Puisque je l’ai promis, ne m’en dédisez pas.
(Tart. III. 4.)

C’est la leçon donnée par l’édition de P. Didot, 1821. L’édition de 1710 et toutes les modernes ont ne m’en dédites pas.

J’ai vérifié sur l’édition originale, imprimée sous les yeux et aux frais de Molière, par Jean Ribou, le 23 juin 1669, il y a bien dédites. «Ne m’en desdites pas.»

Trévoux:

«Nous desdisons, vous desdisez, et, selon quelques-uns, vous desdites

Et il cite, en exemple de cette seconde forme, le vers de Molière.

Je n’hésite pas à penser que Molière a ici péché contre la langue, et même contre le bon usage de son temps. L’Académie a raison, qui prescrit vous dédisez et dédisez-vous, comme vous élisez, cuisez, lisez, vous disez et vous contredisez.

Vous dictes, contraction de dic(i)tis, est une forme isolée, bizarre, dont il serait très-curieux de signaler les premiers exemples, car la forme primitive doit avoir été vous disez; la preuve en demeure dans tous les composés de dire, médire, prédire, maudire, contredire, interdire. Mais cette forme vous dites remonte à une bien haute antiquité: Palsgrave, en 1530, la donne, et ne fait de l’autre aucune mention.

A ce qu’il paraît, Molière s’est laissé entraîner à former le composé comme le simple, et P. Didot à rectifier la faute de Molière. L’un et l’autre a eu tort.

DÉFAIRE (SE), perdre contenance, se démonter:

MORON. Courage, seigneur...., ne vous défaites pas.

(Pr. d’Él. IV. 1.)

Le participe passé est encore en usage: l’air défait, le visage défait.

DÉFENDRE, verbe actif, interdire:

Ah! monsieur, qu’est ceci? je défends la surprise!
(Dép. am. III. 7.)

DÉFÉRER A..., consulter, s’en rapporter à....:

Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère,
Pour entrer sous de tels liens.
(Psyché. I. 3.)

DÉFIGURÉ, porteur d’une laide figure:

Alors qu’une autre vieille assez défigurée
L’ayant de près, au nez, longtemps considérée...
(L’Ét. V. 14.)

DÉFIGURER (patois), peindre la figure:

LUCAS. Le v’là tout craché, comme on nous l’a défiguré.

(Méd. m. l. I. 6.)

Défiguré est une faute de langage comme la peut faire Lucas; il devait dire simplement figuré; c’est comme parle Célimène:

Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.
(Mis. IV. 3.)

DÉGOISER, babiller:

Peste! madame la nourrice, comme vous dégoisez!

(Méd. m. lui. II. 2.)

Racines et gosier, comme qui dirait dégosier. S’égosiller est composé d’une manière analogue avec é, répondant au latin ex.

On disait autrefois dégoiser, neutre, et se dégoiser, réfléchi, comme s’égosiller: «Les oiseaux se dégoisent; oiseaux qui se dégoisent. Les oiseaux dégoisent leurs chansonnettes et ramages.»

Nicot, après ces exemples, donne le substantif dégoisement, que nous n’avons plus.

DE LA FAÇON QUE, de la façon dont:

Hélas! de la façon qu’il parle, serait-il bien possible qu’il ne dît pas vrai?

(Mal. im. I. 4.)

Que représente en français les neutres quid, quod, et les cas obliques de qui:—eo modo quo loquitur.

(Voyez QUE répondant à l’ablatif du qui relatif des Latins.)

«De la manière enfin qu’avec toi j’ai vécu,
«Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(Corneille, Cinna. V. 1.)

DÉLIBÉRÉS, substantif; UN DÉLIBÉRÉ, un homme délibéré:

Je sais des officiers de justice altérés,
Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés.
(L’Ét. IV. 9.)

DÉLICATESSE D’HONNEUR, susceptibilité de vertu ou de pruderie:

Je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d’honneur qui prend tout en mauvaise part.

