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CHAPITRE XI
LA DERNIÈRE ÉTAPE

Tiflis, 12 juin, 9 heures du soir.—Nous sommes sur le quai de la gare, prêts à prendre le train pour Batoum. Nous quittons sans regret Tiflis où l’on ne parle que de troubles et d’assassinats politiques.

Le train est bondé; grande agitation dans la gare. Comme nous causons devant notre wagon avec le colonel de Tamamchef qui jusqu’à la dernière minute a voulu nous accompagner, je sens qu’on tire mon pardessus. Je me tourne et vois un homme agenouillé à côté de moi. Le manteau dont il est revêtu ne dit pas la misère et il est coiffé d’un bonnet pas trop usé. Avant que j’aie pu bouger, il me prend la main et me la baise deux fois; je sens ses lèvres molles appuyer sur ma chair; je frissonne de dégoût, et m’écarte vivement. Pourquoi cet homme qui est vêtu comme moi s’abaisse-t-il à me baiser la main? Je voudrais le frapper, tant je suis écœuré de le voir s’humilier ainsi... L’homme n’a pas bougé; il reste les mains suppliantes. Je cherche de l’argent dans ma poche. Je m’approche et lui donne quelques pièces blanches; alors il saisit le pan de mon pardessus et de nouveau le baise.

Je ne puis dire à quel point cette courte scène me révolta. A y réfléchir, je ne sais pourquoi, mais j’eusse préféré qu’il me tombât dessus à coups de poings.

Je n’oublie pas le frisson de dégoût qui me secoua lorsque ces lèvres s’appuyèrent sur ma main.

Batoum, 13 juin.—A Batoum, nous n’avons qu’une idée: trouver des charretiers pour emmener nos malles, nos caisses d’objets persans et nos valises de la gare au port. Les charretiers ne sont pas en grève et à onze heures nous sommes à bord de la Circassie de la Cie Paquet.

Nous trouvons là un déjeuner à la française, un commandant plus que français, marseillais. A quelques dizaines de mètres de nous, à terre, ce sont les grévistes, les patrouilles de cosaques, les faces alarmantes des rôdeurs de toutes nationalités qui flânent sur les quais, c’est la sainte Russie, ses émeutes, ses massacres. A bord la paix, la sécurité enfin gagnée, la langue maternelle, quel soulagement!

Le temps est couvert. Bientôt une forte pluie tombe et masque les montagnes boisées qui entourent Batoum. Il pleut ici près de trois cents jours par an; la chute d’eau est de deux mètres soixante chaque année, plus de trois fois celle que nous avons dans le climat parisien.

Vers six heures nous levons l’ancre. La mer est calme.

Villes d’Asie Mineure.—Trébizonde, 15 juin.—La Circassie est notre yacht. Nous faisons à petites journées les escales de la côte sud de la mer Noire, voyage exquis où nous nous reposons et rêvons à loisir devant les décors changeants qui passent sous nos yeux. Le bateau ne marche que de nuit. Au petit jour il s’arrête dans une rade nouvelle.

Nous dormons dix heures sur les lits étroits, mais lits tout de même, du bateau, et, quand je me réveille, nous sommes en face d’une double baie. Des collines rapides descendent vers la mer. Les maisons qui les couvrent nous regardent de tous leurs yeux. Des arbres se mêlent aux maisons. En haut dans les rochers un couvent inaccessible, semble-t-il; çà et là quelques minarets effilés et blancs. A mi-hauteur sur la verdure fraîche d’un pré qui est sans doute un ancien cimetière, des cyprès séculaires, sombres et immobiles, me rappellent un tableau de Puvis de Chavannes vu jadis. Des murs énormes en ruines, restes de quelque château-fort, bordent un ravin. Près de la mer sur les bâtiments de la douane, flotte le drapeau rouge au croissant d’or. Nous sommes en Asie de nouveau, devant une ville au nom évocateur d’un Orient fabuleux, Trébizonde.

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Trébizonde vu de la mer.

Aucun batelier ne veut nous mettre à terre. Ceux qui viennent au bateau apportent des fruits et des légumes. Le transport des passagers leur est interdit. Si l’un d’eux nous prenait, il serait jeté en prison sur la plainte des bateliers qui ont le monopole du service des voyageurs. On comprend ici la liberté de travail à la façon américaine. Trébizonde rivalise avec Chicago.

