses aplaudissemens: à peine avoit-il vû mon pareil. Mais comme il n'y a rien de parfait au Monde, il me restoit une chose, qui lui tenoit au cœur. J'étois blond de mon naturel, ma mére m'avoit accoûtumé à porter une grande chévelure, qui me couvroit les épaules: cela choquoit Monsieur du Pré. Est-il possible, me disoit-il quelques-fois, qu'un garçon qui a tant de disposition à résoudre les passages les plus difficiles de l'Ecriture, ne voye pas que Saint Paul défend positivement de porter de grands cheveux, & qu'il veut même que ce soit une honte à l'homme de les nourrir & d'en avoir soin? Je tournai long-tems en raillerie les remontrances qu'il m'en faisoit: mais voyant qu'il m'en parloit tous les jours plus sérieusement. Se peut-il, Monsieur, lui dis-je un jour à mon tour, que vous ignoriez que comme la diversité des saisons de l'année nous oblige à nous habiller différemment, selon qu'il fait chaud, ou froid: les changemens qui arrivent dans la société, nous engagent à observer de différentes maximes? Autrefois, poursuivis-je, les cheveux longs étoient une marque de sujétion. Lors qu'un Esclave étoit affranchi, on lui rasoit la tête, en signe de la liberté qu'on lui avoit accordée; c'est à quoi l'Apôtre faite allusion. Sous la Loi nous étions les Esclaves du péché, veut-il dire, nous en sommes affranchis sous la grace: pourquoi porterions-nous encore des marques de notre ancienne servitude, comme fait la femme, qui est sous la dépendance de son mari? Dans ce tems-là il y avoit encore des Esclaves, présentement l'usage en est banni parmi les Chrétiens. J'aprens que le texte porte que c'est la Nature qui nous montre que nous ne devons pas faire parade de nos cheveux, mais il ne faut pas prendre ce terme à la rigueur: nature ne signifie-là autre chose que coûtume. Naturellement nous n'avons rien de superflu. Les cheveux nous ont été donnez pour la garde & la conservation de notre tête, & des parties supérieures du corps, comme les ongles sont les armes, dont nous avons été pourvûs pour notre défense. Ce n'est donc point la Nature qui nous engage à couper les uns, & à rogner les autres; c'est plûtôt ce que nous apellons la mode, la bien-féance, & certaines loix civiles, établies parmi les Peuples, que l'on regarde à la fin comme naturelles. Cette mode autorise à présent les cheveux longs: je ne croi pas sa faire de mal à la suivre, sur tout tout ici, où de l'aveu d'un nombre infini de personnes bien sensées, & de la plûpart des Théologiens, la chose est absolument indifférente. Tout cela ne fut pas capable de satisfaire mon Maître, il falut pour le contenter, lui permettre de se servir de ses ciseaux, & de m'acourcir le poil tout au moins jusques au dessous des oreilles. Ce changement me fit quelque peine: mais enfin, que ne fait-on pas pour avoir la paix, & vivre en bonne intelligence avec son prochain? En effet, cette complaisance acheva de m'atirer si-bien son amitié, qu'il m'auroit donné son sang, si j'en avois eu affaire: Sa personne, sa famille, ses biens, tout étoit à mon service, il ne tenoit qu'à moi d'en disposer.