(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)

Molière a dit aussi, par une expression analogue, un chagrin délicat.

DÉLIÉ, pour mince, transparent:

Cette coiffe est un peu trop déliée; j’en vais quérir une plus épaisse.

(Pourc. III. 2.)

Pascal l’a employé au figuré:

«Cette erreur est si déliée, que, pour peu qu’on s’en éloigne, on se trouve dans la vérité.»

(3e Prov.)

DEMAIN JOUR, comme demain matin:

Et tu m’avois prié même que mon retour
T’y souffrît en repos jusques à demain jour.
(Éc. des mar. III. 2.)

DE MA PART, pour ma part, quant à moi:

Je saurai, de ma part, expliquer ce silence.
(Mis. V. 2.)

DÉMÊLÉ, substantif; AVOIR DÉMÊLÉ AVEC QUELQU’UN:

Il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.

(D. Juan. III. 6.)

DE MÊME, adverbe employé pour pareil, égal:

C’est un transport si grand qu’il n’en est point de même.
(Éc. des mar. III. 2.)
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
(Tart. IV. 5.)

DÉMENTIR, désavouer, DÉMENTIR UN BILLET:

Ce billet démenti pour n’avoir point de seing....
—Pourquoi le démentir, puisqu’il est de ma main?
(Don Garcie. II. 5.)

Mais Molière jugea lui-même cette expression inexacte; et cinq ans plus tard, lorsqu’il transporta dans le Misanthrope une partie de cette scène de Don Garcie, il corrigea ces vers de la manière suivante:

Le désavouerez-vous pour n’avoir point de seing?
—Pourquoi désavouer un billet de ma main?
(Mis. IV. 3.)

DÉMENTIR QUELQU’UN DE:

A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
Me venir démentir de tout ce que je di?
(L’Ét. I. 5.)

(Voyez MENTIR DE QUELQUE CHOSE.)

SE DÉMENTIR DE:

Tu te démens bientôt de tes bons sentiments.
(Sgan. 23.)

DEMI; SANS (un substantif) NI DEMI:

Cette infâme,
Dont le coupable feu, trop bien vérifié,
Sans respect ni demi nous a cocufié.
(Sgan. 16.)

Sans respect ni demi-respect, sans le moindre respect.

DÉMORDRE DES RÈGLES:

C’est un homme qui.... ne démordroit pas d’un iota des règles des anciens.

(Pourc. I. 7.)

DENIER, pour exprimer l’ensemble d’une somme d’argent:

Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu’un homme manque à sa parole.

(Pourc. III. 9.)

Est un denier, et non pas sont un denier.

(Voyez cet exemple, discuté au mot CE SONT.)

DENT, AVOIR UNE DENT DE LAIT CONTRE QUELQU’UN:

C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui.

(Mal. im. III. 3.)

Une rancune qui date d’aussi loin que possible, du temps où l’on était en nourrice.

EN DÉPIT DE NOS DENTS:

N’avons-nous pas assez des autres accidents
Qui nous viennent frapper, en dépit de nos dents?
(Sgan. 17.)

(Voyez DÉPIT.)

MALGRÉ MES DENTS:

Ils m’ont fait médecin malgré mes dents.

(Méd. m. lui. III. 1.)

Quoi que je fisse pour m’en défendre.

Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,
Martine que j’amène et rétablis céans.
(Fem. sav. V. 2.)

AVOIR LES DENTS LONGUES, avoir faim; on suppose que la faim aiguise les dents:

On a le temps d’avoir les dents longues, lorsqu’on attend pour vivre le trépas de quelqu’un.

(Méd. m. lui. II. 2.)

ÊTRE SUR LES DENTS:

La pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que.... etc.

(B. Gent. III. 3.)

DÉPARTIR; SE DÉPARTIR DE (un infinitif):

Tu ne t’es pas départi d’y prétendre?

(L’Av. IV. 5.)

La préposition, ici, figure deux fois: à l’état libre et à l’état composé, comme en latin decedere de; deducere de; detrahere de; decidere de, etc., etc.

(Voyez AMUSER (S’) A.)

DÉPIT, EN DÉPIT QUE J’EN AIE:

Il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie.

(D. Juan. I. 1.)

Je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j’en aie.

(L’Av. III. 5.)

Je prétends le guérir, en dépit qu’il en ait.

(Pourc. II. 1.)
Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
(Fem. sav. V. 1.)

Cette locution, en dépit que j’en aie, est l’analogue de cette autre, malgré que j’en aie, qui s’analyse très-facilement.

Il faut partir, mal gré, c’est-à-dire, tel mauvais gré que j’en aie. C’est une sorte d’accusatif absolu.

(Voyez MALGRÉ QUE J’EN AIE.)

Mais dans l’autre expression on rencontre, de plus, la préposition en, dont rien ne justifie la présence. On ne dirait pas: en mal gré que j’en aie. Il semble que l’on aurait dû dire, avec une exacte parité: dépit que j’en aye, sans en. C’est que cet en n’est pas une préposition, mais une partie mal à propos séparée de l’ancien mot endépit: endépit, comme encharge, encommencement, et les verbes engarder, enrouiller, enseller un cheval, s’engeler, s’endemener, etc., qui sont les anciennes formes. La vraie orthographe serait donc endépit qu’on en ait, et la locution redevient parfaitement claire et logique. Ici, comme en une foule de cas, l’oreille entend juste, mais l’œil voit faux, parce que la main s’est trompée.

DÉPOUILLER (SE) ENTRE LES MAINS DE QUELQU’UN:

Amasser du bien avec de grands travaux, élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l’un et de l’autre entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.

(Am. méd. I. 5.)

DEPUIS, suivi d’un infinitif, comme après:

Depuis avoir connu feu monsieur votre père... j’ai voyagé par tout le monde.

(B. Gent. IV. 5.)

DE QUI, pour dont ou duquel:

Au mérite souvent de qui l’éclat vous blesse
Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse.
(Dép. am. I. 2.)
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
Nous sommes à piquer deux chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secoués,
Que je me sens, pour moi, tous les membres roués.
(Sgan. 7.)
Quoi! me soupçonnez-vous d’avoir une pensée
De qui son âme ait lieu de se croire offensée?
(Ibid. III. 4.)
Il court parmi le monde un livre abominable,
Et de qui la lecture est même condamnable.
(Mis. V. 1.)

Il était bien facile à Molière de mettre duquel; mais il paraît avoir eu, ainsi que tous ses contemporains, une répugnance décidée à se servir de ce mot, si prodigué de nos jours.

De même:

Tous deux m’ont rencontrée, et se sont plaints à moi
D’un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi.
(Mis. V. 4.)

Il était bien aisé de mettre auquel, si à qui eût été une faute.

(Voyez LEQUEL évité.)

DE QUOI, d’où? comment?

De quoi donc connaissez-vous monsieur?

(Am. méd. II. 2.)

VOILA BIEN DE QUOI!....

Hé bien? qu’est-ce que cela, soixante ans? voilà bien de quoi!...

(L’Av. II. 6.)

Il y a ici réticence d’un verbe, comme s’étonner, se récrier.

DÉRACINER LES CARREAUX:

Nicole.—Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle.

(B. Gent. III. 3.)

DERNIER, extrême, summus:

Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses.
(Mis. I. 1.)
On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.
(Ibid. II. 5.)

Les dernières violences du pouvoir paternel.

(L’Av. V. 4.)

.... C’est pour une affaire de la dernière conséquence.

(G. D. III. 4.)

C’est la locution favorite des précieuses: du dernier beau, du dernier galant; je vous aurois la dernière obligation; etc.

Mais Molière n’en prétend blâmer que l’abus, car lui-même en fait un usage fréquent, ainsi que Pascal:

«C’est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères.»

