«Votre Marignan est mort. Il a été tué en duel par ma pupille. Mais, avant d'expirer, il a eu le temps de faire certaines confidences qui vous compromettent gravement. Il s'agit d'une tentative de vol à main armée dont vous auriez été, dit-il, l'instigateur.
»Je tiens la chose de M. de Saint-Pons lui-même. Celui-ci s'est présenté tout à l'heure à l'hôtel, irrité et menaçant. Il sait quelle part nous avons prise tous deux à ce qui s'est passé au pavillon d'Armenonville, et, si je n'avais été le parent, le tuteur de celle qu'il aime, j'aurais eu tout à redouter de son ressentiment, de sa colère.
»Vous serez sans doute appelé, demain, au parquet, pour fournir des explications au sujet de l'imputation formulée par ce misérable Marignan. Peut-être une descente de police aura-t-elle lieu chez vous ce soir. Vous comprendrez qu'en semblable occurrence je m'abstienne de m'aventurer rue du Pélican, et qu'obligé de retarder mon départ, je diffère d'autant le règlement de nos comptes.
»Je suis d'ailleurs, en ce moment, en train de m'occuper de miss Eva, qui a tenté de m'échapper et dont je viens seulement de découvrir la trace.
»Dans tous les cas, l'argent d'Amérique nous reste. Rejoignez-moi, cette nuit, à l'endroit où vous m'avez envoyé hier. Nous aviserons.
»S. M.»
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Me Bouginier lut et relut plusieurs fois les lignes précédentes.
Puis il saisit sa tête à deux mains et se recueillit, se consulta, abasourdi, écrasé, à demi mort.
Puis encore, se secouant comme pour se réveiller d'un cauchemar:
—Quelle catastrophe! gémit-il. Un plan élaboré avec tant de génie! Toutes les précautions prises, la malle achetée, les instruments prêts à fonctionner. Il ne me manquait plus que notre homme...
Patatras!... Tout s'écroule!... Va te promener!...
A présent, à quelle résolution me vouer?...
Me rendrai-je à l'invitation de mon correspondant!
Hum! c'est qu'il ne m'est point prouvé qu'il ne m'attire pas au Tortoni de Pantin-la-Guenille pour faire de moi là-bas, cette nuit, ce que je m'étais promis de faire de lui, ici, ce soir!...
D'un autre côté, si je dois, en réalité, recevoir la visite de ces messieurs de la rue de Jérusalem, souvenons-nous de cette opinion émise par un garçon d'esprit:
«Si l'on m'accusait d'avoir mis dans ma poche les tours de Notre-Dame, je commencerais par placer la mer ou la frontière entre moi et mes accusateurs...»
Il est vrai que les tours de Notre-Dame n'ont rien à voir en tout ceci...
Mais il est constant qu'en fait de tours, j'en ai d'aucuns à me reprocher...
Donc, partons. Partons sur-le-champ. Partons sans hésitation, mais non pas sans viatique...
Où irai-je? La réflexion me guidera. L'essentiel est de me soustraire aux investigations de la justice...
Conservons-nous libre et dispos. Ne perdons pas de vue les millions dont il me faut ma large part. Sachons m'éclipser à propos pour reparaître en temps opportun...
Ces millions, mon associé les emportera—avec Florette—à l'étranger...
Je l'y suivrai,—oui, je l'y suivrai...
Car il m'appartiendra partout, puisque je possède son secret...
Allons! rien n'est désespéré. Je n'aurai pas, c'est vrai, la totalité du gâteau. Mais, en m'arrangeant adroitement, il peut encore m'en revenir de quoi satisfaire mon appétit.
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En se tenant à haute voix ces discours confus et désordonnés, l'ex-officier ministériel perdait absolument le sentiment de la situation.
Il oubliait sa maison, sa femme, ses enfants,—Junie et Métella, qui, dans la pièce contiguë, écorchaient Aurora, la valse de Labitzki, sur le piano.
Il oubliait les acolytes, les complices qui l'entouraient: Mélie, debout derrière lui, écoutant son monologue et ébahie de son agitation; Bijou-des-Dames derrière son rideau; le Rouquin et la Poulaille, dans le cabinet,—tous ouvriers sinistres, embauchés pour le crime, et qui épiaient l'instant de commencer leur besogne.
Il avait tiré d'un meuble une sacoche de voyage, avait ouvert le tiroir-caisse de son bureau et s'occupait à bourrer celle-là de louis et de billets de banque pris à poignées dans celui-ci.