Outre ces avantages, qui étoient déja fort considérables pour un étranger, il me procura la connoissance de plusieurs de ses intimes Amis, & entr'autres d'un Facteur de la Compagnie Hollandoise, qui étoit bien l'un des jolis garçons que j'aye jamais connus: il parloit assez bien François; & il entendoit parfaitement bien sa Religion: ainsi j'avois occasion de m'en entretenir avec lui toutes les fois que nous nous voyions, ce qui arrivoit le plus souvent qu'il m'étoit possible. J'avois de plus ce bonheur qu'il m'accommodoit de tout ce que j'avois besoin, sans vouloir permettre que pour rien du monde, j'importunasse mon Maître, qui étoit pourtant commode, & porté de bonne volonté. Jamais il ne traitoit personne, qu'il ne m'obligeât à être de la partie: & ce qu'il y avoit de mal en cela, c'est qu'il traitoit si-bien, que l'on s'en sentoit ordinairement deux jours après. Une fois entr'autres, il me fit tellement faire la débauche, que le lendemain je fus saisi d'une fiévre violente, qui faillit véritablement à me tuër: je dévins dans l'espace de trois semaines, que je le gardai, aussi maigre qu'un squelette, je n'avois absolument que la peau & les os, & mon Médecin desesperoit que j'en pusse relever. Je me tirai pourtant enfin d'affaire, par une diéte bien ordonnée. A mesure que je me rétablissois, je ne cessois point de faire de meûres réflexions sur les Loix sévéres que la Nature observe si ponctuellement envers les pauvres mortels; & après avoir reconnu qu'il y a peu d'excès qu'elle ne punisse, je conclus que la frugalité & la tempérance sont les véritables moyens d'avoir toûjours l'esprit libre, & le corps à l'abri de toutes les maladies, ausquelles nous sommes autrement presque tous sujets: ce qui me fit prendre une ferme résolution d'être plus sage à l'avenir, que je ne l'avois été par le passé, & de ne jamais rien faire que je me pusse reprocher dans la suite. Van Dyk, c'était le nom du Hollandois, avoit été de ce sentiment avant moi, mais sa générosité, lorsqu'il s'agissoit de régaler ses Amis, l'obligeoit quelquefois à se relâcher, & à ne pas toûjours mettre en pratique les pieuses leçons qu'il ne manquoit guére de donner, lorsqu'il se divertissoit aux dépens des autres. Je le fis pourtant enfin convenir qu'il valoit mieux passer pour économe, que pour libéral & complaisant, lorsqu'il y alloit de la santé.

Dans ces entrefaites, il arriva à cet honnête Homme une fâcheuse affaire, qui me donna plus de chagrin qu'à lui-même. Il reçut une lettre, par laquelle la femme d'un de ses Marchands lui ordonnoit, en l'absence de son mari, de donner, au fils de Monsieur Heudde son neveu, qui étoit parti pour Lisbonne, tout ce dont il auroit besoin pour continuër son Voyage; qu'on lui en tiendroit bon compte, & qu'elle en son particulier, lui en auroit de l'obligation. Environ quinze jours après, Monsieur Heudde arriva chez Van Dyk, accompagné d'un valet de chambre, qui comme lui, étoit fort médiocrement habillé. La premiére chose qu'il lui demanda, fût, s'il n'avoit pas reçû une lettre de sa Tante, il y avoit tant de tems: & le Facteur lui ayant répondu qu'oüi, il se mit à lui raconter beaucoup de particularitez de plusieurs personnes de sa connoissance: ensuite il l'entretint du dessein qu'il avoit formé de voir le Portugal, de traverser l'Espagne & l'Italie, puis de passer par le Royaume de France, & de s'en retourner chez lui par les Isles Britanniques. Enfin, on tomba sur les deniers dont on pouvoit avoir besoin pour parcourir tant de Païs. Van Dyk lui en dit son sentiment & après l'avoir exhorté à ne point faire de dépenses inutiles, il lui recommanda aussi de n'entreprendre rien qui fût au-dessous de lui, puisqu'il avoit ordre de lui fournir tout ce dont il auroit affaire, non-seulement à Lisbonne, mais dans tous les endroits où il devoit passer: ce qui ne lui seroit nullement difficile, parce qu'il avoit directement ou indirectement de très-bonnes correspondances dans la plûpart des meilleures Villes de l'Europe. Monsieur Heudde parut fort édifié de ce compliment; il se contenta d'une somme de quinze cens francs, & de quelques bonnes adresses, & après avoir resté-là quelques jours, il poursuivit son chemin. Van Dyk, qui étoit exact dans ses affaires, donna aussi-tôt nouvelle à son Principal de ce qui s'étoit passé entre lui & son Neveu, & de la route qu'il avoit prise. Mais environ huit jours après, il, fut surpris de rencontrer dans la ruë le prétendu valet de chambree de Mr Heudde; & lui ayant demandé si son Maître n'étoit pas encore parti, il fut encore plus étonné d'entendre qu'il ne le connoissoit seulement pas, & qu'il ne savoit ce qu'il étoit devenu. Il y a quelques jours, lui dit-il, que je suis arrivé ici de Bordeaux, dans le dessein de passer dans l'Amérique; ce Monsieur, dont vous me parlez, étoit aussi dans notre Bord, il me proposa de le servir tout le tems qu'il seroit en cette Ville, à condition qu'il me donneroit vingt sols par jour & les dépens: il me paya & me congédia la semaine passée: je n'en ai, ajoûta-t-il, pas oüi parler du depuis. Ce discours alarma un peu mon Ami, & quoiqu'il n'eût encore aucune certitude d'y avoir été pris pour dupe, il eût la précaution d'écrire d'abord à tous ceux ausquels il avoit recommandé son Voyageur; & de les prier de ne lui rien donner jusqu'à nouvel ordre. Cela le garantit peut-être de quelqu'autre perte, mais non pas de celle de ses trois cens ducats. On lui répondit de Hollande qu'on ne savoit ce qu'il vouloit dire, & qu'aparemment ce prétendu Mr. Heudde étoit un fripon, qui cherchoit sans doute une potence. Quoique ce dommage ne fut pas considérable, par raport aux conquêtes qu'avoit faites Mr. Van Dyk, cela ne laissa pas de l'afliger: il employa tous les moyens possibles pour découvrir le voleur, mais toutes ses poursuites furent inutiles, & je ne sçache point qu'il en entendit plus parler, à cause que je le quittai peu de tems après.