(Pascal, 9e prov.)

DÉROBER, verbe actif, comme voler; DÉROBER QUELQU’UN:

Pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

(L’Av. I. 5.)

DÉROBER (SE) D’AUPRÈS DE....:

Il vous dira... que... je me suis dérobée d’auprès de lui.

(G. D. III. 12.)

DÉSATTRISTER:

Donnez-lui le loisir de se désattrister.
(L’Ét. II. 4.)

(Voyez , particule inséparable en composition.)

DÉSAVOUER QUELQU’UN DE:

Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
(Tart. IV. 3.)

DÈS DEVANT, dès avant:

—Moi je vins hier?—Sans doute; et dès devant l’aurore
Vous vous en êtes retourné.
(Amph. II. 2.)

DÉSENAMOURÉ:

Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie
Soit désenamourée, ou si c’est raillerie?
(Dép. am. I. 4.)

L’absence de ce mot ou d’un équivalent est une lacune sensible dans la langue. Nous sommes réduits à une circonlocution, comme: soit revenu de son amour. Enamouré est aussi une perte, mal dissimulée par amoureux.

On remarquera dans ce mot la présence de l’s euphonique, qui sert à lier sans hiatus les racines: dé (s) enamourer, comme dé (s) enfler, dé (s) habiller, dé (s) honorer, etc. Cette particule inséparable en composition n’est autre que le de latin, qui n’a droit par lui-même à aucune consonne finale. Aussi n’en voit-on pas dans détromper, dédire, défaire, démentir, etc., où elle n’était point nécessaire. On écrivait à la vérité desdire, desfaire; mais c’était pour donner à l’e suivi d’une double consonne le son aigu, que nous obtenons aujourd’hui par l’accent.

DÉSESPÉRER, verbe neutre, se désespérer:

GEORGES DANDIN.—Je désespère!

(G. D. III. 12.)

Les Anglais ont gardé cet emploi du même verbe:

«Despair and Die!»

(Shakspeare. Rich. III.)

Palsgrave (1530), dans sa table des verbes, le donne comme verbe neutre et verbe réfléchi. Voici son article:

«I Despayre, I am in wan hope.Je despère (sic) primæ conjugat.—Dispayre nat man: God is there he was wonte to be: ne te despère pas; Dieu est là où il souloyt estre.»

Par où l’on voit que désespérer est une forme moderne et allongée. On fit d’abord de desperare, despérer; puis, par l’insertion de l’s euphonique (voy. DÉSENAMOURER), dé(s)espérer.

La première forme est calquée sur le mot latin;

La seconde est ajustée sur le latin, d’après les habitudes françaises.

DÉSESPÉRÉ CONTRE QUELQU’UN:

J’étois aigri, fâché, désespéré contre elle!
(Éc. des fem. IV. 1.)

DES MIEUX, comme ceux qui (ici le verbe) le mieux:

..... Enfermez-vous des mieux.
(Éc. des fem. V. 4.)

Soyez des mieux enfermés.

Voilà qui va des mieux.
Mais parlons du sujet qui m’amène en ces lieux.
(Fem. sav. II. 1.)

DE SOI, en soi, par soi-même:

Cet accident, de soi, doit être indifférent.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Le choix du fils d’Oronte est glorieux, de soi.
(Ibid. V. 7.)

La noblesse, de soi, est bonne.

(G. D. I. 1.)

De, dans cette locution, se rapporte au sens du latin de, c’est-à-dire, par rapport à soi, en ce qui la touche.

Il faut observer que ce mot moi est entré dans la langue pour traduire meus, et qu’à l’origine on ne le rencontre pas comme pronom de la première personne; c’est l’adjectif moi, moie; meus, mea. Par conséquent, de moi correspond exactement à la locution latine de meo, employée par Plaute, Térence et Cicéron, dans un sens à la vérité un peu différent; puisqu’il signifie à mes frais; mais mon observation porte surtout sur la forme matérielle.

Les Latins disaient aussi, de me, de te, pour de meo, de tuo: De te largitor (Ter.): donne de toi. Sois généreux à tes propres dépens.

DÉSOSIER et DÉSAMPHITRYONNER. Voyez , particule inséparable en composition.

DESSALÉE; UNE DESSALÉE, une matoise, une rusée:

Vous faites la sournoise; mais je vous connois il y a longtemps, et vous êtes une dessalée.

(G. D. I. 6.)

DESSOUS, substantivement; AVOIR DU DESSOUS:

Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle?

(G. D. II. 13.)

«Nous avons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre abjection.»

(Pascal. Pensées. p. 229.)

Il est fâcheux qu’on ait laissé perdre cette expression utile, car on peut avoir du dessous sans avoir complétement le dessous. C’est pour avoir eu trop souvent du dessous dans ses querelles de ménage, que George Dandin finit par avoir le dessous.

DESSOUS, préposition avec un complément:

Je sais qu’il est rangé dessous les lois d’une autre.
(Dép. am. II. 3.)

Voyez DEDANS, DESSUS, DEVANT, DEVERS.

DESSUISSER (SE), quitter le rôle de Suisse:

Si vous êtes d’accord, par un bonheur extrême,
Je me dessuisse donc; et redeviens moi-même,
(L’Ét. V. 7.)

DESSUS, préposition:

Le bonhomme tout vieux chérit fort la lumière,
Et ne veut point de jeu dessus cette matière.
(L’Ét. III. 5.)
Vous étendiez la patte
Plus brusquement qu’un chat dessus une souris.
(Ibid. IV. 5.)
Attaché dessus vous comme un joueur de boule
Après le mouvement de la sienne qui roule.
(L’Ét. IV. 5.)
Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui,
Et dessus son lutin obtenir la victoire.
(Ibid. V. 11.)
Faites parler les droits qu’on a dessus mon cœur.
(Dép. am. I. 2.)
Il pourroit bien, mettant affront dessus affront,
Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
(Sgan. 17.)
Dessus ses grands chevaux est monté mon courage.
(Ibid. 21.)
Dessus quel fondement venez-vous donc, mon frère....
(Éc. des mar. III. 9.)
Si j’avois dessus moi ces paroles nouvelles,
Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.
(Fâch. I. 5.)
Pour moi, venant dessus le lieu,
J’ai trouvé l’action tellement hors d’usage....
(Ibid. II. 7.)

Dessus et dessous étaient originairement prépositions, comme leurs formes plus simples, sur et sous.

«Dessus mes piez charrunt.»

(Rois. p. 209.)

«Abaissez as dessuz mei ces ki esturent (steterunt) encuntre mei.»

(Ibid.)

C’est la subtilité des grammairiens modernes qui a inventé de partager la puissance entre sur, sous, et dessus, dessous, et de réduire les seconds au rôle exclusif d’adverbes.

Malherbe et Racan disaient sans scrupule: dessus mes volontés;—dedans la misère;—ce sera dessous cette égide, et Port-Royal s’y accorde; mais l’oracle Vaugelas n’avait pas encore parlé! Il parle, et Ménage déclare, d’après lui, que ces mots, comme prépositions, «ne sont plus du bel usage.» Toutefois Vaugelas veut bien, par grâce, excepter de sa règle trois façons de parler:

1o «Quand on met de suite les deux contraires. Exemple: Il n’y a pas assez d’or ni dessus ni dessous la terre.

2o «Quand il y a deux prépositions de suite, quoique non contraires:—Elle n’est ni dedans ni dessus le coffre.

3o «Lorsqu’il y a une autre préposition devant:—Par-dessus la tête, par-dessous le bras, par dehors la villeetc.

L’usage, en rejetant les deux premiers articles de cette loi, a confirmé le dernier, qui n’est pas plus justifié que les deux autres. Que de caprice et d’arbitraire dans tout cela! En vérité, quand on examine les actes de ces tyrans de notre langue, on est honteux d’être soumis à leur autorité.