Finalement le commandant met le youyou à notre disposition.

A terre, nous prenons des voitures et un guide, gentleman accompli au fez rouge, et nous partons à travers la ville qui est construite sur trois collines et dans le fond de deux vallées, lesquelles collines et vallées descendent précipitamment à la mer. Maisons petites, mais solides, rues en pente raide, mais de bon macadam, ponts de pierres. Trébizonde est une ville riche, affairée. Les Turcs qui l’habitent sont manifestement d’une race forte, faite pour conquérir et dominer; je vois des vieillards à la figure belle et fine, des marchands avisés, des ouvriers et manœuvres infatigables.

Les bazars de Trébizonde ne sont pas couverts. Nous flânons dans le dédale des petites rues étroites où d’actifs artisans assis sur leurs talons travaillent le cuir, le bois ou les métaux précieux. Au milieu du bazar nous traversons une ancienne maison carrée construite au quinzième siècle par des Génois qui faisaient le commerce de l’Orient. Elle a d’énormes portes de fer et d’épaisses murailles de pierre. Il est assez émouvant de voir ce palais italien de la première renaissance dans le bazar d’une ville asiatique.

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Palais génois du XVe siècle à Trébizonde.

Le charme évocateur de Trébizonde est puissant. Les Dix mille et Xénophon s’y reposèrent; elle fit partie de l’empire byzantin et les Grecs y construisirent des églises qui sont encore debout. Puis les Commène y régnèrent dans des palais superbes, les Commène dont les femmes et les filles furent renommées pour leur beauté dans le monde entier. Vinrent enfin les Turcs sous Mahomet II. Les fortifications et quelques murs des demeures des Commène subsistent. On a creusé de petites maisons dans les vieux remparts; des arbres poussent entre les pierres rongées par le temps.

Nous visitons des églises byzantines dont quelques-unes ont conservé des fresques anciennes, des linteaux de porte ou des ambons de belle sculpture ornementale. Plusieurs d’entre elles sont devenues des mosquées, dans lesquelles, à notre grande surprise, on nous laisse entrer, non sans nous avoir préalablement déchaussés. Les mosquées où nous pénétrons ne contiennent rien d’intéressant. Les femmes voilées et les mosquées défendues, un des mystères attirants de la Perse!

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Cimetière à Trébizonde.

Nous voyons au hasard de nos courses d’admirables cimetières où les herbes folles poussent autour des anciennes pierres sculptées que gardent des cyprès séculaires. Ces cimetières nombreux forment de beaux et mélancoliques jardins au cœur de la ville.

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Cimetière turc à Trébizonde.

Nous grimpons à un couvent grec au sommet de la colline. La dernière partie de la course se fait à pied. Nous gravissons un sentier abrupt, puis des marches et arrivons dans l’enceinte du couvent. Là, groupés de façon pittoresque sur deux terrasses, sont les bâtiments du couvent, un portique qui semble pris d’une fresque de Fra Angelico et sous lequel des nonnes filent de la laine à l’aide de vieux rouets d’une forme bizarre, une petite église, une chapelle taillée dans le roc. Sous la conduite d’un prêtre à barbe blanche, nous entrons dans le couvent: dans chaque chambre une nonne travaille à un métier à tisser la toile.

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Monastère orthodoxe à Trébizonde.

De la terrasse supérieure, la vue est admirable sur Trébizonde étalée à nos pieds. Nous dominons la ville de si haut que les deux crêtes et les deux vallées dont nous avons franchi les pentes raides semblent sur un même plan. Les ruines du château d’Alexis Commène montrent leurs murs noircis encore debout; les toits des maisons pressées les unes contre les autres sont couverts de tuiles au ton chaud; des minarets blancs élancés mettent une note claire dans le paysage où les cimetières font des taches de verdure. Dans les trois petites baies la mer vient mourir en franges d’écume sur le sable et s’en va, bleue ou glauque suivant la lumière, jusqu’à l’horizon lointain.

Nous goûtons dans un café en plein air, buvons une tasse de moka et mangeons du rahat parfumé à la rose et à la vanille.

Fatisa, 16 juin.—Une petite ville au fond d’un golfe. Nous y embarquons quelques douzaines de sacs de noisettes. Nous n’avons pas touché à Kérasonde. La raison pour laquelle nous manquons cette escale pittoresque est inattendue: une baisse du prix des œufs sur le marché de Londres et sur celui de Paris. Alors les habitants de Kérasonde, avertis par télégramme, refusent de livrer des œufs frais. Toutes ces petites villes sur la côte de l’Asie-Mineure exportent des œufs par millions. Il faut une semaine pour les réunir, dix jours de bateau pour Marseille, trois jours de Marseille à Paris. Voilà des œufs de plus de trois semaines que l’on nous vend comme frais à Paris. Je déclare que dès mon retour, j’achète des poules.

Unie.—Ici, malgré la baisse, nous embarquons quelques dizaines de milliers d’œufs. Le temps est gris, il pleut par moments, mais la mer est calme.

Sans quitter le pont du bateau où nous sommes allongés sur de confortables chaises longues, nous nous contentons de parcourir la terre des yeux.

Nous ne nous lassons pas de parler des inoubliables journées que nous avons vécues, l’idée que nous touchons au terme de notre voyage nous oppresse. Nous avons subi tant de fatigues, connu tant de privations, traversé tant d’heures grises et difficiles, partagé tant de joies aussi; nous avons eu des journées d’une si belle humeur, d’une gaîté si franche, que maintenant nous ne pensons pouvoir nous séparer; il semble que nous devons continuer à aller ainsi à travers la vie tous ensemble.

Nous songeons à ce que nous avons fait et nous en avons un peu de fierté, je l’avoue. Qui donc oserait se présenter sans trembler à l’épreuve à laquelle nous nous sommes soumis? Dans le train de notre existence ordinaire, nous ne nous montrons les uns aux autres qu’en cérémonie, vêtus de nos habits les meilleurs et avec nos âmes de luxe. Nous ne nous demandons rien; nous ne voulons rien nous sacrifier non plus. Nous ne passons avec les autres que quelques minutes ou quelques heures par jour, heures artificielles et charmantes, où nous semblons appartenir à une humanité dégagée de toutes préoccupations autres que de vivre élégamment et de cueillir sans effort des fleurs qui attendent d’être détachées de leur tige par notre main. Si nous avons des soucis, nous les laissons chez nous; si nous sommes fatigués, nous sourions; si nous avons envie de pleurer, nous dansons. Voilà la société, voilà comment nous voyons nos semblables.

Mais ce voyage, cette intimité coude à coude de chaque instant, la nécessité de supporter bravement, en public, les mille ennuis de la route, l’inconfort, la fatigue, les déceptions, la faim même, ce spectacle de nous-mêmes que chacun offrait à chacun tout le long du jour, l’impossibilité de s’isoler, cette étude de nos caractères où nous n’avions que trop le loisir de nous complaire, chaque mouvement de notre âme, chaque saute de notre humeur enregistrés aussitôt par d’attentifs témoins, cette communauté de vie si totale où il n’y avait feinte qui fût possible, ni masque qui ne tombât, où nous nous montrions finalement, malgré toutes les ruses, nus et tels quels,—ce voyage, quelle épreuve franche et complète de nous-mêmes! L’intimité qui est née entre nous ne doit rien à l’engouement d’un instant. Et nous restons mélancoliques à penser que la vie qui nous a réunis d’une si puissante étreinte va nous séparer dans peu de jours.

Samsoun, 17 juin.—Une petite ville insignifiante quand on la voit de la mer. Mais lorsque nous descendons à terre, nous trouvons des rues ombragées, une place animée, une mosquée dans les arbres, une fontaine de marbre.

Nous allons à la manufacture de tabac où la régie fabrique d’excellentes cigarettes. Nous sortons de ville et faisons quelques kilomètres en voiture sur la route d’Amasia. Le cocher effrayé nous montre une vallée déserte et nous fait comprendre qu’il y a là des brigands tatares. Nous ne sommes plus à nous effrayer des Tatares. Mais le cocher ne veut pas continuer et nous ramène à Samsoun.

A bord, nous prenons, entre hommes, un bain dans la mer Noire.