Car quoique je fusse parfaitement bien-là, il faut pourtant avouër que je n'y étois point avec agrément: le gain que je faisois étoit trop médiocre, & mon but principal étoit de voir du Païs. Les Amis que j'avois faits, & la réputation que mon Maître me donnoit, me facilitérent les moyens d'en sortir.


CHAPITRE III.

Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur une Côte inconnuë.

Je trouvai l'occasion d'entrer dans un Vaisseau Portugais, qui devoit aller aux Indes Orientales, en compagnie de trois autres Navires. Celui qui le commandoit avoit nom Dom Pedro. Il ne montoit que vingt piéces de Canon, mais l'Equipage étoit de cent quarante-sept hommes, entre lesquels il y avoit beaucoup de François, qui entendoient pourtant tous la Langue Portugaise. Toutes choses étant prêtes, nous mîmes à la voile le cinquième de Juin 1644. ayant le tems fort favorable. La premiére disgrace qui nous arriva, fut en la personne de notre Capitaine. Il passoit à la vérité pour un homme d'une expérience consommée, mais il étoit brutal & débauché. Le dixiéme jour après notre départ, qu'il avoit à son ordinaire pris une bonne portion d'eau-de-vie, il s'emporta tellement contre un de nos Matelots, que des menaces, il voulut en venir aux coups. Le Marinier qui étoit volage, se prit à rire, & à s'enfuïr: Don Pedro irrité, le poursuivit avec un levier à la main, dont il le donna au Diable qu'il va lui rompre le cou: en courant ainsi l'un après l'autre, notre Officier broncha, & après avoir fait quelques pirouettes, s'en alla tomber avec tant de roideur contre le Cabestan, qu'il se rompit le bras gauche, à trois doigts au-dessus du coude. Là-dessus on m'apelle, j'examine la blessure, & je trouvai que l'os étoit entiérement fracassé: après une meûre délibération, j'étois absolument d'avis qu'il faloit se servir de la foie. Malgré tout ce que je fus capable de représenter au Patient, il n'y eût pas moyen de le porter à souffrir cette opération, & il jura qu'il aimeroit beaucoup mieux mourir que d'en venir à une extrémité si fâcheuse. Il falut, malgré moi, se résoudre à le traiter comme il le voulut: mais ce que j'avois prévû arriva deux jours après: la playe s'enflamma, la cangréne y vint, & mon homme fut confisqué le cinquiéme jour après sa chute.