Une voix railleuse demanda:
—Hé! bourgeois, est-ce qu'on déménage comme ça les uns sans les autres?
Les deux voyous étaient sortis de leur cachette.
L'ancien avoué leur tendit à chacun un rouleau de pièces de cinq francs:
—L'affaire est manquée, leur dit-il. En bonne conscience, je ne vous devrais rien. Mais enfin, acceptez cette somme à titre de dédommagement. Acceptez et décanillez. J'ai hâte d'en avoir fait autant.
Le Rouquin et Bijou-des-Dames empochèrent l'argent...
Mais ils n'eurent garde de bouger...
Ils échangèrent un regard avec leurs moitiés...
En une seconde et sans qu'un mot fût prononcé, tous quatre se furent mis d'accord...
Aussitôt la Mélie se glissa vers la cloison, contre laquelle elle frappa trois petits coups...
Bouginier, qui s'était penché sur son bureau, releva la tête avec étonnement...
Il vit la Poulaille qui achevait de donner un tour de clé à la porte qui ouvrait de la pièce dans le salon voisin,—enfermant dans ce dernier Junie et Métella sans défiance...
Il vit Bijou-des-Dames qui s'avançait sur lui, le terrible marteau levé...
Il vit le Rouquin qui lui coupait la retraite, un couteau de boucher au poing!...
Il vit,—il comprit,—il cria:
—A moi!... Au secours!... A l'assassin!...
Cet appel éperdu, désespéré, suprême, fut couvert par les tonnerres du piano déchaîné...
Fidèles à la recommandation paternelle, mesdemoiselles Bouginier attaquaient—à quatre mains—Indiana, la valse de Marcailhou...
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Le piano continuait à sévir.
Les valses succédaient aux valses.
Auprès du bureau, vide désormais de toutes espèces sonnantes, sur le parquet fraîchement lavé, la grosse malle se dressait,—fermée maintenant et ficelée de cordes solides,—et le Bijou-des-Dames, qui avait en bandoulière la sacoche de l'ex-officier ministériel, disait à son camarade, qui s'essuyait le front comme un homme qui vient de terminer une besogne pénible:
—Pas plus difficile que ça! Enlevez, c'est pesé! Ni vu, ni connu, je t'embrouille!... Il s'agit, maintenant, de descendre le baluchon... Mélie ira chercher une voiture, et embarque pour le chemin de fer! Le premier venu: le défunt ne tient pas plus, à cette heure, à se balader ici que là... A la gare, je prends un billet pour n'importe où; je fais enregistrer le colis comme mon bagage; je le laisse filer avec le train; il arrive à destination, et, comme personne ne le réclame, on l'emmagasine quelque part...
—Et alors?...
—Alors, avant qu'on ne découvre le pot-aux-roses, nous avons le temps de nous pousser de l'air, du col et de l'agrément: voilà!
Cette motion rallia l'approbation générale.
—Dépêchons, continua l'orateur. Le plancher brûle, je flaire en l'air une certaine odeur de roussins...
Il s'adressa à son complice:
—Charge-toi de l'objet avec ton épouse. La mienne éclairera la marche. Moi, je vais rendre la liberté aux deux jeunesses.
Il se dirigea vers le salon.
La Poulaille s'était baissée et avait saisi une des poignées de la malle:
—Cristi! s'exclama-t-elle, elle est joliment lourde!
Le Rouquin rectifia avec un gros rire:
—Hé! poupoule, tu veux dire: il est joliment lourd!
—Vous savez, ricana un organe goguenard, ne vous gênez pas, mes amours: si vous désirez qu'on vous aide?...
La Poulaille et son amant se redressèrent...
Le Bijou-des-Dames et son épouse se retournèrent...
Fil-en-Quatre était debout sur le seuil de la porte d'entrée...
A son aspect, les deux coquins et les deux coquines, effarés, se groupèrent dans une attitude de défense...
—Pas de révolte, hein, mes trognons? Rendez-vous. Nous sommes en force.
Il démasqua une douzaine d'agents qui se précipitèrent dans la chambre.
—Le cabriolet à ces messieurs et à ces dames, poursuivit le policier.
Son œil perçant cherchait quelqu'un.
—Ah ça! murmura-t-il, je n'aperçois pas ce finaud de Bouginier!... Où peut-il bien être passé?... Fouillez tout le bazar, camarades!...
Puis, son regard tombant sur la malle:
—Bon! je comprends, à présent... Pas besoin qu'on se dérange... Le drôle aura été mis dedans comme il voulait y mettre l'autre.
