Title: Mémoires d'une contemporaine. Tome 8
Author: Ida Saint-Elme
Release date: March 21, 2010 [eBook #31725]
Most recently updated: January 6, 2021
Language: French
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de France (BnF/Gallica)
«J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de Waterloo.» MÉMOIRES, Avant-propos.
PARIS.
LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE,
ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.
Chap. CXCIII. Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir de Tallien.
Chap. CXCIV. L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières inspirations littéraires.
Chap. CXCV. Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage par Paris.
Chap. CXCVI. Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du général Castagnos.--Don Félix de Villanova.--Le galant chanoine.
Chap. CXCVII. Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse d'Ara-Coeli.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines napoléonistes et constitutionnels.
Chap. CXCVIII. Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.
Chap. CXCIX. Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du roi.--Ferdinand VII.
Chap. CC. Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.
Chap. CCI. Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La saint Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux fuyards.--Beau trait de Yusef.
Chap. CCII. Ministère d'Évariste San-Miguel.--Le corps diplomatique.--Portraits de MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir William A'Court, ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche et d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami du roi.--La Camarilla.--Nouvelle entrevue avec le roi.
Chap. CCIII. Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville.--État de Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec les Français.
Chap. CCIV. Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.
Chap. CCV. Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.
Chap. CCVI. Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse.
Chap. CCVII. Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage improvisé.
Chap. CCVIII. Gênes.--Albaro.--Leigh-Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan-Stewart.--Lord Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, etc.
Chap. CCIX. Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en peine.
Chap. CCX. Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise réputation des Génois.
Chap. CCXI. Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.
Chap. CCXII. Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste.
Chap. CCXIII. Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.
Chap. CCXIV. Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de Corinne.--Six mois de misère.--Lettre au Constitutionnel.
Chap. CCXV. Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.
Chap. CCXVI. Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux soeurs.
Chap. CCXVII. Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative auprès de ma famille.--M. Arnault.
Chap. CCXVIII. J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.
Chap. CCXIX et dernier. Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes Mémoires.
Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir de Tallien.
En remettant le pied sur la terre française, je repris bientôt l'inévitable habitude de promener de droite et de gauche mes préoccupations politiques, et surtout je sentis renaître en moi le culte des sentimens qui depuis une fatale époque me faisaient chercher les personnes avec lesquelles je pouvais être en rapport d'opinion et sympathiser complétement. Il me semblait que je n'étais point quitte envers mes amis et que je devais à tout prix forcer en quelque sorte leur indifférence par tous les moyens en mon pouvoir.
Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en étais revenue riche de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espèces. J'avais eu là tout à coup comme un retour d'âge pour la folie, et j'avais dépensé les ressources extraordinaires qui m'étaient tombées du ciel avec presque aussi peu de raison que la fortune en avait mis à me les envoyer. Pour m'étourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux oublient quelquefois leur malheur.
Le général Fressinet était au nombre des amis que Mme de Lavalette, Sabatier et tous ceux auxquels je m'étais dévouée, m'avaient le plus recommandé de voir en Belgique. Le général Fressinet avait été compris dans l'ordonnance du 24 juillet. Exilé comme tant d'autres, le général, par un singulier privilége du malheur, était plus particulièrement harcelé d'inquisitions.
Depuis que j'étais en Belgique, mon quartier-général était partout dans chaque ville où je passais; quand j'arrivais quelque part, j'écrivais et faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs fois j'avais rencontré le général Fressinet; Anvers était sa retraite. Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intérêt, était le véritable cerbère de Fressinet. Une lettre de moi l'en prévint. Il eût dû être sur ses gardes; mais se cacher toujours, se précautionner sans cesse, cela va si peu à l'homme d'honneur, que le général suivait bien peu mes avis. Il y avait déjà bien long-temps que je n'avais entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage.
Hélas! en plaignant le général Fressinet comme on plaint l'incertitude plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir à subir une douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible.
J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à l'article Trieste: «Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de Napoléon.» Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances, comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau flétris et brisés par la mort.
«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était, hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des coeurs amis.
Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur exil volontaire.
Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour, Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui, n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté.
Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis, se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa dernière consolation 1. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du corps, n'altéraient jamais son front.»
Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour l'âme des pécheurs?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse.
J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère, et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui semblait la poursuivre.
J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était singulier dans ses récits.
«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même de cette lettre.
TALLIEN À MADAME MÉZIÈRE.
Alicante, 20 fructidor an XIII.
«Ce n'est point impunément, ma bonne amie, que l'on est malade en Espagne, et les convalescences y sont plus douloureuses et plus longues que les maladies. Ce que j'éprouve depuis quatre mois, ce sont des rechutes continuelles. Je viens d'en éprouver une qui m'a mis dans un état de faiblesse incroyable; je ne puis plus sortir, même en voiture. Mon visage est couvert d'un érysipèle qui me gêne horriblement.
«J'ai reçu du ministre un congé illimité pour venir rétablir ma santé en France. Je suis si mal ici que j'en eusse profité de suite si je m'étais senti en état de supporter le voyage; mais je suis loin d'être dans cette position. D'ailleurs je serais obligé de faire quarantaine, et je tomberais bientôt dans la mauvaise saison. Cependant, comme je suis convaincu que je ne me rétablirai jamais ici, voici mon projet. Si les forces me reviennent et que la quarantaine soit levée dans les premiers jours d'octobre, je me mettrai en route. Je me rendrai à Montpellier pour y consulter un célèbre médecin et séjourner le reste de la belle saison dans le midi de la France. J'irai ensuite passer à Paris trois mois pour me soigner, et au printemps prochain je me rendrai aux eaux qui me seront ordonnées. Si au contraire je suis retenu ici, je n'exécuterai mon plan qu'au mois d'avril prochain. Je te dirai d'ailleurs, en confidence, que ma bourse est assez mal garnie: mon établissement de maison, ma maladie, ont commencé à me ruiner, et le voyage de France m'achèvera; ce ne sera qu'en m'endettant que je pourrai le faire; mais pour la santé il faut tout sacrifier. Ainsi tu vois, mon amie, que de toute manière avant peu nous nous reverrons; ce sera pour moi un grand bonheur. J'espère te retrouver bien portante et toujours la même pour moi. Je t'embrasse bien tendrement, ma chère et bonne Adèle, et suis pour la vie ton ami.
P S. «Bien des choses à tous mes amis et surtout au cher Loubeau, à Beauvoisin, à Journal et à Duchazal.»
Hélas! me disait la pauvre Inès, il se plaignait à cette maîtresse chérie des embarras et des privations dont il nous enviait le bonheur de le soulager. Vingt fois ma mère (nous étions riches alors), vingt fois elle a prié, stimulée par moi, l'aimable Français de permettre qu'elle fît les frais de sa maison. Il était délicat jusqu'au scrupule, et ne voulut même jamais rien accepter. «Non, madame, jamais je ne l'oublierai», disait Inès; et ses regards et sa voix annonçaient une de ces douleurs sans fin, semblables à celles dont je portais moi-même le germe dans mon sein.
L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières inspirations littéraires.
Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête.
Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois, le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.»
--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là comme un refuge?»
«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il, signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans cosmopolites.»
--«D'Ac! c'est possible?
--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?»
--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.
Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.
Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi? pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne. Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers. Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses, j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son talent aidât à la pacotille de quelques malheureux.
Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien, qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par Jeanne d'Arc, puis se lancer en même temps dans la Femme jalouse, sans oublier Sémiramis, Phèdre et Gabrielle de Vergy, où vous avez, ma chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue, l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma.
Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la tragédie de Jeanne d'Arc le moment où, interrogée par le duc de Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors en faveur dans les départemens du nord.
La soirée finit par la comédie des Femmes, de Dumoustier. J'y remplis aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais! Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit point, mais ce fut un miracle.
Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir; je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens, mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés. J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations; mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon départ.
Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus décourageant nécessaire.
J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais à plaindre.
Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille. Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume, obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé.
Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais déjà lancée dans d'autres projets.
Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage par Paris.