L'Equipage fut extrêmement alarmé de cette perte, qui sembloit nous présager quelque chose de mauvais: il fallut pourtant s'en consoler; on rendit les honneurs à son corps, puis on le coula en mer au bruit du Canon. Nous ne laissions pas cependant d'avancer chemin; de tems à autre il survenoit de petites bourasques, mais qui n'étoient pas dangereuses. Le plus grand mal qui nous en arriva, fut que cela nous écarta de nos autres Vaisseaux, de forte que nous n'en entendîmes plus parler. Etant parvenus à l'Isle de Ascension, nous nous aperçûmes que nos eaux étoient fort corrompuës, ainsi il fut résolu que nous irions faire aiguade à Sainte Héléne, craignant que le nombre de nos malades, qui étoit considérable, n'augmentât sensiblement, si nous différions de relâcher jusques à ce que nous fussions parvenus au Cap de Bonne-espérance.

Mais comme déja nous découvrions cette Isle de loin, & que nous nous en félicitions réciproguement, nous avisâmes un trombe, qui nous paroissoit de la grosseur d'un grand tonneau, à la portée du Canon de notre Navire. N'en ayant jamais vû qu'en peinture, & dans les Traitez des Voyageurs, je considérai ce phénoméne avec toute l'aplication dont je fus capable, & je conclus que ce doit être proprement l'effet d'une partie d'air agité, & poussé avec véhémence dans la vaste étenduë de notre atmosphére, qui venant à rencontrer une autre espéce de tourbillon, mû de la partie contraire, réfléchit en tournoyant vers le bas, & forme ainsi un cylindre, qui s'alonge dans un instant jusques-à ce qu'il parvienne sur la superficie de l'eau. La Mer étant alors par tout pressée, hormis en cet endroit-là, il est nécessaire que ni plus ni moins, que ce que nous voyons au sujet des pompes, des seringues & des ventouses, la matiére qui correspond au milieu de cette colomne, monte: ce qui se fait aussi avec tant de rapidité & de force, jusqu'à enlever de gros poissons, que nous fûmes tout étonnez de voir le Ciel, de serein qu'il étoit, se couvrir de nuages épais, qui obscurcirent l'air dans un moment. Les vents commencérent horriblement à soufler, la Mer s'émût, les vagues s'enflérent, & l'on eût dit que la Nature en courroux, menaçoit de nous engloutir. Les Matelots n'eurent plus grande hâte que de ferler au plûtôt les voiles, hormis seulement le pacsis de borcet; & ayant mis à cape, nous plongeâmes pendant un assez long-tems. Cependant le Vaisseau étoit emporté avec une telle violence, qu'il fallut encore caller la grande voile, de peur d'être poussez sur quelques malheureux brisans. Je ne sçaurois me résoudre à décrire ici par le menu, & suivant le Journal que j'en avois fait, tout ce qui nous arriva pendant cette épouventable tempête, qui dura vingt-deux jours; cela demanderoit plusieurs feuilles de papier, & n'aporteroit au Lecteur que de la compassion & de la tristesse. Ce n'étoient pas seulement quelques femmes & enfans, que nous avions dans notre Bord, qui faisoient des hurlemens capables d'attendrir des cœurs de rocher: la plûpart des hommes étoient saisis de frayeur jusqu'à l'ame. Pas un jour ne se passa que nous n'eussions au moins un mort. Nous perdîmes même notre Pilote & notre Contre-Maître; il ne restoit que le Maître de Navire, qui fut capable de bien gouverner le Vaisseau, & encore se portoit-il assez mal. Pendant ce cruel orage, nous fûmes contraints de jetter en mer, à diverses fois, douze piéces de notre Canon, & tout ce que nous crûmes nous être à charge: nous perdîmes aussi la plupart de nos ancres, & nous voguâmes long-tems à la merci des vents & des courans, sans savoir non plus où nous allions, que si nous avions été au fond de l'Océan. Enfin, Dieu voulût, par une bonté toute particuliére, que le vingt-troisiéme jour, autant doux que des autres avoient été cruels, nous vinsions échouer sur un rivage qui nous étoit tout-à-fait inconnu, où après avoir pris hauteur à midi, examiné les horloges, corrigé l'estime autant qu'il nous étoit possible, nous trouvâmes que nous étions aux environs du soixantiéme degré de longitude, & du quarante-quatriéme de latitude australe: c'est-à-dire à mille ou douze cens lieuës de Sainte Héléne. Comme la plus grande de nos Chaloupes avoit été emportée par les vagues, qui avoient passé mille fois par dessus nous, on fut bien aise d'avoir conservé la petite: d'abord on la mit en mer, & après avoir rendu graces à Dieu, de ce qu'il nous avoit conservez en vie, on commença à décharger les meilleures nipes, & ce qui nous devoit être le plus nécessaire à terre. Nous nous servîmes de quelques chétives voiles pour faire, deux Tentes: les autres coupérent des branches d'arbres, dont ils construisirent des Baraques, où le reste de notre Equipage, qui consistoit en quatre-vingt-cinq personnes, se logérent.