Puis encore d'un ton de commandement:
—Toute cette intéressante société au Dépôt! Un homme auprès de ce cercueil! Que personne n'en approche jusqu'à l'arrivée du parquet, que je m'en vais faire prévenir.
En quittant le Tortoni de Pantin-la-Guenille, le faux Samuel avait retrouvé son coupé à l'endroit où il l'avait laissé et avait donné l'ordre à Jim de retourner sur-le-champ à l'hôtel.
En rentrant chez lui, le gentleman s'était informé de sa nièce.
Il lui avait été répondu que, revenue des courses, miss Eva s'était retirée dans son appartement en recommandant que personne ne vînt l'y déranger avant le lendemain matin.
—C'est cela, avait pensé Richard, elle est agitée, elle souffre; elle a besoin d'être seule, afin de cacher à tous les yeux les dernières convulsions d'une tendresse qui se débat contre la fierté blessée, contre l'affront reçu, contre la colère et la haine envahissantes. Assurément, ce qui a dû se passer aux courses aura porté le coup suprême à cette tendresse. Le départ, le voyage, l'absence feront le reste...
Le lendemain, à la première heure, il avait quitté Murphy-House pour vaquer, dans Paris, à différentes démarches, dont la moins importante n'était pas de réaliser à la Banque et chez nos principaux financiers les magnifiques résultats de la liquidation de la fortune des frères Williams et Samuel.
Tout lui avait réussi à merveille.
Par contre, une nouvelle renversante lui était réservée au retour:
Miss Eva avait disparu!
Dans la matinée, mistress Simpson avait crié, par une fenêtre, aux domestiques étonnés, qu'elle était enfermée dans le cabinet de toilette de sa jeune maîtresse et que l'on prévînt sir Samuel que celle-ci s'était échappée de l'hôtel, la veille au soir.
On attendait les ordres de «mylord» pour rendre la liberté à la duègne, en faisant ouvrir par un serrurier l'appartement de notre héroïne.
—Qu'on enfonce les portes! avait commandé l'ami Dick, au paroxysme de la surprise et de la fureur.
On avait obéi.
L'Anglaise, délivrée, avait expliqué—en ayant soin, toutefois, d'omettre certains détails la caractérisant—ce qui avait eu lieu entre elle et la mignonne.
Comme elle achevait son récit, le valet de chambre Thompson avait remis une carte au pseudo-Yankee.
—Cette personne, avait-il dit, insiste pour parler sur-le-champ à Son Honneur.
Le gentleman avait jeté les yeux sur la carte.
Puis, bondissant sous l'éperon d'une stupéfaction nouvelle:
—Roger de Saint-Pons!... Lui vivant!... Sur mon âme, est-ce que je rêve?...
C'était le jeune homme, en effet.
On l'avait introduit dans un salon du rez-de-chaussée, où Richard descendit le rejoindre.
Il y eut un salut échangé, semblable à celui de deux adversaires sur le terrain.
Ensuite le fils du marquis parla vivement, comme si sa parole eût arrêté un geste de violence:
—Monsieur, commença-t-il d'un ton où vibrait malgré lui le courroux contenu, monsieur, si je n'écoutais que ce que j'ai souffert par vous, j'aurais un compte sévère à vous demander du piège tendu à deux enfants dont le seul crime était de s'aimer...
Mais vous êtes le tuteur, l'unique parent de celle dont j'ai juré de faire ma femme...
Ce titre, qui vous crée sur elle des droits que je ne saurais contester, en même temps qu'il vous impose des devoirs que vous eussiez dû mieux remplir—ce titre m'oblige à une réserve dont je m'efforcerai de ne point me départir...
Je ne chercherai donc pas à découvrir dans quel but vous et votre complice—et celui-là, ce Bouginier, n'est pas, Dieu merci! couvert par les mêmes immunités que vous—vous aviez imaginé...
—Pardon! interrompit nettement le faux Américain; puisque vous savez tout, il me semble inutile de revenir sur le passé. Causons du présent, n'est-ce pas? Et, avant que je vous demande, à mon tour, où vous avez dessein d'en venir, permettez-moi de vous féliciter...
—Me féliciter?...
La voix du gentleman devint mordante:
—Eh! oui: de l'heureuse issue de la rencontre de ce matin...
—Je comprends tout votre étonnement, répliqua le jeune homme avec la même ironie; vous ne vous attendiez pas à me revoir...
—C'est-à-dire que je ne l'espérais plus...
—Eh bien, il faut en prendre votre parti, cette rencontre n'a pas eu lieu...
—Vraiment?... C'est donc la mode, en France, que ces querelles publiques finissent par des excuses?... Je croyais, cependant, votre adversaire décidé à n'en accepter d'aucune sorte...
M. de Saint-Pons demeura calme:
—Mon adversaire, répondit-il, n'a plus rien à démêler avec ce qui est de mode ici-bas...
—Comment?...
—Mon adversaire est mort.
—Mort!...
—Puni par celle qu'il vous avait aidé à tromper. Cette fois, malgré toute la puissance qu'il avait sur lui-même, l'ami Dick ne put retenir ce cri, qui jaillit, vibrant et strident, de ses lèvres:
—Ma nièce!... Eva!... Elle a frappé cet homme!...
—Dans un combat consenti librement par le misérable, et dont la loyauté, certifiée par quatre témoins, ne saurait être mise en doute...
Et, rapidement, éloquemment, exaltant avec émotion, avec enthousiasme, cette héroïque résolution, ce mâle courage de la jeune fille, qui n'avait pas hésité à exposer sa vie pour sauver celle de l'homme aimé, Roger avait raconté à son interlocuteur, précipité de choc en choc et d'effarement en effarement, Roger avait raconté, disons-nous, tout ce qu'il avait appris des événements de la veille par le fidèle Népomucène Briquet: la provocation sanglante jetée à la face du spadassin; les différentes phases de ce duel nocturne, romanesque, incroyable; le coup qui l'avait terminé, et l'agonie de Marignan, qui ne voulant pas mourir sans vengeance, avait dévoilé les intérêts criminels qui l'unissaient à Bouginier...
L'autre l'écoutait en s'ingéniant à dominer les sentiments de stupeur, de rage et de désespoir insensés que ce récit soulevait en lui...
Quand le narrateur s'arrêta, il y eut un instant de silence...
Le faux Samuel étouffait...
Il alla à une fenêtre, l'ouvrit, exposa son front brûlant à la fraîcheur du dehors et respira avec bruit une ou deux bouffées d'air...
Ensuite, revenant à Roger:
—Après cette belle équipée, reprit-il avec amertume, c'est probablement chez vous, monsieur, que s'est réfugiée votre maîtresse.
—Vous nous calomniez tous deux, repartit vivement le jeune homme. En quittant Suresnes, miss Eva s'est fait conduire à la maison des Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges, rue des Missions, où elle a trouvé un asile et d'où elle ne sortira qu'avec le nom et le titre de marquise de Saint-Pons.
Il ajouta en se levant:
—Maintenant, il me reste à savoir comment je dois prendre congé de vous. Cette démarche n'avait qu'un but: solliciter un consentement que la loi me contraint à vous demander... Donc, voulez-vous que votre pupille soit ma femme?... Si vous accueillez ma requête, nous nous efforcerons d'oublier le passé et de ne voir en vous qu'un parent, sinon un ami... Dans le cas contraire...
Un regard, un geste menaçants complétèrent sa pensée. Le gentleman ne sourcilla point. Il était redevenu correct, froid, un peu hautain:
—Avez-vous réfléchi, répliqua-t-il, que vous n'avez pas qualité pour m'interroger? C'est à votre père qu'il appartient de m'adresser une pareille demande. Que M. de Saint-Pons me fasse l'honneur de se présenter ici; qu'il me répète ce que je viens d'entendre de vous; c'est à lui que je me réserve de répondre catégoriquement.
—Soit, vous recevrez demain la visite du marquis.
—Je l'attendrai quand il lui plaira de me la rendre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lorsque Roger eut disparu après un: «Au revoir!» plein de sous-entendus énergiques:
—Oh! oh! gronda Richard Vautier, il ne craint point de m'indiquer la retraite de celle que nous nous disputons, qu'il prétend m'arracher, et qu'il salue déjà, dans sa folle présomption, du titre et du nom de marquise de Saint-Pons,—titre maudit, nom abhorré, qu'elle ne portera jamais, moi vivant!... Et, avec cela, il me laisse vingt-quatre heures devant moi!... C'est plus qu'il ne me faut pour réussir!...
Le couvent des Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges était, on s'en souvient, celui où la Filleule de Lagardère avait passé près d'une année sous l'aile quasi-maternelle de mademoiselle Eliane de Jouy,—en religion, sœur Annonciade,—aux soins de laquelle Jacques Perrin l'avait confiée après l'affaire du pavillon de la Faisanderie.
C'est là que notre héroïne avait songé à se retirer quand, après le combat de Suresnes, elle s'était révoltée à l'idée de retourner à l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne et de se replacer dans la dépendance de l'homme dont les machinations—encore incompréhensibles pour elle—avaient si cruellement brisé son cœur, bouleversé sa vie et troublé ses chastes amours.
C'est là que nous conduirons le lecteur pour assister aux scènes finales de ce récit.
Il était neuf heures du soir.
Dans une salle dont les murailles n'avaient d'autre décoration que quelques tableaux de piété et qu'une vierge de stuc aux pieds de laquelle brûlait une lampe, formant pendant, sur un panneau, à un christ aux membres d'ivoire et à la croix d'ébène, trois personnes étaient réunies,—l'une parlant avec chaleur et les deux autres l'écoutant avec une silencieuse attention.
Ces trois personnes étaient Florette, Eliane, sa chère et douce protectrice, et la mère Marthe-du-Rosaire, supérieure de la communauté.
C'était la jeune fille qui parlait.
Lorsque la nuit précédente, abattue, écrasée, anéantie par l'incroyable dépense d'énergie à laquelle il lui avait fallu se livrer pour jouer son rôlede deus ex machinâ dans les violentes péripéties de la veille, lorsque, disons-nous, elle était venue frapper à la porte de la maison hospitalière, cette porte s'était ouverte devant elle sans aucune question des dignes sœurs, qui l'avaient reçue comme une brebis rentrant au bercail après l'orage.
Toute la journée, la torpeur de la réaction, traversée çà et là de crises nerveuses, l'avait retenue sur son lit,—le petit lit dont les rideaux blancs avaient enveloppé le tranquille sommeil de la pensionnaire d'autrefois.
Maintenant, plus calme et plus forte, elle se confessait tout entière.
Elle expliquait ce qu'elle fuyait, ce qu'elle cherchait en se réfugiant dans le pieux asile.
Elle affirmait son immuable volonté de n'en sortir que pour devenir la femme de Roger de Saint-Pons, et, si elle ne pouvait appartenir à celui-ci, de n'être désormais qu'au Seigneur.
Le front baissé sous leur coiffe aux larges ailes, et les mains ensevelies dans les manches de leur robe de laine blanche, impassibles en apparence, mais profondément remuées à l'intérieur par l'émouvante et étrange histoire, ses deux auditrices ressemblaient à deux statues du Recueillement et du Mutisme.
Tout à coup, des bruits singuliers interrompirent la mignonne.
On s'agitait au dehors, on discutait avec éclat, des portes s'ouvraient brusquement, des pas pressés retentissaient...
Les deux religieuses se regardèrent avec étonnement.
—Que se passe-t-il donc? demanda la supérieure. Veuillez voir, sœur Annonciade...
En ce moment la sœur tourière se précipita dans la salle:
—Ah! ma mère, s'écria-t-elle, tout éperdue, ce sont des gens de justice, des gens de police!... Ils me suivent!... Tenez, les voici!...
Derrière elle apparaissait, en effet, Richard Vautier, accompagné de l'Ecureuil et du Rempailleur.
Ceux-ci, décemment vêtus, ne représentaient point mal les «gens de police» annoncés, et leur physionomie farouche était assez celle de l'emploi dont leur compagnon les avait affublés pour les besoins de sa cause.
La mère Marthe-du-Rosaire s'était levée:
—Qui êtes-vous, monsieur? questionna-t-elle. Que réclamez-vous? Et qui vous a donné le droit de violer un domicile que la loi protège comme celui de tous les autres citoyens?
—Cette loi même que vous invoquez, répondit le faux Yankee en s'inclinant légèrement. Mon droit est écrit dans le Code, et la présence de ces messieurs,—il désignait ses deux acolytes,—que les magistrats ont délégués pour m'assister, vous prouve que ma visite, qui a pu vous surprendre, n'a rien qui doive vous effrayer. Quant à mon nom...
Il montra du doigt la Filleule de Lagardère, qui, droite, les traits convulsés, le considérait avec une épouvante, avec une horreur suprêmes:
—Interrogez mademoiselle. Elle vous le dira, si son trouble ne vous l'a déjà appris. Je suis Samuel Murphy, frère de James-Williams Murphy, son père, que je représente ici en vertu de volontés attestées par les papiers que voici. Je suis son oncle, son tuteur, son unique parent en ce monde, et, armé de l'autorité que tous ces titres me confèrent, je viens vous inviter à la rendre à mon affection, à mes soins...