Inéboli, 18 juin.—Notre dernière escale avant Constantinople. Nous sommes sur le lac de Lucerne. Les collines brisées descendent jusqu’à l’eau. Inéboli, ce sont de petites maisons forme châlets, aux balcons de bois, galeries ouvertes, toits à l’ample avancée.

Un passager nous remet une liasse de journaux. Il y a longtemps que nous en avons été privés. Nous en dévorons cinq ou six et nous en donnons une indigestion. Nous n’en voulons plus lire jamais.

La Circassie continue à longer la côte. Ce pays serait d’une extrême richesse, s’il était cultivé. Mais il n’a pas de routes. Et, en dehors des villes, l’insécurité est grande. Tel quel, il produit des œufs, du bétail, de l’orge, du tabac, des noisettes en abondance.

Et maintenant nous approchons du Bosphore. Nous avons été pris au charme de cette vie paresseuse sur l’eau. A peine une habitude agréable est-elle formée qu’il faut la briser...

La princesse Bibesco a enfermé en quelques vers précieux le parfum de notre voyage sur la mer Noire. Je les donne ici.

REGRET SANS FIN

En souvenir des côtes d’Asie-Mineure.

O pays que nos yeux ne doivent plus revoir!
Où nos voix n’ont été qu’un seul jour entendues.
Villes que nous avons atteintes et perdues
En l’espace qui va d’un soir à l’autre soir,
Ports d’où nous repartions à la lune naissante,
N’aviez-vous pas au cœur de vos mille jardins
La retraite où devaient s’accomplir nos destins
Et dont la porte ouverte attestait une attente?
Vous viendrez nous troubler dans nos nuits d’Occident,
Villes roses de l’aube où nous vous avons vues.
Avec les escaliers de vos petites rues,
Vos toits, vos ponts, vos cours où grince un puits strident.
Éternellement verts en leur printemps d’Asie,
Vos jardins de tombeaux fleuris de liserons,
De quel regret sans fin nous les désirerons,
Oasis que déjà nous nous étions choisie!
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Le Bosphore.

19 juin.—C’est l’entrée étroite du Bosphore, ses rives escarpées, les demeures impériales, les bois de pins, le ciel chargé de vapeurs lumineuses comme le ciel d’un tableau de Delacroix; c’est l’assaut des souvenirs qui nous battent l’esprit; c’est, montant dans les brumes d’argent, des palais, des mosquées, des tours, des maisons, la plus belle ville du monde: Constantinople.

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APPENDICE
COMMENT ALLER EN AUTOMOBILE A ISPAHAN

Plusieurs personnes m’ont demandé comment il faudrait organiser un voyage en automobile à Ispahan.

Je réunis donc ici un certain nombre de renseignements pour ceux que tenterait une excursion en automobile jusqu’au centre de la Perse.

Du choix d’une voiture.—Il faut un auto robuste d’au moins trente chevaux, ou vingt-quatre avec petite multiplication. Un moteur plus fort serait inutile, car il est impossible de faire de la vitesse.

La voiture doit avoir une capote que l’on puisse relever, car le soleil est insupportable. Le châssis court est préférable au châssis long. On ne peut être plus de trois personnes par grande voiture de cinq places, car il faut porter avec soi des lits de camp, des valises et les vivres. On sera parfois obligé de dormir dans l’auto.

On peut également emporter, en outre de la réserve des pneumatiques que l’on a sur la voiture, un colis d’enveloppes et de chambres à air qui voyagera en Perse assez rapidement par la poste.

Il faut avoir des phares excellents. Plus d’une fois on se trouvera pris sur route inconnue et difficile, ou dans le désert pendant la nuit.

A Téhéran on fera faire quatre madriers de cinq mètres de long pouvant supporter le poids de la voiture; on les attachera des deux côtés de l’auto et ils seront utiles à la sortie de Koum pour passer des canaux et après Kachan dans les sables.

Des bagages.—On fait voyager les malles par chemin de fer et par poste jusqu’à Téhéran. Dans la voiture on aura une valise avec un vêtement de rechange, du linge et les objets de toilette. Prendre un tub en caoutchouc; on trouve de l’eau partout. Les journées fin mai peuvent être très chaudes; les nuits dans les montagnes sont très froides. Il faut, par conséquent, avoir des manteaux et couvertures de voyage épais. Un casque colonial est indispensable; on en achète au Comptoir français à Téhéran.

Un lit pliant est nécessaire; on ne trouve à se coucher nulle part en Perse et dans les rares chapar khanés qui vous offriront un lit entre Resht et Téhéran, on préférera coucher sur son lit à soi. On achète des lits pliants très commodes et légers à Tiflis. Ils sont d’une extrême dureté. Si l’on a de la place dans sa voiture et que l’on aime ses aises, on peut faire un petit matelas que l’on roule avec les couvertures. Je ne recommande pas le matelas en caoutchouc que l’on gonfle.

Il faut également songer aux vivres et, lorsqu’on prépare le voyage, penser que l’on ne trouve rien, exactement rien, dans les relais de poste. Un panier pique-nique est donc indispensable et des conserves que l’on achètera avant le départ à Tiflis. Par expérience personnelle, nous déclarons que les sardines à l’huile dans le désert par quarante degrés de chaleur sont abominables. Prenez des conserves de viande et surtout de légumes, des biscuits, des confitures, des citrons, du thé, sucre, sel, etc. On a des œufs presque partout.

Je recommande aussi de choisir de très puissantes bouillottes à alcool dans lesquelles la flamme soit protégée. On allume souvent sa lampe en plein air; le moindre souffle de vent agite la flamme; l’eau ne chauffe pas et l’on s’énerve. En outre, il faut que les bouillottes soient grandes, car on fait une forte consommation d’eau chaude, pour le thé, pour réchauffer au bain-marie les légumes, etc.

Comme boisson, nous avons pris du thé très léger avec du citron. Nous nous en sommes bien trouvés. Ainsi ne boit-on que de l’eau bouillie, sage précaution, et lorsque la température est élevée, les boissons chaudes sont à la longue plus désaltérantes que les boissons glacées.

Emporter une pharmacie de poche et une abondance de poudre insecticide, grâce à laquelle on peut mener contre les insectes une lutte victorieuse.

La saison.—Ce voyage ne peut se faire qu’en deux saisons, entre le 15 avril et le 15 juin, ou entre le commencement de septembre et la fin d’octobre. L’hiver est extrêmement rigoureux sur le haut plateau de l’Iran, les pluies très violentes au printemps et la chaleur de l’été insoutenable.

On ne peut arriver en automobile que par le Caucase. Comme on l’a vu par le récit de nos expériences, il est inutile, à cause de la neige, de songer à passer les hauts cols du Caucase au mois d’avril.

Si donc l’on veut combiner un voyage en Perse et au Caucase et partir au printemps, il faut charger les autos sur le train à Batoum, traverser sans s’arrêter jusqu’à Bakou, passer le mois de mai en Perse et au retour parcourir le Caucase.

Si l’on part en été, on commencera par le Caucase que l’on verra en août pour arriver au 1er septembre en Perse.

Les Messageries maritimes et la Compagnie Paquet ont chacune un service bi-mensuel sur Batoum. Ainsi on a chaque semaine un bateau convenable qui quitte Marseille pour Batoum.

Le trajet dure quinze jours: on s’arrête à Constantinople un jour et l’on fait les escales de la mer Noire, c’est un voyage charmant.

Il va sans dire que pour le débarquement à Batoum, il faut avoir un passeport en règle. On pourra demander à l’avance par l’ambassade de France à St-Pétersbourg un laissez-passer pour l’automobile. Nous n’avons eu aucune difficulté à l’obtenir et avons entré nos autos sans payer de droits.

Dans tout le Caucase on trouve de la benzine un peu lourde à 720°. Il est donc inutile d’en apporter de France avec soi.

L’embarquement de l’auto à Marseille et le débarquement à Batoum se font sans aucune difficulté. Si l’on est au printemps et que l’on traverse directement sur Bakou, l’auto peut être expédié par train en grande vitesse et met de trois à quatre jours pour arriver à Bakou. Pendant ce temps vous pouvez vous arrêter à Tiflis qui est sur la route.

A Bakou, la compagnie postale qui fait le service sur Enzeli est la compagnie «Caucase et Mercure». Comme je l’ai dit, ses vapeurs ne passent pas la barre à Enzeli. Pour éviter le débarquement impossible en pleine mer, il faut s’adresser à Bakou à la compagnie Nadiejda qui a de petits vapeurs à fond plat lesquels arrivent à quai à Enzeli. Le service postal se fait les dimanches et jeudi: l’autre service est irrégulier; mais il part au moins un bateau par semaine.

A Tiflis, il faut s’informer du départ à l’agence de la Nadiejda sous peine d’avoir à passer plusieurs jours à Bakou, séjour sans agrément.

A Bakou, on fera sa provision de benzine. Il faut avoir quatre caisses pouvant contenir chacune soixante bidons, donnant ainsi douze cents kilos d’essence. Il faut veiller à ce que les caisses soient bien faites et solides. On les embarque avec soi pour Enzeli-Resht.

A Resht, la poste qui se charge des messageries prendra vos trois caisses (vous en laissez une à Resht) et vous les acheminera comme bagages sur Téhéran.

On fera bien de se munir à l’avance d’une autorisation du ministre des postes à Téhéran pour laisser transporter les caisses par poste. Le représentant de votre pays près du Chah fera le nécessaire. Il est indispensable, en effet, que les caisses voyagent par poste, car, par caravane, elles mettraient un temps très long à atteindre Téhéran. La poste fait le trajet Resht-Téhéran en 50 heures.

Pour l’argent nécessaire au voyage, prendre une lettre de crédit qui soit bien faite. J’en avais une du Comptoir National d’Escompte qui m’a permis de toucher l’argent dans toutes les villes importantes où nous avons passé et à Ispahan même. Mes compagnons ont eu des ennuis assez sérieux avec des lettres qui ne les accréditaient que dans deux ou trois villes, tandis que la mienne était libellée pour le monde entier.

En Perse, on a des billets de banque de 1, 2, 5, 20 et 100 tomans, émis par «The Imperial Bank of Persia». Mais il est indispensable d’avoir de la monnaie d’argent, pièces d’un et de deux krans, monnaie lourde et incommode que l’on porte dans des sacs.

Un domestique interprète est nécessaire. On peut à la rigueur s’en passer à Enzeli où les fonctionnaires de la douane sont belges et sur la route russe entre Resht et Téhéran. Mais pour aller à Ispahan, il n’en est pas de même.

Votre ministre à Téhéran fera les démarches pour vous en procurer un. Il en faut un aussi pour le Caucase: on en trouve à Tiflis.

Comme je l’ai dit, de Resht à Téhéran, il y a trois cent quarante kilomètres. Si l’on n’a pas trop d’accidents de pneumatiques, on peut les faire dans une journée. Mais il faut partir de grand matin, car la route est dure, en lacets pendant plus de cent cinquante kilomètres, coupée de caniveaux et s’élève à seize cents mètres. Jamais, même sur la ligne droite Kaswyn-Téhéran, on ne peut faire de vitesse. Une moyenne de 25 à 30 kilomètres à l’heure me paraît difficile à dépasser.

On déjeunera au chapar khané de Kaswyn qui est à cent cinquante kilomètres de Téhéran.

A Téhéran, nous avons été, Emmanuel Bibesco et moi, logés à l’hôtel anglais et très convenablement. Nos compagnons de route ont accepté la maison que le gouvernement mettait à notre disposition. Mais le matin on faisait chauffer l’eau pour le tub au samovar!

A mon avis huit jours suffisent pour voir Téhéran et ses environs.

Dès l’arrivée à Téhéran, il faut s’occuper de faire partir par poste vers Ispahan deux des caisses de pétrole. On adressera l’une, avec l’autorisation du ministre d’Angleterre, au chef du poste du télégraphe indien à Kachan. L’autre au consul de Russie ou d’Angleterre à Ispahan. La poste ne part que toutes les semaines et met à peu près quatre jours pour le trajet.

Il faut donc être assuré de trouver votre caisse d’essence à Kachan.

Les étapes principales de la route Téhéran-Ispahan sont les suivantes:

Koum est à cent cinquante kilomètres. Comme nous l’avons dit nous avons couvert cette distance en cinq heures et demie. La route est très dure, mais passable. Le bazar de Koum est étroit et tortueux. Une voiture au châssis long y trouvera quelques difficultés. A la sortie de Koum, quelques kilomètres pénibles à cause du délabrement dans lequel sont laissés les canaux d’irrigation; les uns ont débordé et il faut franchir des mares peu profondes; la voûte qui recouvre les autres est par places écroulée.

Ici les madriers dont on se sera muni à Téhéran seront nécessaires pour passer quelque canal dont les bords sont effondrés et le lendemain pour traverser le désert de sable à la sortie de Kachan.

Le trajet Koum-Kachan est de cent kilomètres à peu près constamment dans les montagnes.

Il n’y a pas, à proprement parler, de route, mais une piste dure où l’on est secoué, mais où on peut passer sans grosse difficulté.

Si l’on est en état de supporter une forte étape, je conseille de partir de grand matin de Téhéran de façon à arriver vers onze heures, midi, à Koum. On s’y reposera deux heures dans le jardin charmant du chapar khané; on regardera de loin la belle mosquée et à deux heures au plus tard, on repartira pour Kachan où, avec de la chance, on arrivera entre six et huit heures du soir.

A Kachan, coucher chez le télégraphiste du gouvernement indien avec l’autorisation du ministre d’Angleterre. On y trouvera les bidons de pétrole, envoyés huit jours auparavant par poste.

Le lendemain, partir de bonne heure. Ici les relais sont plus éloignés les uns des autres et l’on ne rencontre plus aucune ville sur la route jusqu’à Ispahan. Les vingt-cinq premiers kilomètres sont dans un désert de sable fin et la couche en est parfois très épaisse. Si l’on s’ensable dans un lit de rivière à sec, les madriers vous aideront à vous en tirer. Mais il n’est pas douteux qu’une forte machine ne passe partout.

Ce jour-là, il est très difficile de trouver un gîte. Aussi je conseille de pousser tant que l’on peut. On fait quatre relais dans la plaine pour arriver à un relais qui est près de la petite ville de Natanz.

Là commence un trajet d’une cinquantaine de kilomètres dans les montagnes où l’on ne marchera qu’avec beaucoup de prudence.

Si l’on est trop fatigué, il y a une chambre au relais au milieu des montagnes à Imanzadé-Sultan-Ibrahim... et un grenier à paille.

Si l’on a assez de force et que le temps le permette on peut pousser jusqu’à Murchekar et peut-être jusqu’à Ispahan. Ce serait une journée bien fatigante et qu’il faudrait commencer au plus tard à cinq heures du matin. Mais enfin, si vous n’avez pas de trop grands ennuis de pneumatiques, il est certainement possible de faire en douze à treize heures, malgré sables et montagnes, les deux cent vingt kilomètres qui séparent Kachan d’Ispahan. Vous aurez prévenu de Kachan par télégraphe votre hôte à Ispahan.

Car vous ne trouverez ni hôtel, ni gîte d’aucune espèce, et il vous faudra recourir à l’hospitalité du consul de Russie ou de celui d’Angleterre.

Il vous enverra chercher aux portes de la ville par les cosaques ou les lanciers du Bengale qui vous guideront dans le dédale compliqué des petites rues et des bazars enchevêtrés et, au besoin, vous protégeront contre l’étonnement et la curiosité trop grande des habitants d’Ispahan.

On ne peut aller plus loin qu’Ispahan en automobile, du moins à ce qu’on nous a dit; la route est même difficilement praticable en voiture. Ce que j’en ai vu à quelques kilomètres à l’est d’Ispahan était très mauvais.

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TABLE


Préface VII
Chapitre I. Le départ. La Bessarabie 13
II. La Crimée 36
III. Le Caucase 58
IV. L’arrivée en Perse 117
V. De Resht à Téhéran, ou premières expériences sur route persane 130
VI. Huit jours à Téhéran 152
VII. De Téhéran à Ispahan ou la diligence persane 190
VIII. Une semaine à Ispahan 233
IX. Le retour 273
X. De Tiflis à Tabriz et Zendjan ou aventures héroïques de Léonida et d’une Mercédès dans les montagnes de la Perse 290
XI. La dernière étape 306
Appendice 313

Imprimerie ACHARD & Cie, Dreux.