Ma vie de courses commençait à me peser, comme on vient de le voir, et je croyais que Boulogne, où j'espérais trouver quelque argent, bien nécessaire à ma gêne réelle, serait le terme de ces promenades de ville en ville, qui n'avaient plus même pour objet le dévouement à des amitiés dispersées de toutes parts et partout oublieuses. Malgré la pénurie de ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel hôtel, et cette espèce d'imprudence financière (je n'avais pas de quoi m'assurer un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les rencontres heureuses qu'elle me procura.
En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe assez forte pour la tragédie; je cite textuellement le programme. J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et en fut si joyeux qu'il m'offrit immédiatement le prix des représentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une, celle du surlendemain.
Je dus à cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrépide Jeanne d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des applaudissemens; les félicitations, après le spectacle, de deux étrangers de distinction qui se trouvèrent dans les coulisses à la fin du spectacle: c'était M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard façonné aux bonnes manières par de nombreux voyages et un long séjour à Paris. Le second était don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne, obligé de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on avait inquiétés comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me présentant ces messieurs me donna brièvement ces détails pour m'engager à répondre à tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus expansive et polie comme une reine qui vient d'être saluée par son peuple, et qui sourit à qui l'approche après les acclamations populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire à mon hôtel, en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans de ma vie, comme on va voir.
Le ton respectueux, les manières affables et élégantes de ces étrangers, ne me firent trouver aucun inconvénient à un déjeuner qu'ils me proposèrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amitié. Ce petit repas avança entre nous l'intimité. L'Anglais avait entendu parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes récits. À toutes mes scènes militaires l'Espagnol prenait un vit intérêt, et il redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dénouement d'une vie si brillante, qui réduisait au rôle d'une reine de théâtre une femme qui avait vu de si près les trônes réels et les grandeurs positives de la terre. Mes deux commensaux se disputèrent le plaisir de contribuer à me faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie avec mes antécédens, comme on dit aujourd'hui.
Le bon M. Almoth me déclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon talent de lecture, il se faisait fort de me créer en Angleterre une existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un célèbre libraire de ses amis avait procuré presque une fortune à plus d'un émigré français, par des travaux de ce genre dans la haute société; que, commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi.
Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais dans sa patrie. Une ère nouvelle commence pour la Péninsule, dit-il, je pars immédiatement; ma famille, mêlée à tous les événemens politiques de la régénération espagnole, me donnera accès auprès du gouvernement. Je vous ferai connaître, apprécier. La cour, arrachée aux vieilles influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous réponds de vous faire obtenir une place égale à tout ce que vous avez pu rêver de mieux, même dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots pour tous les talens et toutes les capacités. Et puis, d'ailleurs, si nous échouons de ce côté, vous pourrez chercher à Madrid l'équivalent de ce que monsieur vous propose à Londres. Un gouvernement libre, dans un pays où les lumières ont été si long-temps étouffées ou concentrées dans le clergé, offrira mille débouchés, puisque l'éducation deviendra son premier moyen de succès. Avec votre esprit, avec l'habitude d'écrire, les relations innombrables que vous avez eues, on peut établir à Madrid un journal rédigé dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera rapide comme celle des idées dont il saluera l'aurore. Tout bien considéré, je crois qu'une révolution est une nouveauté à mille faces, et surtout à mille issues pour la fortune. Et ne fût-ce qu'un spectacle que vous iriez chercher au delà des Pyrénées, n'y a-t-il pas quelque chose de plus poétique, de plus attachant pour une imagination telle que la vôtre, que la résurrection d'un peuple? La fierté castillane réveillée, et s'élançant vers un meilleur avenir, vous promet plus d'émotions que l'orgueil britannique emprisonné dans les ennuis d'une société depuis tant de siècles classée et stationnaire.
Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du régulier; mon choix, on le pense bien, fut bientôt fait. Je remerciai l'aimable vieillard de ses bontés, je lui demandai de me conserver un souvenir auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec tant d'entraînement du besoin, après tant de chagrins, de les étourdir continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgré ses cheveux blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrésistible prédilection pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines, à la solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un passé qui m'avait laissé sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulière de l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les années avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux impressions qui ne sont plus de son âge porte je ne sais quoi d'aimable et de touchant; et cette espèce de renaissance qu'il éprouve le fait toujours aimer.
Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: «Mon cher, songez au dépôt que je vous ai confié; songez que dans tout ce que je vous ferez pour madame, je serai de moitié de coeur et de reconnaissance.» Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me demanda si je ne voyais aucun obstacle à partir le lendemain. Aucun, lui répondis-je. En effet, dès le matin, après avoir fait nos adieux à notre bon et généreux commensal, qui voulait également retourner promptement en Angleterre, nous nous mîmes en route pour Paris.
Qu'on admire ici la mobilité de mes impressions, et l'incroyable résolution avec laquelle j'agite et dépense ma vie. Absente depuis plusieurs années de ma patrie, en revoyant ce Paris où plusieurs de mes amis exilés étaient déjà revenus, je sentis comme un mouvement rétrograde dans mes volontés: même malheureuse, il me semblait que je devais préférer la patrie à de nouvelles courses.
Mais don Pedro était si pressé de partir de la capitale, que je n'eus pas le temps de rester sous le poids du combat qui commençait à s'élever dans mon coeur. D'un autre côté, l'idée que si je revoyais mes amis ils s'opposeraient à mes nouvelles aventures m'empêcha de me mettre en contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais à plusieurs les témoignages d'une reconnaissance qu'il n'était pas dans mon caractère de leur refuser; mais ma tête, incapable de supporter le conseil, et d'entendre les observations de la raison, me représentait aussi l'embarras de ces disputes qui, pour être affectueuses, ne sont pas moins cruelles à subir.
Toutes réflexions bien faites, si l'on peut appeler réflexions les bonds souvent contraires de la Contemporaine, je me décidai à ne voir personne, et seulement à écrire à Talma, en m'arrangeant encore pour que ma lettre ne lui parvînt qu'après mon départ. Don Pedro commanda les chevaux pour le lendemain soir de notre arrivée, et nous partîmes de la place Vendôme pour les Pyrénées. La rapidité de la route acheva de me convaincre de l'excellence de ma résolution, et le caractère affectueux et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent arriver à Bayonne n'ayant plus de regrets, et déjà avec des espérances.
Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du général Castagnos.--Don Felix de Villanova.--Le galant chanoine.
J'arrivai à Barcelone au mois d'avril 1821. J'avais parcouru fort agréablement les quarante lieues de distance entre cette ville et Perpignan. Je descendis à l'hôtel de la Fontaine-d'Or, qui mériterait de faire pardonner à la mauvaise réputation des hôtelleries espagnoles. Don Pedro se logea dans le même hôtel que moi, et continua naturellement son rôle de cavaliere servente. Quoique depuis plusieurs années il n'eût point résidé à Barcelone, il connaissait parfaitement la ville, et plusieurs de ses anciens amis s'empressèrent de le visiter. De ce nombre étaient MM. Gironella et Dupré, pour lesquels j'avais aussi des lettres de recommandation données par M. Almoth, et qui nous firent doublement bon accueil.
Dès le lendemain de mon arrivée à Barcelone, je reçus de M. Gironella une invitation pour aller dîner à sa maison de campagne située à Sarria, à une lieue à peu près de la ville. Sarria est un fort joli village où les habitans de Barcelone ont leurs maisons de plaisance, et où ils reçoivent leurs amis deux fois la semaine.
J'avais toujours ouï dire qu'en Espagne on ne trouvait aucune des commodités de la vie; qu'on juge de mon étonnement en entrant dans une maison charmante, qui rappelait le luxe de Paris et le confortable de Londres. J'en témoignai ma surprise à D. Pedro, invité comme moi: «Vous trouverez, me dit-il, bien d'autres sujets de vous étonner;» et l'attrait d'une société brillante vint encore compléter l'illusion.
Mon heureuse étoile plaça auprès de moi un homme dont le nom a retenti dans toute l'Europe, et sert de date au premier revers éclatant que les armées de Napoléon aient essuyé sur le continent; c'était le général Castagnos, alors capitaine général de la Catalogne, où il était adoré. Sa physionomie vive et spirituelle, autant que sa conversation, la manière facile et élégante avec laquelle il parlait le français, me l'auraient fait prendre pour un de nos grands généraux voyageant à l'étranger, si le titre de général, que tout le monde lui donnait, et celui d'Excellence, qu'il recevait de quelques personnes, n'avaient révélé son rang et son nom. Le général Castagnos est plus communicatif qu'un Espagnol; et mis au courant de mon caractère, sans doute, et de mes aventures, il me parla aussitôt des grands hommes de guerre que j'avais connus, et particulièrement de Moreau, dont il était grand admirateur. Ce fut un des plus doux momens de ma vie, que cette espèce d'apothéose de notre gloire faite par un étranger et un ennemi.
Après le dîner, les hommes sortirent de la salle à manger et allèrent fumer leur cigare; car, en Catalogne, il n'est pas aussi commun que je l'ai vu en Andalousie, de voir cette cérémonie commencer et s'achever devant les dames. Un seul homme resta avec nous; c'était un ecclésiastique, qui me demanda en français assez intelligible si j'irais le soir entendre Galli et la Sala dans l'Italiana en Algieri. Je lui répondis que je n'avais pas formé de projets, et il m'offrit une place dans une loge dont il était co-propriétaire. J'avais entendu dire, sans le croire, que les prêtres espagnols fréquentaient les spectacles. J'étais au moment d'accepter, lorsque le général Castagnos rentra en me faisant la même proposition. L'ecclésiastique me dit en souriant: «À tout seigneur tout honneur; un capitaine général doit avoir le pas sur un chanoine. Mais je me flatte que Son Excellence ne trouvera pas mauvais que j'aille faire ma cour à l'aimable étrangère dans sa loge?» Je m'empressai de remercier le général Castagnos, qui nous emmena tous, y compris le galant chanoine, qui redoubla d'attentions et déjà presque de soupirs; ce qui lui attira quelques plaisanteries du malin général, dont je ne compris que le sens, parce qu'il les lui adressait en espagnol. Le nom de Dona Dolores revenait souvent dans ces propos, et me frappa au point que je crus que le général Castagnos faisait quelque allusion à la duègne Doloride de Don Quichotte. Je lui en demandai l'explication, et j'appris, à la grande tranquillité de mon amour-propre, qu'en Espagne plusieurs femmes du nom de Marie portaient aussi celui d'un des attributs de la Vierge: ainsi Dona Dolores voulait dire Marie des douleurs; Dona Concepcion Marie de la conception; Dona Pelar, Marie del Pelar, etc.
J'appris en outre que mon chanoine était soupçonné et presque convaincu d'une grande intimité avec Dona Dolores M..., qui avait dîné avec nous, et que les attentions dont j'étais l'objet avaient paru déplaire à cette dame. Quelque idée que j'eusse pu me former en Italie du peu de régularité de moeurs d'une partie du clergé, et quoique j'eusse entendu souvent faire de bons contes sur ce sujet aux officiers qui avaient fait la dernière guerre d'Espagne, je ne laissai pas que de trouver assez étrange que, dans une société aussi distinguée que celle où je me voyais, on parlât comme d'une chose toute simple d'une liaison de cette nature entre un chanoine et une dame de haute qualité.
La salle était entièrement remplie, et je pus juger par le premier coup d'oeil que je jetai sur les loges, que les dames catalanes méritent leur réputation. Le général Castagnos me fit remarquer Dona Dolores en face de nous. «Vous verrez, me dit-il, que notre chanoine ne tardera pas à aller la joindre, et il vous sera facile de vous apercevoir qu'il aura à se justifier des soins qu'il a paru vous rendre, car la dame n'entend pas la plaisanterie.»
Après quelques signes d'impatience très significatifs, notre chanoine prit congé de nous, et nous nous aperçûmes qu'il était accueilli par une bouderie, et relégué dans le fond de la loge, sans doute en forme de pénitence de sa conduite.
«Permettez-moi, dis-je au général, de vous témoigner mon étonnement de ce qui vient de se passer sous mes yeux, et je dois juger que les exemples n'en sont pas rares, d'après le peu d'importance que vous semblez y attacher.»