J’oubliais de dire que Vaugelas reçoit comme légitime dans les vers ce qu’il condamne comme solécisme dans la prose.

(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)

DÉTACHER (SE) CONTRE QUELQU’UN, se déchaîner:

Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache,
En tous endroits sous main contre moi se détache.
(Mis. III. 3.)

DÉTERMINER A, dans le sens d’ordonner de:

Et cet homme est monsieur, que je vous détermine
A voir comme l’époux que mon choix vous destine.
(Fem. sav. III. 6.)

DÉTOUR, angle formé par une rue ou quelque saillie de maison; COIN D’UN DÉTOUR:

Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
(Éc. des fem. V. 2.)

DÉTOURNEMENT DE TÊTE:

Leurs détournements de tête et leurs cachements de visage firent dire cent sottises de leur conduite.

(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)

DÉTRUIRE QUELQU’UN, ruiner son crédit:

Quel mal vous ai-je fait, madame, et quelle offense,
Pour armer contre moi toute votre éloquence,
Pour me vouloir détruire, et prendre tant de soin
De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin?
(Fem. sav. IV. 2.)

DEVANT, préposition, pour avant:

Je crie toujours, Voilà qui est beau! devant que les chandelles soient allumées.

(Préc. rid. 10.)
Et, devant qu’il vous pût ôter à mon ardeur,
Mon bras de mille coups lui perceroit le cœur.
(Éc. des mar. III. 3.)
«Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages,
Et devant qu’ils fussent éclos
Les annonçoit aux matelots.»
(La Font. Fables. I. 8.)

Pascal fixe l’âge viril à vingt ans:

«Devant ce temps l’on est enfant.»

(Sur l’amour, p. 396.)

«Mais si les Égyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant le déluge...»

(Bossuet. Hist. univ. 3e part.)

«A vous parler franchement, l’intérêt du directeur va presque toujours devant le salut de celui qui est sous la direction.»

(St.-Évremont. Conv. du P. Canaye.)

«Il lui demanda, devant que de l’acheter, à quoi il lui seroit propre.»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

Les grammairiens n’ont pas manqué d’exercer sur avant et devant la sagacité de leur esprit subtil. Ils signalent entre avant et devant une différence essentielle, et dont il importe de se bien pénétrer: c’est que «avant est plus abstrait, et devant plus concret[49].» C’est la raison qui fait que, suivant le même auteur, «on n’emploie plus devant par rapport au temps.» L’argument ne paraît pas concluant.

Un autre assure que «le génie de notre langue établit une différence entre les déterminatifs avant et devant[50].» Ce que je puis à mon tour assurer, c’est que devant se trouve comme synonyme d’avant, dans le berceau de notre langue. La traduction des Rois, faite au XIe siècle, s’en sert sans scrupule:—«E pis que nuls qui devant lui out ested envers N. S. uverad (p. 309),» Asa ouvra envers N. S. pis que nul qui eût été devant lui.

M. Nap. Landais peut-il se flatter de connaître le génie de la langue française mieux que ceux qui l’ont créée; mieux que Bossuet, Pascal, Corneille, Molière, et la Fontaine?

Avant, devant, sont deux formes du même mot inventées pour les besoins de l’euphonie et de la versification, comme dans et dedans, sur et dessus, sous et dessous. La perte de ces doubles formes a été préjudiciable surtout à la poésie, et la suppression de ces petites ressources a contribué, plus qu’on ne pense, à la décadence de l’art.

Comme en certains cas donnés l’on employait indifféremment à et de (voyez DE remplaçant à devant un verbe), de même on substituait l’un à l’autre avant et devant.

Dedans, dessus, dessous, devers, sont dans le même cas. (Voyez ces mots.)

DEVERS, préposition comme vers:

Lucas.—Tourne un peu ton visage devers moi.