Voltaire a dit encore, au XVIIIe:
Galbanon, aliboron, rogaton, dicton, toton, sont les mots latins aliorum (barbarement aliborum), galbanum, rogatum, dictum, totum (parce que si le toton s’abat de manière à présenter la face où est inscrite la lettre T, le joueur prend la totalité des enjeux.)
On dit indifféremment factotum et factoton, mais factotum est la prononciation moderne:
MAUX; DIRE TOUS LES MAUX DU MONDE:
Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord.
ME, avec un verbe neutre, comme tomber:
Me est ici au datif: à moi. C’est le datif que les Latins employaient pour exprimer soit le profit, soit la perte: Exciderat mihi marsupium.
(Voyez DATIF.)
MÉCHANT, mauvais; en parlant du goût, d’un art:
Mais peut-être, madame, que leur danse sera méchante?—Méchante ou non, il la faut voir.
..... Je n’ai pas si méchant goût que vous avez pensé.
Il ne faut point perdre de vue le sens primitif de meschant, qui n’est point celui de malus, nequam, auquel seul il est aujourd’hui réduit, mais celui de infortuné, qui a contre soi la chance. Ce radical mes agit de même dans mes-prix, mes-dire, mes-offrir, mes-aventure, mes-estime, etc. (en anglais mis: mistake, misfortune, etc.).
Meschant est le participe de meschoir, pour meschéant. Alain Chartier oppose méchant à heureux:
«Adonc y seras-tu plus meschant de ce que tu cuideras y estre plus heureux.»
Greban dit qu’à la mort de Charles VII les bergers désolés se rassemblaient:
Charles Bouille, de Saint-Quentin (1533): «Meschant: qua voce abutentes Galli, virum interdum inopem, interdum iniquum, dolosum et infelicem effantur.» (De vitiis vulgarium Ling., p. 15.) Mais il n’est pas si exact quand il dérive méchant du grec μηχανή, parce que les artisans voués aux arts mécaniques sont d’ordinaire pauvres, et de pauvres deviennent méchants. C’est de l’étymologie à la façon de Ménage.
Meschance a été la forme primitive de méchanceté.
Ainsi un méchant goût, une méchante danse, c’est un goût, une danse qui ne réussissent point, qui ont la chance contraire.
«Voilà, dit Xanthus, la pâtisserie la plus méchante que j’aie jamais mangée. Il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille.»
MÉDIRE SUR QUELQU’UN:
«On médit de quelqu’un, et non sur quelqu’un. C’est une légère faute, que Molière eût évitée en mettant:
Le vers de Molière est le plus naturel du monde: celui qu’on propose pour le remplacer offre une inversion tout à fait forcée, et qui trahirait la gêne du poëte. Pourquoi ne dirait-on pas médire sur comme médire de, puisque, dans cette dernière forme, de est le latin de, qui signifie sur? On dit bien malédiction sur lui!
Molière, en construisant le verbe comme substantif, n’a point ici commis de faute, même légère; et c’en est toujours une d’être guindé, soit en vers, soit en prose.
MÊLER pour se mêler:
Faut-il le demander, et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout?
Molière, par égard pour l’euphonie, a fait servir un seul me pour les deux verbes voir et mêler.
(Sur la suppression du pronom des verbes réfléchis, voyez au mot ARRÊTER.)
MÊME, pour le même:
—MÊME, précédant son substantif comme en espagnol:
L’italien a la même construction: l’istessa innocenza e l’istessa bonta.
—LE MÊME DE, le même que:
Je ne suis plus le même d’hier au soir.
Je ne suis plus le don Juan d’hier au soir.
«Le curé donc qui s’estoit logé dans la mesme hostellerie de nos comédiens...»
De pour que, dans cette locution, est un hispanisme.
(De même pour PAREIL, voyez DE MÊME.)
MÉNAGE; VIVRE DE MÉNAGE:
Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis!—C’est vivre de ménage.
La plaisanterie repose sur la double acception du mot de: vivre avec ménage, épargne; et vivre aux dépens, au moyen de son ménage, de son mobilier.
MENER, pour amener:
MENTIR DE QUELQUE CHOSE:
Selon M. Auger, on ne dit point mentir d’une chose. Pourquoi pas? on dit bien se taire de quelque chose.
(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)
MÉPRIS avec un nom de nombre, comme d’une chose qui se compte:
Sur le radical mes, voyez à MÉCHANT.
MERCI DE MA VIE:
Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du peuple.
Merci signifie grâce, miséricorde. Merci de ma vie est l’opposé de mort de ma vie. C’est l’imprécation heureuse substituée à l’imprécation funeste, comme Dieu me sauve! au lieu de Dieu me damne!