«--Nos moeurs sont entièrement différentes de celles des autres peuples. Il serait beaucoup trop long de vous en expliquer la cause, vous la trouverez probablement vous-même si vous faites un long séjour en Espagne, surtout si vous visitez nos provinces méridionales. Notre clergé n'est pas, comme en France, entièrement séparé de la vie sociale. L'opinion publique ne lui impose pas la privation des plaisirs que donne le monde. Nous regardons le ministère ecclésiastique comme une profession. Nos prêtres sont très indulgens et nous font faire notre salut de la manière la plus aimable; nous sommes à notre tour indulgens par reconnaissance; je ne vous cache cependant pas que je crains qu'un pareil état de choses ne puisse durer.» On verra bientôt combien étaient exactes les prévisions du général Castagnos.
J'ai déjà dit que j'étais peu sensible aux charmes de la musique. Le général eut la bonté de causer avec moi pendant toute la soirée, et j'avouerai que je sentais quelque orgueil à cette attention du vainqueur de Baylen.
La maison du capitaine général devint l'objet de mes fréquentes visites. Une sorte de sympathie militaire me lia bientôt, à la suite de nos rencontres avec le jeune D. Félix Villanova, aide-de-camp du général. «Je me sens attiré vers vous, me disait souvent ce bouillant Espagnol, par une confiance qui me fait vous révéler sans préparation un mystère dont les moyens d'exécution seulement sont encore un secret. Il s'agit de la liberté de notre patrie. Quelque chose que je ne puis vous expliquer me fait espérer que vous pouvez y concourir. Il est possible, ajouta-t-il, qu'à cette grande ambition se mêle l'irrésistible velléité d'un sentiment plus tendre pour un complice tel que vous.»
Dussé-je en rougir, je dois confesser que, malgré la pensée continuelle de mon âge, qui m'avait disposée à tous les doutes et à toutes les réserves, je trouvai quelque plaisir à cette déclaration singulière, et cette compensation offerte à la politique par la galanterie me fit sourire aux résolutions du jeune Espagnol. J'oubliai un moment mes malheurs passés, et, tête baissée, à la manière des belles dames de la Fronde, j'entrevis sans effroi ma complicité probable dans des intrigues politiques. D. Félix me quitta, et désirant être seule, je prétextai un grand mal de tête, dont je crois que D. Pedro, qui vint un instant me visiter, ne fut pas la dupe.
Le lendemain, je me levai pensant encore à ce que m'avait dit D. Félix. J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Félix était doué d'une figure très expressive quoique irrégulière. D. Félix revint, et m'aborda d'un ton à la fois familier et respectueux; il me parlait comme à un complice, lorsqu'il était question de ses projets politiques, et avec une galanterie respectueuse quoique très pressante, lorsqu'il voulait, disait-il, avoir un titre de plus à ma discrétion. Je repoussais en riant cette partie de ses opinions libérales, mais je n'y parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des conspirations; ce moyen était le rempart de ma vertu. D. Félix s'exaltait à un degré incompréhensible lorsqu'il parlait de la liberté de son pays; il m'exaltait moi-même, et me mettait dans cet état que les dévots appellent quiétisme, où l'imagination est absorbée par un ardent amour de Dieu. La partie physique de notre être est comme séparée de l'âme, et agit de tout côté sans que celle-ci y participe. D. Félix me rappelait Oudet, c'était quelque chose de ce prestigieux empire exercé par une âme puissante sur une âme faible.
D. Félix s'étant assuré de mon consentement et de ma coopération, me confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire donner par son général une mission pour cette ville, où l'appelaient des affaires de la plus haute importance pour le succès des plans dont il était un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et finit par l'exiger. Je m'étais déjà engagée avec D. Pedro, qui comptait se rendre à Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus profond secret sur nos entretiens. Je n'étais que trop disposée à me séparer de D. Pedro, dont la présence était devenue gênante pour moi depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en coûtait beaucoup de lui dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai à D. Felix de mettre D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me répondit-il, la coopération d'un homme qui a trahi une fois sa patrie nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi à D. Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon général, me donne de lui la plus haute idée, mais c'est un afrancesado, il a porté les armes contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la liberté et un traître. Il me fut impossible de le faire changer de sentiment, et je fus obligée de me résigner à annoncer à D. Pedro que je passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tentée de partir sans le voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais été devinée; et un matin, comme j'étais occupée à réfléchir sur la nouvelle situation dans laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma chambre; son air ordinairement grave était plus mélancolique que de coutume. Eh bien! me dit-il, vous voilà lancée dans le mouvement qui se prépare. Vous êtes enrôlée sous les bannières des mécontens. Je ne saurais vous approuver, non que je blâme le but, mais j'en vois les obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous êtes initiée à tous ses secrets. Je ne chercherai point à les pénétrer, ils sont en Espagne ceux de tout le monde. Le général seul ignore ou feint d'ignorer le rôle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner un conseil, je vous engagerai à aller attendre l'explosion à Madrid; elle sera moins dangereuse, à moins toutefois, me dit-il en souriant, que vous n'ayez vous-même un rôle actif dans le drame. J'en serais affligé, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang africain, long-temps mêlé avec le sang espagnol, se fait encore reconnaître en eux.
Je vis bien que le moment était venu de parler franchement à D. Pedro; et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur causé par ses dernières paroles. J'ai changé d'avis, lui dis-je assez sèchement; je passerai par Valence pour me rendre à Madrid. J'ajoutai, d'un ton plus doux: Mon intention était de vous proposer... À ces mots il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jeté, vous partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais, par ce que vous m'avez raconté des aventures de votre vie, que vos décisions sont irrévocables. Je me sépare de vous avec un vif regret: j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon côté je pars demain pour Sarragosse. Je me rendrai à Madrid dans quelques mois. J'éprouverai une grande satisfaction si vous voulez bien, à votre arrivée dans cette capitale, me faire prévenir, si j'y suis moi-même, ou m'écrire à Sarragosse. J'aime à croire qu'il vous sera agréable de me donner de vos nouvelles jusqu'à cette époque, et de recevoir des miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'étais moi-même fort émue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit à l'instant. J'espérais le revoir, mais j'appris une heure après qu'il était allé coucher à deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse.
Quoique sérieusement affligée du départ de D. Pedro, je me sentais soulagée par son éloignement, tant me pèse toute espèce d'inquisition, même celle de l'amitié. Je ne pouvais me dissimuler que j'obéissais à une influence, à un entraînement pour D. Felix, qui, pour n'être pas de l'amour, n'en était pas moins comme irrésistible. Mes réflexions commençaient à devenir pénibles, lorsque D. Félix entra, en m'annonçant que le départ était fixé pour la nuit même, et qu'une calèche à deux mules nous conduirait jusqu'à Reus, où un colleras nous attendait. Je représentai à D. Félix que je ne pouvais me dispenser de prendre congé du général Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais été présentée. Il m'engagea à le faire dans la soirée, mais à ne pas dire que je partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-même peu de temps après pour aller prendre congé du capitaine général, que je ne trouvai point chez lui. Je me décidai à aller lui rendre visite au théâtre, où il était tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette, bâti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai parlé, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil très froid, jusqu'à ce que j'eusse annoncé mon départ pour le lendemain. Dès ce moment, cette dame fut extrêmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon intention était d'aller au théâtre pour prendre congé du général Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment à m'y conduire dans sa voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours généreuses quand elles cessent d'être jalouses. Je me rendis immédiatement dans la loge du capitaine général, qui parut surpris de mon départ, et qui me demanda tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui répondis avec un d'embarras, qui ne fut, je crois, aperçu que de lui seul, que peut-être j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Félix entra, et je sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au général, et sortit immédiatement. J'allais sortir aussi, mais le général me retint, en m'engageant à attendre que la première pièce fût finie, pourvoir danser le bolero et le fandango, dont il supposait que je n'avais aucune idée. Ce spectacle en effet était nouveau pour moi. Je saluai le général après que le bolero fut terminé. Il m'engagea poliment à lui écrire lorsque je me rendrais à Madrid, afin qu'il pût m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait fort peu de personnes.