Notre héroïne protesta par un geste frémissant et indigné.
L'ami Dick continua, toujours en s'adressant à la supérieure:
—Qu'égarée par une passion folle, cette enfant méconnaisse ce que j'ai fait, ce que je suis prêt encore à faire pour elle, c'est une erreur qui cédera devant le temps et la réflexion...
J'ai trop confiance en la droiture de son esprit et en la loyauté de son cœur pour penser que cette révolte passagère aille jusqu'à l'ingratitude...
Qu'elle revienne donc auprès de moi: à ce prix, j'oublierai, je pardonnerai une aventure dans laquelle la justice aurait peut-être quelque chose à reprendre...
Eh mon Dieu! si ma pupille croit avoir à se plaindre de ma conduite et de mes actes, qu'elle invoque l'appui, l'intervention des tribunaux: ils décideront entre nous...
En attendant, je prétends qu'elle me suive sur-le-champ...
—Vous suivre! s'écria mademoiselle Fine-Lame avec l'accent d'une détermination insurmontable, ne l'espérez pas!... Non!... Jamais!...
—Il le faut, cependant. Cela sera. Je l'exige...
Puis, insistant près de la supérieure:
—Je désire, avant tout, éviter le scandale... Mais rien ne me coûtera pour assurer l'exercice de mon droit... Et, dussé-je recourir à la force publique...
De son côté, avec des gémissements et des larmes:
—Ma mère, ah! ma mère, suppliait Florette, entendez-vous? On veut m'arracher de cet asile! Défendez-moi, protégez-moi, sauvez-moi!
La religieuse courba la tête:
—Hélas! ma fille, je ne le puis. La loi est une pour tous. Soumettez-vous comme je me soumets...
La Filleule de Lagardère se tordait les mains:
—Mais cet homme m'a attirée dans un piège infâme!... C'est un bourreau!... Il me tuera comme il a essayé de tuer Roger!...
La mère Marthe-du-Rosaire se raidit contre l'émotion qui la suffoquait:
—Ma fille, prononça-t-elle, je n'ai pas qualité pour apprécier vos griefs, et le Sauveur a dit: «Rendez à César ce qui appartient à César...»
Ensuite, se tournant vers le pseudo-Samuel:
—Ayez pitié de cette douleur... Permettez à cette éplorée de rester quelques jours parmi nous... Je vous la ramènerai moi-même...
Le gentleman secoua la tête:
—Je regrette d'être obligé de décliner cette prière. Mais mes minutes sont comptées. Allons, finissons-en, de grâce!
Puis, interpellant ses compagnons:
—Messieurs, commanda-t-il, faites votre devoir!
Les deux prétendus agents s'ébranlèrent.
—Arrêtez! ordonna à son tour une voix grave.
Depuis le commencement de cette scène, sœur Annonciade—ou Eliane de Jouy—n'avait pas donné signe de vie.
En entendant annoncer la police, elle avait reculé dans un coin baigné d'ombre.
Elle l'avait regardé machinalement.
Alors il lui avait semblé que le sol se mouvait sous ses pieds; elle s'était sentie chanceler; sans le mur qui se dressait derrière elle, elle fût tombée à la renverse...
Et elle était restée clouée contre ce mur comme par un enfoncement de lame en plein cœur,—sans mouvement, presque sans pensée,—étourdie, foudroyée,—les paupières relevées, la prunelle agrandie, le regard ne quittant le nouveau venu que pour aller implorer le crucifix d'ivoire et pour lui demander, en quelque sorte, s'il est permis aux morts de sortir du tombeau...
D'abord, elle avait entendu, sans comprendre, tout ce qui se passait autour d'elle...
Ensuite elle avait compris...
Un frisson de colère avait couru le long de son corps inerte...
C'était en ce moment que sa voix s'était élevée, courroucée et impérieuse...
Au son de cette voix, l'ami Dick fut secoué comme par une commotion électrique:
—Qui a parlé? questionna-t-il.
La voix continua:
—Ma mère, ne croyez pas cet homme. Il vous trompe comme il m'a trompée. Cet homme n'est pas un étranger; il n'a aucun droit sur cette malheureuse enfant; il ne s'appelle pas Sam Murphy...
—Qu'est-ce à dire? balbutia celui-ci non moins épouvanté par le timbre de cette voix que par les accusations qu'elle formulait. Encore une fois, qui a parlé?
La voix reprit plus claire, plus âpre, plus menaçante:
—Cet homme a été flétri par la justice. Il a les mains tachées du sang de tous les crimes. Il est encore sous le poids d'une condamnation capitale...
Quelque chose comme l'éblouissement d'un Mané Thécel Pharès enveloppa le faux Yankee:
—Mensonge! grinça-t-il entre ses dents qui craquaient. Je suis Samuel Murphy, le riche Américain! Que ceux-là, qui prétendent le contraire, se montrent!...
Sœur Annonciade se détacha de la muraille avec la blancheur de laquelle se confondait celle de sa robe...
Elle s'approcha lentement...
Et quand elle fut en pleine lumière:
—Horace de Villiers, me reconnaissez-vous?
L'autre rejeta violemment le buste en arrière:
Elle marcha sur lui comme un automate, comme un spectre, comme une sorte de cadavre galvanisé par la volonté:
—Oui, Eliane!... La jeune fille dont vous avez payé le déshonneur par le parjure et la trahison!... La femme que vous avez tenté d'ensevelir vivante dans une tombe fermée par l'incendie!... La mère dont vous avez tué le fils,—le vôtre[*]
[*] Voir Patte-de-Fer ou le Secret du puits de Chatillon.
A mesure qu'elle s'avançait, il reculait,—stupéfié, terrifié, livide,—devant cette pâle apparition, comme la bête féroce devant le dompteur.
La religieuse étendit le bras:
—Sortez! enjoignit-elle avec une méprisante majesté.
Le bandit démasqué fit un mouvement comme pour se précipiter sur elle, tête baissée.
Puis, tout à coup:
—Bah! ricana-t-il, le milliard me reste!
Il se retourna vers la porte...
Mais cette exclamation de triomphe se changea en un cri de rage...
La porte venait de s'ouvrir...
Et sur le seuil avaient surgi, le revolver au poing, Jacques Perrin et Fil-en-Quatre, derrière lesquels se massait tout un bataillon d'agents.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous avons laissé le détective au fond de la cave du Tortoni de Pantin-la-Guenille.
Cette cave, le brave garçon en connaissait tous les détours, ayant eu plus d'une fois l'occasion de l'explorer en y opérant, dans les temps, de fréquentes descentes, à la tête de sa brigade, pour rechercher les malfaiteurs qui avaient coutume de s'y terrer.
Il savait, entre autres détails, qu'il existait dans ces substructions une issue communiquant avec la campagne.
Cette issue, il s'agissait de la retrouver.
Ce n'était rien moins pour lui qu'une question de vie ou de mort.
Une fois la Femme-Canon et ses acolytes persuadés qu'il s'était cassé quelque membre en tombant ou qu'il cuvait son vin, affalé sur le sol, notre faux ivrogne, qui s'était adroitement arrangé pour ne se faire aucun mal dans sa chute, avait commencé ses recherches,—et celles-ci n'avaient pas tardé à être couronnées de succès.
A l'extrémité du caveau, dissimulé derrière une pile de tonneaux vides, un soupirail, assez large pour qu'un homme de taille ordinaire y pût passer en se coulant, aboutissait à l'extérieur.
Cinq minutes après cette découverte, Jacques Perrin prenait pied dans la plaine Saint-Ouen.
Une heure plus tard, il effectuait son entrée dans le cabinet du chef de la sûreté.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'ex-brigadier alla droit à l'ancien secrétaire du milliardaire américain:
—J'arrivais derrière cette porte, lui dit-il, quand la voix de la vérité et du passé a parlé...
J'ai entendu. Vous êtes Horace de Villiers. Moi aussi, je vous reconnais à présent,—et plût à Dieu que j'eusse écouté plus tôt ce je ne sais quoi qui me poussait à lire votre nom dans vos yeux!...
Je vous eusse épargné de nouvelles infamies...
Car ce n'est pas seulement le condamné contumace pour les crimes de la Varenne, de Nanterre et de Châtillon[**] que j'arrête en ce moment: c'est l'auteur présumé du crime de la place de l'Europe; c'est le bandit que tout désigne maintenant comme l'assassin du véritable Samuel Murphy; c'est le misérable qui a fatigué la patience céleste, que la justice humaine réclame et qui désormais, quoi qu'il fasse, n'échappera pas à l'échafaud!...
[**] Voir Patte-de-Fer, deuxième partie.
—As pas peur, monsieur Jacques! ajouta Fil-en-Quatre. Je tiens l'oiseau au bout de mon revolver. S'il tente de s'envoler, tant pis! je lui inculque du plomb dans l'aile.
L'inspecteur était venu rejoindre son «supérieur» après avoir emballé les acteurs du drame de la rue du Pélican.
Il salua ironiquement l'Ecureuil et le Rempailleur tout penauds.
—Enchanté de posséder des collègues d'un gabarit aussi distingué. Ah! mes gaillards, vous avez fait ceux qui étaient de la boutique! Eh bien, vous allez tâter ce qu'il en coûte pour couler dans la peau d'honnêtes gens comme nous de fichus rascals comme vous!...
—Jacques, mon ami!...
—Jacques, mon frère!...
Ces deux cris sortirent en même temps des lèvres d'Eliane et de Florette.
Jacques se rapprocha d'elles.
—Ne craignez plus rien, me voici!
Et comme, réunis, ils formaient un groupe, une flamme d'une méchanceté tragique alluma les prunelles de l'assassin du Yankee:
—Ah! murmura-t-il, on ne me guillotinera pas deux fois, et, puisqu'elle ne peut être à moi, elle ne sera pas à un autre!...
Sa main se plongea vivement sous le revers de son habit et reparut armée d'un poignard...
Il prit son élan, et, sauvage, ivre, fou, il se rua sur la Filleule de Lagardère...
Jacques s'était jeté devant elle...
Le bras levé du bandit s'abaissa...
Et la lame de l'arme s'enfonça tout entière dans la poitrine du brave garçon...
Il tomba,—foudroyé!...
Au bruit de sa chute un coup de feu répondit...
L'ami Dick roula, lui aussi, sur le plancher.
Une balle du revolver de Fil-en-Quatre lui avait fracassé le crâne.
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Un an plus tard, le jour des Morts, le jeune marquis et la jeune marquise de Saint-Pons,—Roger et la Filleule de Lagardère,—descendaient de voiture à la porte du cimetière Montmartre.
Chacun d'eux portait une couronne.
L'une était destinée à la tombe de sœur Annonciade, qui avait succombé, trois mois auparavant, à une maladie de cœur; l'autre, à la modeste pierre qui recouvrait Jacques Perrin, dit Patte-de-Fer.
Sur cette dernière, il y en avait déjà plusieurs déposées, la veille, par Fil-en-Quatre et par ses camarades de «l'administration.»
Ceux-ci avaient été, en effet, obligés d'avancer d'une journée leur visite à l'ancien ami, étant de service, le matin, sur la place de la Roquette où l'on avait exécuté deux garnements intitulés le Bijou-des-Dames et le Rouquin.
FIN
| TABLE | ||
|---|---|---|
| TROISIÈME PARTIE | ||
| LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME | ||
| XIV. | Rencontre en forêt | 1 |
| XV. | Faust et Marguerite | 11 |
| XVI. | Séparation | 22 |
| ——— | ||
| QUATRIÈME PARTIE | ||
| LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER | ||
| I. | Changement de décor | 39 |
| II. | Rosine et Bartholo | 48 |
| III. | A bon demandeur, bon refuseur | 56 |
| IV. | Lettres anonymes | 70 |
| V. | Le drame de la jalousie | 81 |
| VI. | Le pavillon d'Armenonville | 92 |
| VII. | Dans les massifs | 108 |
| VIII. | Coup double | 116 |
| IX. | Ce qu'était devenu Jacques Perrin | 124 |
| X. | Réapparition de Fil-en-Quatre | 136 |
| XI. | Murphy-House | 145 |
| XII. | Vie parisienne | 155 |
| XIII. | Entre associés | 161 |
| XIII. | Premier jalon | 177 |
| XIV. | Boulevard Haussmann | 191 |
| XV. | Valet de cœur | 206 |
| XVI. | Mademoiselle Juliette | 213 |
| XVII. | L'expédition de Fil-en-Quatre | 218 |
| XVIII. | Reconnaissance inattendue | 229 |
| XIX. | A Longchamps | 242 |
| XX. | Provocation | 256 |
| XXI. | Où l'on retrouve Népomucène | 263 |
| XXII. | La chasse à l'homme | 274 |
| XXIII. | Le Tortoni de Pantin-la-Guenille | 284 |
| XXIV. | Les volontés de mademoiselle Fine-Lame | 302 |
| XXV. | La provocation | 318 |
| XXVI. | Le combat | 330 |
| XXVII. | Rue du Pélican | 335 |
| XXVIII. | Commencement de la fin | 350 |
| XXIX. | Dénouement | 358 |
| FIN DE LA TABLE | ||
Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.—A. PICHAT.