Nous étions bien une quarantaine qui nous portions autant bien que la conjoncture le permettoit. Une partie avoit soin du Vaisseau, l'autre alloit à marode. Jamais les armes à feu, la poudre & le plomb, ne nous avoient été d'une plus grande utilité. Il y avoit de toute sorte de gibier en abondance, & entr'autres, de grosses Poules, plus pesantes que des Coqs-d'indes, y qui étoient grasses & très-suculentes. Le poisson ne nous manquoit point du tout non plus; parce que nous avions bonne provision de filets, d'hameçons & d'autres instrumens propres à la pêche. Les Tortuës y étoient rares, mais elles étoient belles & bonnes. Nous en prîmes quelques-unes, qui pesoient assurément autour de quatre à cinq cens livres, & qui nous donnérent suffisamment à manger à tous. La chair nous paraissoit excellente, & la graisse surpassoit en délicatesse les mets du monde les plus précieux: elle nous servoit à toutes choses, aux sausses, sur le Pain, à brûler, & généralement à tout ce que nous en pouvions avoir besoin. Nous trouvâmes aussi une Riviére à deux bonne heures de-là, du côté de l'Est, qui nous fournissoit de fort bonne eau. Nonobstant ces rafraîchissemens, il y eut encore deux de nos gens qui moururent: les autres ne furent pas long-tems à se rétablir.

Cependant, notre Vaisseau se trouva enfin si déchargé, qu'on remarqua qu'il flotoit; de forte que nous le remorquâmes jusques la Riviére dont je viens de parler. Aussi tôt qu'il fût à terre, les Charpentiers l'examinérent de fort près, on trouva qu'il n'y avoit aucune aparence de le remettre en état de nous servir à continuer notre route: la tempête l'avoit entiérement délabré. Ainsi il fut résolu d'un commun accord, qu'on achéveroit de le mettre en piéces, & que des meilleurs morceaux on en bâtiroit un plus petit, dont on repasseroit en Afrique. Le Capitaine nous vouloit tous alternativement faire mettre la main à la besongne; mais nous lui représentâmes si-bien que nous n'étions pas tous également propres à cela, & qu'aussi-bien il faloit qu'il y eut quelqu'un qui pourvût la cuisine des vivres nécessaires pour l'entretien de tant de gens, que nous fûmes constituez dix pour cela. Les neuf qui me furent joints, étoient adroits, une partie étoient, pour ainsi dire, Chaffeurs, & l'autre Pêcheurs de profession: ainsi l'on peut aisément croire que nous n'avions pas beaucoup de peine, dans un Païs comme celui-là, à trouver de quoi donner à manger à notre Compagnie. Ces agréables occupations, dont un autre se seroit fait un très-grand plaisir, ne me charmérent que pendant peu de jours; je me lassai bien-tôt de ce métier-là. Le desir que je conçus de pénétrer dans un Païs où il ne me paroissoit point qu'il y eut jamais eu personne, me fit prendre la résolution d'abandonner mes Camarades: je ne voulois pourtant pas seul exécuter ce téméraire dessein. Les deux de la Troupe qui me paroissoient des plus résolus, ausquels je le communiquai, furent ravis de ma proposition; ils m'avouérent qu'ils avoient eu chacun en particulier la-même pensée, mais qu'ils n'avoient osé la confier à un tiers: ainsi l'affaire fut concluë, avec serment de n'en point révéler le secret, & nous étant promis de part & d'autre une amitié & une fidélité mutuelle & sincére, nous allâmes nous reposer, dans la vûë de déloger au plus vîte.