L’espagnol et l’italien ont la même formule.
ME SEMBLE, ce me semble:
MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère:
Je vous respecte trop, vous et messieurs vos parents, pour être amoureux de vous.
La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que messieurs signifie exactement mes seigneurs. Vos parents, votre père et votre mère, qui sont mes seigneurs.
MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:
Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité avec laquelle il était souvent obligé d’écrire.
—BOUCHE:
Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer, auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à s’en moquer.
—RESSORTS:
On concevrait les ressorts de la porte, mais la porte des ressorts est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte.
On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura des artifices, des ressources.
—POIDS:
Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids d’une grimace. (Voyez POIDS.)
—NŒUDS:
Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds d’une ombre.
Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?
—AUDIENCE:
On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins, plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: densum humeris bibit aure vulgus (Horace.) Cette image en français paraîtrait ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.
—FACE:
La face d’un air?
—PRÊTER LES MAINS:
On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse, ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière peut être que prêter les mains est une locution reçue pour dire seconder, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans le sens général de l’expression.
La même observation se reproduit sur ce vers:
Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une tendresse.
—BRAS:
—DENTS:
Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou d’un cœur.
Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:
Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.
Peut-être faut-il lire, au troisième vers, quand son cours; ce serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres. Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais. Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner Tartufe et le Misanthrope, pût écrire des vers comme ceux-là et comme les suivants:
Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.
(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR, CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER, TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)
METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:
Allons, mettez.—Mon Dieu, mettez.—Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.
—METTRE DESSUS, même sens:
Mettez donc dessus, s’il vous plaît.
Mettez dessus la tête.
—SE METTRE, se vêtir:
Voilà ce que c’est que de se mettre en personne de qualité!
—METTRE A...., appliquer à:
C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore.
—METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:
C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi mettre à bas votre orgueil.
—METTRE A BOUT UNE AME:
—METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire abus, la profaner:
—METTRE AU CABINET:
On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet (sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise pointe sur la chute du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial. C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec le rang et les manières habituelles d’Alceste.
—METTRE AUX YEUX, devant les yeux:
—METTRE BAS, quitter, déposer:
Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune.
—METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:
—METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:
—METTRE EN COMPROMIS, compromettre:
—METTRE EN MAIN, confier:
—METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:
Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.
—METTRE PAR ÉCRIT:
Une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.
Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait mis d’abord:
Il changea le second vers de cette façon:
Apparemment gagé lui parut manquer de dignité, et coucher par écrit lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que l’expression ordinaire, mettre par écrit.
MEUBLE, comme nous disons mobilier:
MEUBLÉ de science:
MIEUX, le mieux:
(Voyez PLUS pour le plus.)
—DU MIEUX QUE pour le mieux que:
Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu’il lui sera possible.
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
MIGNON DE COUCHETTE:
MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.)
MILLE GENS:
(Voyez GENS avec un nom de nombre déterminé.)
MINE; AVOIR DE LA MINE:
—AVOIR LA MINE DE (un infinitif):
J’ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies.
—FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE:
Faire mine de, c’est faire semblant de. Faire mine de désirer, faire mine de songer à quelque chose.
Faire la mine, c’est bouder.
Faire des mines, c’est minauder.
On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous fassiez mine d’y songer.
Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression consacrée, a cédé à la contrainte du vers.
MINUTER, projeter tacitement, sournoisement:
«Minuter secrètement quelque entreprise.»
Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme:
«Ce marchand minute sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce mécontent minute quelque conspiration.»
MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté:
MITONNER QUELQU’UN:
Métaphore du style le plus familier. Une soupe mitonnée est une soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu. (Racine, mitis?)
MODÉRATIONS, au pluriel:
MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose:
MOI, substantif:
—MOI-MÊME, où nous dirions lui-même:
Oui, je suis don Juan moi-même.
Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la troisième. En effet, je suis don Juan lui-même, reviendrait à: c’est moi qui est don Juan lui-même.
Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon:
N’est-ce pas vous qui se nomme Sganarelle?
—En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.
MOMON; JOUER UN MOMON:
Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie, définissent le momon: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni au suivant:
Est-ce un momon que vous allez porter?
Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote énorme que l’on portait dans les mascarades notables, comme si c’eût été une grosse bourse enflée contenant des enjeux.
Périzonius dérive momon du grec μομμω; Ménage, de Momus, le bouffon des dieux; Nicot, de mon mon, espèce de gromellement que font entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien momar, un fou. Personne n’a songé à l’allemand mumme, un masque; mummerey, mascarade; d’où en français momerie.
MON ESTIME, au sens passif: