[247]Voir l’ouvrage d’un auteur américain : Le Nouveau Monde de l’Islam, par Lothrop Stoddard, Payot 1923. Malgré des erreurs de détail, cet ouvrage renferme maints renseignements utiles à tous ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’Islam.
[248]Lord Milner dit à propos du mouvement égyptien de 1893 : « Le mouvement national de l’année dernière, tout différent de celui du temps d’Arabi, ne fut pas une levée spontanée du peuple contre une oppression intolérable. » (L’Angleterre en Egypte.)
Lord Cromer écrit : « La majorité des paysans sympathisait avec Arabi. Ils se tournaient vers lui pour les délivrer de l’usurier et du pacha. » (Modern Egypt.)
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE
Nous donnons ici un exposé succinct de nos principales sources. Il existe sur l’Egypte une bibliographie remarquable qu’on peut toujours consulter avec fruit : Bibliographie économique, juridique et sociale de l’Egypte moderne (1798-1916), par René Maunier, Le Caire 1918.
Cette bibliographie[249], donne des indications précises sur les ouvrages et les différentes bibliothèques où ils se trouvent.
La Bibliothèque Nationale de Paris, possède une riche documentation sur l’Egypte, mais il faut consulter, pour tous ouvrages parus avant 1884, l’ancien catalogue (Casier L : Afrique), bien plus complet que le nouveau catalogue classé par matières.
DOCUMENTS ET OUVRAGES PUBLIES
Il existe sur l’Egypte en arabe, en français et en anglais, une foule de documents pour servir à l’histoire, pour éclairer ; mais il y a très peu d’ouvrages d’histoire proprement dits. Il faut citer, en premier lieu, les documents officiels : le livre jaune (Documents diplomatiques, Affaires d’Egypte (1880-1882), et le livre bleu, (Egypt, correspondence respecting the affaires of Egypt (1876-1882).
Les ouvrages dont nous nous sommes servis le plus :
A. — Le règne de Mohamed Aly. C’est assurément la période le mieux étudiée en France :
Clot (A.-B.). Aperçu général sur l’Egypte, 2 vol. in-8o, 1840.
Gouin (E.). L’Egypte au XIXe siècle, in-8o, 1847.
Mouriez (P.). Histoire de Méhémet-Ali, 5 vol. in-8o, 1855-1857.
Abd el Rahman el Djabarti. Merveilles biographiques et historiques (traduction de l’arabe), 4 vol. in-8o, 1891-1896. (Egypte de 1798 à 1820). C’est le point de vue égyptien exposé par un historien contemporain, témoin des événements.
B. — Le règne de Saïd.
Merruau (P.). L’Egypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha (1840-1857), in-8o, 1858.
Cet ouvrage étudie de façon claire et approfondie, les réformes de Saïd qui marquent cette période que les historiens anglais appellent l’âge d’or ; mais il est nécessairement incomplet. Deux bons ouvrages étudient les embarras financiers de Saïd qui ont assombri la fin du règne :
Egypt for the Egyptians, par un auteur anonyme. Londres, 1880.
Histoire financière de l’Egypte depuis Saïd Pacha jusqu’à 1876, par J. C. (J. Claudy), Alexandrie, 1877.
C. — Le règne d’Ismaïl. Certaines questions se rapportant à ce règne sont bien étudiées. Telle, par exemple, la question du Canal de Suez, traitée dans un ouvrage magistral et définitif de :
Charles-Roux (J.). L’Isthme et le Canal de Suez. Historique, état actuel, 2 vol. in-8o, 1901, 516, 550 pages.
Telle, aussi, la question financière, dont il n’existe, cependant, étant donné sa complexité étendue, une étude complète :
Mac Coan (J.). Egypt under Ismaïl. A romance of history, with an appendix of official documents, in-8o, 1889.
Egypt. No 7 (1876). Report by M. Cave on the financial condition of Egypt.
Rapport traduit en français in L’Economiste Français, 8 avril 1876.
Seymour Keay (J.). Spoiling the Egyptians : a tale of shame told from the british blue books. Londres, 1880.
D’après M. Blunt (introduction d’Egypt’s ruin), cette brochure fit sensation en 1882 et détermina en Angleterre un courant d’opinion favorable à l’Egypte.
Rivers Wilson. Chapters of my official life. London, Arnold 1916.
Rothstein (Th.). Egypt’s ruin. A Financial and administrative record. Londres, 1910.
Mulhall. Egyptian finance. Contemporary Review, oct. 1882.
Wilson (J.). The eleventh plague of Egypt. Fortnightly Review. XXXVIII, 1882.
Des Michels. Souvenirs de Carrière (1855-1886). Paris Plon, 1901.
D. — Le règne de Tewfick. Deux ouvrages sur la révolution de 1881-1882 se recommandent par leur solide documentation, bien qu’ils ressemblent plutôt à des mémoires qu’on lirait avec intérêt, mais aussi avec précaution :
Blunt (W.-S.). Secret history of the english occupation of Egypt, being a personal narrative of events, 2e éd., in-8o, 1907.
Broadley. How we defended Arabi and his friends, in-8o, 1884.
II
Nous donnons ici le nom d’autres ouvrages ou documents indispensables pour la compréhension de la question. Tout d’abord, la lecture de journaux comme le Times et le Progrès Egyptien s’impose. On y trouve maints commentaires sur les événements.
Audouard (Mme Olympe). Les mystères de l’Egypte dévoilés, in-16, 1865.
Gellion Danglar (E.). Lettres sur l’Egypte contemporaine, 1865-1875, in-8o, 1876.
Leon (E. De). The Khedive’s Egypt’s or, the old house of bondage under new masters, in-8o, 1877.
Lane-Poole (Stanley). Egypt, in-16, 1881.
Bemmelen (P. van). L’Egypte et l’Europe, par un ancien juge mixte, 2 vol. in-8o, 1882.
Biovès (A.). Français et Anglais en Egypte (1881-82), in-8o, 1916.
Malortie (K. von). Egypt : native rulers and foreign interference, in-8o, 1883.
Moberly Bell. Khedives and Pashas, by one who knows them well. Londres, 1884.
Lord Cromer. Modern Egypt.
Milner (A.). England in Egypt, in-8o, 1892 (traduit en français : L’Angleterre en Egypte. Plon, 1898).
Chaillé-Long. L’Egypte et les Provinces perdues, 1899.
Pensa (H.). L’Egypte et le Soudan égyptien, 1895.
Stoddard (Lothrop). Le Nouveau Monde de l’Islam, in-8o, Payot, 1923.
Borelli (Octave). La Législation égyptienne annotée. Le Caire, 1892.
Documents et extraits de journaux relatifs aux affaires d’Egypte, 1881.
Manifeste du parti national égyptien, traduit de l’original, 4 nov. 1879. (A la Bibliothèque Nationale, cote : 03 b. 516.)
Holynski (Alexandre). Nubar Pacha devant l’histoire, in-8o, 1885.
Freycinet (De). Souvenirs (1878-1895).
Freycinet (De). La Question d’Egypte, in-8o, 1905.
Samuel Baker. The Egyptian Question. Londres, 1884.
Kussel (De). An Englishman’s recollections of Egypt, 1863 to 1887, in-8o, 1915.
Penfield (F.-C.). Present-day Egypt, in-8o, 1899.
Farman (E.). Egypt and its betrayal : an account of the Country during the periods of Ismaïl and Tewfick Pashas, and of how England acquired a new empire, in-8o, 1908.
Duse Mohammed. In the land of the Pharaohs. A short history of Egypt from the fall of Ismaïl, in-8o, 1911.
About (Edmond). Le Fellah. Souvenirs d’Egypte, in-8o, 1869.
Cocheris (J.). Situation internationale de l’Egypte et du Soudan, in-8o, 1903.
Rhoné (Arthur). L’Egypte à petites journées. Le Caire d’autrefois, in-8o, 1877.
Ninet (John). Au pays des Khedives. Plaquettes égyptiennes, in-16, 1889.
Perrières (C. des). Un Parisien au Caire, in-16, Le Caire, 1873.
Ninet (John). Arabi Pacha, in-16, 1884.
Dicey (E.). The story of the Khedivate, in-8o, 1902.
III.
DOCUMENTS INEDITS
- Mémoires d’Arabi Pacha.
- Mémoires de Mohammed Abduh.
- Notes de Mohammed Abduh.
[249]On peut consulter cette bibliographie à la Bibliothèque Nationale de Paris ou à la Bibliothèque de la Faculté de droit.
TABLE DES MATIÈRES
| Pages | |
| Avant-Propos | 1 |
| Introduction | 5 |
| CHAPITRE PREMIER | |
| Les Finances du Khédive | 17 |
| CHAPITRE II | |
| L’Œuvre d’Ismail | 66 |
| CHAPITRE III | |
| L’Opinion Publique | 96 |
| CHAPITRE IV | |
| Imperium in Imperio | 165 |
| CHAPITRE V | |
| La Révolution | 188 |
| Conclusion | 226 |
| Bibliographie | 231 |
APPENDICE
Mémoire d’Arabi-Pacha
A SES AVOCATS
Octobre 1882
INTRODUCTION
Ce plaidoyer présenté, sous forme de mémoire, par Arabi-Pacha à ses avocats, n’a pas été publié en arabe. Tout au plus en trouve-t-on quelques extraits dans l’ouvrage de Sirhank pacha, intitulé : Tarikh Doual-El-Bihares (Histoire des puissances maritimes).
M. A. Broadley, l’avocat chargé par M. Wilfrid Scawen Blunt de défendre Arabi et ses compagnons, en donna dans la Nineteenth Century de décembre 1882, un résumé intitulé : Instructions to my Counsel. Il écrivait à ce propos : « Au cours d’une entrevue, le dimanche 22 octobre, Arabi proposa de nous faire un exposé écrit de son cas. Il se mit à le rédiger, le même jour, sans s’aider de mémoires ou de documents quelconques. Il acheva le travail le soir du samedi suivant et le signa : Ahmed Arabi, l’Egyptien. Un résumé de la traduction de l’original — qui est en langue arabe — est ce que je puis à présent offrir au public. »
Malheureusement, le résumé donné par M. Broadley dans la revue en question ne répondait pas à l’attente générale. Il dénote chez le traducteur une connaissance superficielle de la langue arabe. Le texte anglais est parfois en contradiction avec le texte arabe, et la relation d’Arabi s’en trouve déformée et comme mutilée[250].
Nous nous devions à nous-même et nous devions à la vérité de rétablir, avec le seul souci de l’exactitude, le texte de cet exposé, ou plutôt la pensée d’Arabi dans son intégralité. Pour y arriver, nous n’avons pas hésité, en attendant la publication de l’original, que nous nous proposons de faire ultérieurement[251], à élaguer un peu la forme, en certains endroits, afin d’éclaircir cette pensée et de la rendre intelligible au génie français fait de clarté.
Ce mémoire est d’autant plus intéressant qu’il soulève certains coins de voile. Non seulement Arabi y est peint sur le vif par lui-même, mais on y retrouve encore l’atmosphère de ces événements mémorables.
Ce récit sincère, entaché parfois de quelques inexactitudes et mal écrit, nous montre l’homme qui semblait être le maître des destinées de l’Egypte tel qu’il était, non pas illettré, ou simple aventurier militaire, mais humanitaire trop confiant dans les hommes, altéré de justice et d’idéal, peu au courant de la diplomatie, d’une culture assez rudimentaire, mais intelligent et suffisamment doué de bon sens.
L’un de ses compagnons, Ahmed bey Rifaat, ancien directeur du Bureau de la Presse, déclarait à M. Broadley : « Arabi n’était ni un grand diplomate, ni un habile politicien ; il n’était même pas capable, comme chef militaire, de résister aux forces supérieures de l’Angleterre. Mais, comme Egyptien, réellement honnête et nullement ambitieux, il était en mesure de conduire ses compatriotes dans leur croisade pour la justice. »
Nul doute qu’Arabi n’ait été un sincère patriote, un honnête modéré dans toute l’acception du terme. Mais on peut se demander s’il a réellement toujours réussi à maîtriser le courant révolutionnaire. Nous ne le croyons pas. Dépourvu d’esprit politique et peu versé dans les intrigues de la diplomatie européenne, il se laissait souvent dépasser par les événements. En second lieu, il lui manquait ce caractère qui résiste à l’enivrement du triomphe, à la flatterie des partisans, et que la défaite n’entame pas. Un exemple entre mille le montre sous son vrai jour. Au moment où allait se livrer la bataille décisive de Tel-el-Kebir (c’était dans la nuit du 13 au 14 septembre 1882), Arabi, entouré de courtisans qui vantaient son héroïsme et de cheiks musulmans, faisait la prière (zikr). Cependant, les soldats ennemis pénétraient dans les lignes avancées sans coup férir, grâce à la trahison d’Aly Youssef, commandant de la cavalerie et des Arabes qui avaient toute la confiance d’Arabi.
Enfin l’entourage d’Arabi était surtout formé d’officiers naturellement portés à l’exagération et à l’extrémisme. Toutefois, leur politique était souvent contrebalancée par celle de Mahmoud Sami et de Mohammed Abduh, cerveau régulateur d’un mouvement que des adversaires intéressés, postés dans les coulisses, cherchaient à précipiter dans le désordre.
La première partie de ce mémoire traite des événements qui précédèrent la guerre. Elle nous est particulièrement précieuse, car elle donne, grâce à d’abondants détails, l’impression de cette insécurité qui pesait si lourdement sur la vie des Egyptiens, de cette insécurité qui créait chez eux depuis le règne d’Ismaïl, cet amour de la Loi dont ils souhaitaient tant l’établissement pour les protéger contre l’injustice. Ils voulaient, d’une part, de même que les républicains français du Second Empire, « la liberté individuelle désormais placée sous l’égide des lois et non soumise au bon plaisir et à l’arbitraire administratifs » et, d’autre part, la liberté collective comme peuple.
Toutefois, ce mémoire fait timidement allusion à l’immixtion étrangère et à ses conséquences. Arabi semble uniquement s’acharner à faire le procès de Tewfick et des Turco-Circassiens ennemis de l’intérieur. Sur ce point, il y a unanimité d’opinion, même chez les Anglais le plus imbus de l’idée impérialiste. Tous s’accordent à dire que le Khédive et le parti circassien étaient plus ou moins responsables de la tournure prise par les événements.
Cependant un fait capital domine dans ce mémoire. Arabi réfute l’idée de rébellion et fournit maintes preuves à l’appui de sa thèse. On trouvera dans l’ouvrage de M. Broadley, How we defended Arabi and his friends, Londres 1884, des détails circonstanciés sur la mise en jugement d’Arabi et de ses amis. Ce renvoi ne peut néanmoins nous dispenser d’expliquer l’origine de l’accusation portée contre Arabi, dans ses rapports avec la défense.
Au mois de septembre 1882, M. Broadley, futur principal avocat de l’accusé, et M. Mark Napier, avocat adjoint, furent chargés par M. Wilfrid Scawen Blunt, et à ses propres frais, de se rendre en Egypte pour défendre Arabi.
L’opinion anglaise de ce temps, grisée par la victoire, réclamait à cor et à cri une punition exemplaire pour les anciens chefs de la révolution devenus prisonniers de l’armée britannique : « Les Egyptiens, écrivait Sir Samuel Baker dans le Times du 19 septembre, doivent apprendre d’une manière sévère et non mitigée, que le khédive est la tête légale et qu’il représente le gouvernement de l’Egypte ; que la rébellion contre son autorité est une haute trahison et que la peine de haute trahison sera infligée sans aucune chance de sursis ou de pardon. »
Arabi, raconte son avocat, était alors prisonnier, mais sa vie était en danger. Des correspondants zélés avaient interviewé Tewfick, Chérif et Riaz, touchant le traitement du vaincu. Ils furent unanimes à déclarer : « La vie d’Arabi doit être la rançon de son échec et lui et ses amis doivent mourir. »
Peu à peu, grâce à l’intervention énergique de M. Blunt et aussi à l’accalmie qui succéda à la première excitation, une réaction commença à se faire jour dans les milieux britanniques officiels.
A son arrivée au Caire, en octobre, M. Broadley trouva dans l’Egyptian Gazette une lettre ouverte fort significative signée E. T. Rogers Bey.
En voici un extrait :
« Monsieur,
« Je ne puis m’empêcher de vous adresser, en ma qualité de rédacteur en chef du seul journal anglais d’Egypte, quelques lignes pour exprimer ma ferme opinion qu’il y aura un déni de justice, si jamais les avocats anglais sont autorisés à défendre le principal rebelle, Arabi. Les Anglais qui ont résidé en Egypte pendant des années, et qui sont dignes du titre d’Anglo-Egyptiens, connaissent, aussi bien que les Ministres, le caractère des Egyptiens et sont complètement d’accord avec eux quant à la nécessité d’un châtiment mérité. »
Rappelons qu’Arabi, qui s’était constitué, dès le 14 septembre, prisonnier anglais entre les mains du général Lowe, avait été remis, le 4 octobre, aux autorités égyptiennes. Il resta depuis lors dans la prison de la Daira Saniya sous la garde des soldats anglais et turco-circassiens.
Riaz pacha, ministre de l’Intérieur, ne voulait même pas admettre le principe de la défense des « coupables » et refusait, en conséquence, d’autoriser les avocats à voir leurs clients. Au cours d’une interview qui eut lieu à ce sujet, le 9 octobre, entre M. Malet, Consul anglais et M. Broadley, le premier « admit que la remise d’Arabi avait été faite sous condition qu’il aurait le droit d’avoir un avocat pour sa défense. »
A vrai dire, le Khédive et ses ministres, par un décret du 28 septembre, avaient institué une commission d’enquête présidée par un ancien gouverneur militaire du Soudan, Ismaïl pacha Ayoub, et formée en grande partie de Turco-Circassiens, pour instruire le procès des rebelles et les faire condamner à mort par une Cour martiale présidée par Mohamed Reouf pacha et formée également dans des conditions qui offraient peu de garanties aux accusés.
Riaz pacha suscitait toutes sortes de difficultés aux avocats qui, finalement, furent autorisés à visiter Arabi en prison, le 14 octobre.
En même temps, M. Borelli, conseiller légal au Ministère de l’Intérieur, leur adressa une note ainsi conçue :
Ahmed Arabi et autres sont accusés :
I. — D’avoir arboré le drapeau blanc à Alexandrie le matin du 12 juillet, en violation des lois de la guerre et du droit des nations, jus gentium, et d’avoir en même temps retiré ses troupes et provoqué l’incendie et le pillage de la dite ville ;
II. — D’avoir excité les Egyptiens à porter les armes contre le Khédive (crime relevant de l’article 5 du Code Militaire et de l’article 55 du Code Pénal ottoman) ;
III. — D’avoir continué la guerre malgré la nouvelle de paix (crime relevant de l’article III du Code Pénal ottoman) ;
IV. — D’avoir provoqué la guerre civile et porté la dévastation, le massacre et le pillage sur le territoire égyptien (crime relevant des articles 56 et 57 du Code Pénal ottoman).
Le 21 octobre, Borelli bey, d’une part, M. Napier et M. Broadley, de l’autre, signèrent un accord concernant la procédure à suivre. Il garantissait notamment aux accusés la liberté de défense et accordait aux avocats le droit d’examiner ou de consulter les registres des procès-verbaux de la Commission d’enquête. Cet accord était, suivant l’expression de M. Broadley, leur « ancre de salut ». C’est pourquoi M. Borelli et la dite commission cherchèrent par des subterfuges à esquiver, pendant tout le mois de novembre, les règlements de cette procédure gênante.
Quant aux accusations formulées, M. Borelli et les avocats arrivèrent à un compromis : « Une seule resta réellement, dit M. Broadley, celle de rébellion portée sous différentes formes contre Arabi, tantôt pour avoir « poussé les Egyptiens à s’armer contre le Khédive », tantôt pour avoir « continué la guerre après la nouvelle de paix », tantôt pour avoir « suscité la guerre civile et porté la dévastation sur le territoire égyptien ».
« Notre ligne de défense, sur ce point, était claire. Le sultan était le « suzerain » d’Arabi, le khédive était son supérieur immédiat et le représentant de son suzerain. La guerre était délibérément commencée avec l’approbation du khédive, de ses ministres responsables, de l’envoyé du sultan, Dervisch pacha. Trois jours plus tard, le khédive, alors sous notre garde et sous notre protection, donna contre-ordre pour cesser la guerre. Sa position véritable rendit tous ses actes et ordres ipso facto nuls et non avenus (Calvo, Le Droit international, vol. IV, p. 354, Paris, 1881).
« Légalement, Arabi n’était pas « rebelle » moralement, son seul titre à cette appellation était son échec. »
C’est cette thèse qu’Arabi développe dans son mémoire d’un bout à l’autre, et son défenseur partage franchement sa manière de voir. Mais M. Broadley ira-t-il jusqu’au bout de sa démonstration contre la thèse opposée, qui est en réalité celle de l’Angleterre officielle ? Il semble que non. Pour obtenir pratiquement gain de cause, un nouveau compromis s’imposait : « Le gouvernement anglais, dit le principal avocat d’Arabi, était lié par l’existence d’une rébellion réelle, et, si celle-ci était formellement admise, peu lui importait le reste. En tous cas, toute idée d’exécution capitale était hors de débat.
« Le Foreign Office était, j’en suis certain, conscient des avantages d’éviter un procès en règle, pourvu que la reconnaissance de la rébellion fût obtenue autrement. »
Aussi M. Broadley ne tarda-t-il pas à se mettre d’accord avec les représentants anglais et les autorités égyptiennes sur la mise en scène du procès et le jugement final. C’est ainsi que, le 3 décembre, la Cour martiale se réunit sous la présidence de Reouf pacha. Celui-ci déclara en s’adressant à l’accusé : « Ahmed Arabi pacha, vous êtes accusé devant nous, sur le rapport de la commission d’enquête, du crime de rébellion contre S. A. le khédive (crime relevant des articles 96 du Code militaire ottoman et 59 du Code pénal ottoman. »
M. Broadley répondit pour Arabi qui plaida coupable. Au cours de l’après-midi, le jugement fut soumis au khédive qui commua la peine de mort en exil perpétuel.
Le 26 décembre 1882, Arabi et ses principaux associés partirent pour Ceylan, la vie sauve, au grand désespoir de Riaz pacha qui donna sa démission, du khédive et du parti turco-circassien.
Nous ne saurions terminer cependant sans attirer l’attention sur ce fait important. La manière dont fut jugé le procès d’Arabi est incontestablement à l’origine de ce « mystère » qui plane aujourd’hui, même dans des ouvrages très sérieux[252], sur les événements de 1881-82 et particulièrement sur le rôle d’Arabi. D’autant plus que la cour et la presse de la cour cherchaient à jeter un voile épais sur la trahison de Tewfick en lançant contre Arabi des accusations sans fondement. M. Bichara Takla, journaliste syrien d’une grande habileté, très dévoué à la politique du khédive, raconte M. Broadley, publia, peu de jours après le procès, un article pour démontrer la « complicité » d’Arabi avec les Anglais auxquels il « vendit » la victoire de Tel-el-Kébir.
C’est de là — croyons-nous — que date la légende de la trahison d’Arabi, qui se forma plus tard et qui pèse encore sur la mémoire de ce grand patriote.
[250]Nous voulons donner, à titre d’exemple, la traduction littérale d’un passage de la traduction anglaise concernant la démission du ministère Chérif : « La commission constituée pour étudier les règlement militaires, ayant recommandé certaines reformes et le ministère opposé à celles-ci, Chérif pacha et tous ses collègues donnèrent leur démission. »
Or voici la traduction exacte du passage en question d’après l’original :
« ... Des lois équitables furent établies pour l’armée. Mais à la suite d’un désaccord survenu entre le ministère et la Chambre, Chérif pacha donna sa démission. »
On sait que la question du budget fut à l’origine de ce désaccord.
[251]L’original dont nous possédons une copie se trouve aux archives du ministère de la justice, au Caire.
[252]Voir par exemple : Les Revendications nationales égyptiennes, mémoire présenté à la Conférence de paix par la délégation égyptienne en 1919.
PREMIERE PARTIE
L’armée égyptienne comptait, en 1880, douze régiments d’infanterie. Le ministre de la guerre, Osman Rifky pacha, voulait la réduire à la moitié de cet effectif. Il existait en ce temps-là en Egypte un fanatisme de race qui tendait à réserver d’abord les honneurs, les promotions et les récompenses aux Circassiens mameluks de la famille khédiviale ou aux zawates (nobles) mameluks de la dite famille, aux Turks ou autres étrangers moualladines[253]. Les Egyptiens étaient les derniers à avoir accès aux emplois publics et à obtenir de l’avancement ; encore n’était-ce que dans les cas de nécessité absolue, lorsqu’il ne se trouvait pas d’étrangers pour occuper leurs places.
C’est pourquoi, jusqu’à cette époque (1881), il n’y avait pas dans l’armée un seul général de nationalité égyptienne, malgré la présence d’hommes d’une valeur incontestable. Osman Rifky était connu pour sa politique résolument favorable à l’avancement des Circassiens au détriment des indigènes. Les officiers égyptiens, mécontents de ses procédés, se réunirent dans un endroit désigné et m’envoyèrent demander, alors que j’assistais au banquet d’un pèlerin[254]. Je les trouvai fort surexcités et ne pus que les inviter à garder leur sang-froid et à présenter au président du Conseil, Riaz pacha, une requête demandant l’égalité entre fonctionnaires, l’abandon du fanatisme de race, l’établissement de justes lois garantissant à chacun ses droits et la nomination d’un Egyptien au ministère de la Guerre, conformément aux usages en vigueur en Europe. Cette requête devait être signée seulement de deux ou trois représentants agréés par eux. Ma proposition acceptée, ils convinrent d’un commun accord de déléguer les trois colonels égyptiens Ahmed Arabi, Ali Fahmy, et Abd-el-Aal Hilmy pour présenter la requête au Premier ministre dans l’intention de faire régner des sentiments de concorde et de mutuelle confiance entre les fonctionnaires aussi bien qu’entre les habitants de l’Egypte, et d’effacer des cœurs toute trace de haine suscitée par l’inégalité et le « fanatisme » préjudiciable à l’intérêt public. A la suite de cette démarche, un Conseil de ministres et de quelques chefs circassiens se tint sous la présidence du khédive et décida d’ordonner par décret une enquête comme de coutume. Mais cette ordonnance ne tendait au fond, comme il apparaît à tout observateur, qu’à notre condamnation à mort par une méthode tout égyptienne, c’est-à-dire occulte, car les termes en sont tout à fait nouveaux et dénotent une étrange manière de procéder vis-à-vis d’un plaignant qui adresse ses doléances aux chefs du gouvernement. En effet, les 30 et 31 janvier 1881, nous reçûmes du ministre de la guerre une convocation aux fins de nous rendre à Kasr-el-Nil[255] pour assister aux noces de la sœur du khédive. Lors de notre arrivée, au jour fixé, tous les généraux et commandants de régiments étaient présents. Devant cette assistance, il fut donné lecture de l’ordonnance khédiviale et nous prîmes connaissance de notre destitution. En outre, le Conseil nous remplaça aussitôt par de nouveaux commandants. De jeunes officiers circassiens, revolvers en main, gardèrent ensuite le passage jusqu’à notre entrée en prison. Nous entendîmes alors Khosrou pacha éclater de rire et s’écrier en langue turque : « Zinbilli Herflerr », terme de mépris qui signifie : « Espèce de fellahs travailleurs ! »
Auparavant, le ministre de la Guerre avait donné au lieutenant Ibrahim bey Fawzi qui commandait les forces de police du Caire l’ordre de renforcer les gardes des commissariats, d’empêcher les soldats de rentrer au Caire, d’arrêter tous lieutenants ou sous-lieutenants arabes (égyptiens) et de les enfermer dans la citadelle. Fawzi bey, à titre de récompense, devait être promu au grade de colonel. Ordre fut également donné à l’administration d’envoyer près de Kasr-el-Nil un bateau à vapeur pour nous emmener on ne sait où. Il portait trois caisses de fer destinées à nous noyer dans le Nil suivant les méthodes du gouvernement de l’ancien khédive.
Les dispositions étaient ainsi prises, lorsqu’arriva sur les lieux le premier régiment[256] et nous délivra de la prison. Debout sur une hauteur en face du Kasr, je recommandais à haute voix aux soldats de respecter la discipline, et de se garder bien de molester de près ou de loin aucun des Circassiens nos frères, ou de transgresser les lois de l’humanité, et de se modérer. Peu après, je leur donnai l’ordre de regagner leurs casernes.
J’adressai ensuite un exposé de la situation aux Consuls généraux de France et d’Angleterre et aux agents des puissances, sollicitant leur appui et l’examen bienveillant de notre cas et les rassurant sur la vie et les biens des Européens. Nous nous adressâmes, en particulier, au baron de Ring, entre les mains duquel nous remîmes le texte de l’invitation aux noces de la sœur du khédive portant la signature même du ministre de la Guerre.
Entre temps les zawates (nobles) se réunirent chez le khédive et décidèrent d’ordonner au premier régiment de nous livrer publiquement aux autorités. En cas de désobéissance, il devait être canonné au vu et au su de tous. Heureusement la guerre civile put être évitée à temps, grâce à l’arrivée sur les lieux du régiment soudanais de Toura. C’est ce nouveau fait qui modifia la décision des zawates et les dissuada de ne s’en tenir qu’à la force armée. L’agent diplomatique de Grande-Bretagne, Sir Edward Malet, et l’agent de France, baron de Ring, intervinrent et réglèrent le différend à l’amiable. Le khédive nous accorda notre pardon et nous reçûmes l’ordre de demeurer chacun à notre poste à la tête de notre régiment. En même temps, des ordres formels furent envoyés aux régiments dans le dessein de mettre fin au fanatisme de race et d’établir l’égalité entre tous. Mahmoud Sami pacha (El-Baroudy) fut, conformément aux justes lois, désigné comme ministre de la Guerre à la place d’Osman Rifky pacha, le Circassien.
Le 2 février (1881), le khédive manda deux officiers et les chargea de veiller à sa sécurité en leur affirmant qu’ils jouissaient pleinement de sa grâce. Je ne pus hésiter alors à demander audience, à prêter à Son Altesse un serment de fidélité et à souhaiter, en partant, que son règne reposât aussitôt sur les bases de l’égalité et de la justice.
Le vendredi 4 février, le khédive nous donna l’ordre, à mon ami Aly bey Fahmy et moi, d’aviser personnellement les Consuls généraux français et anglais que nous étions chargés de garantir l’ordre public et la vie et les biens des Européens. Nous nous exécutâmes de bonne grâce, d’autant que cette déclaration correspondait à notre pensée intime qui est à l’origine de tous nos actes.
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Nous croyions que ce pardon et que ces ordres qui tendaient à faire régner une loi de justice et d’amour et à bannir tout « fanatisme » étaient sincères ! Et voici qu’on jette dans les cœurs une semence de haine et de discorde : Youssef pacha Kamal, un Circassien, directeur de la daïra (administration privée) du khédive, manda à la daïra par l’intermédiaire d’un sergent circassien du régiment soudanais, tous les sergents soudanais mariés à la daïra[257], leur distribua de l’argent et les incita à pousser les soldats à la désobéissance aux ordres des chefs, leur promettant, à titre de récompense, leur promotion comme officiers. Ces instructions émanaient en réalité du khédive lui-même.
Lorsque les faits furent révélés par la presse, le dit pacha fut apparemment congédié de la daïra, mais il continua à la gérer en fait.
Cette ruse déjouée, un certain Ibrahim Agha, préposé au service du khédive, se mit à son tour à semer l’intrigue et les causes de dissension. Il ordonna à Farag bey El-Zeiny d’encourager les sergents soudanais à assassiner leurs officiers ; les sergents reconnurent, du reste, au cours de leur interrogatoire, des choses vues et entendues. Quant à Farag bey, l’enquête révéla qu’il était porteur d’un papier revêtu de la signature d’Ibrahim Agha et où il était dit expressément que l’ordre en question était conforme à la volonté du khédive. Le nouveau ministre de la Guerre, Mahmoud pacha Sami[258], eut ce papier entre les mains et le procès fut jugé par une Cour martiale qui infligea à Farag bey la peine de dégradation au rang de sergent et son renvoi à Massaouah. Le khédive intervint et donna l’ordre formel de laisser Farag bey partir avec ses grades comme n’ayant pris l’initiative de ses actes qu’en vertu d’un ordre supérieur. Il décida ensuite d’envoyer Farag bey au service du gouvernement à Khartoum, sa ville natale où il avait des propriétés, et cela à l’insu du ministère. Bien plus, la femme de Farag bey s’en fut le rejoindre à Khartoum par voie de Suakin aux frais de la daïra khédiviale sans l’autorisation du gouvernement, contrairement à la pratique ordinaire.
Le Soudanais Farag bey et les sergents ayant échoué dans leurs intrigues, on prit le parti d’employer à cette besogne de corruption Selim Saïb — marié à la daïra — et Aly Labib, deux sergents du régiment soudanais commandé par Abd-el-Aal bey Hilmy. On leur donna l’argent nécessaire, par l’intermédiaire d’Ibrahim Agha, et tous deux se mirent à semer la division et l’intrigue parmi les troupes où ils réussirent à gagner dix-neuf officiers. Toute la trame de cette affaire fut dévoilée par une Cour martiale mixte dont faisaient partie des Européens sous la présidence du sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, Hassan pacha Aflatone.
L’enquête ayant établi que le khédive était également l’instigateur de ces menées, la Cour se contenta d’infliger aux coupables des peines légères, variant entre quinze jours et un mois de prison, sans dégradation. D’aucuns furent envoyés au Soudan au service du gouvernement sans être inquiétés le moins du monde, pour leurs titres ou grades, dans l’intention évidente de donner satisfaction au khédive. Mais ces peines mêmes ne furent pas appliquées en raison du pardon accordé aux condamnés par le souverain qui ne pouvait ignorer qu’ils ne faisaient qu’exécuter ses ordres par l’intermédiaire de son valet, Ibrahim Agha. Tous ces faits sont péremptoirement prouvés dans le dossier de l’enquête.
Des menées semblables furent tentées dans le premier régiment aussi bien que dans le quatrième qui était sous mes ordres. Je m’efforçais de les étouffer au fur et à mesure, afin d’empêcher les bruits de prendre des proportions de nature à offusquer la dignité khédiviale. D’autant que je tenais à être au premier rang de ses défenseurs dans l’espoir d’amender le khédive, et de le faire revenir à de meilleurs sentiments à notre égard. Cependant le système d’intrigues continua indéfiniment sans qu’on réussît à nous faire tomber dans le piège grossier tendu sous nos pas. Le principal mérite en revient au ministre de la Guerre, Mahmoud Sami pacha, qui réprouvait ces menées occultes. Aussi ne tarda-t-on pas à prier ce ministre de démissionner pour céder la place au gendre du khédive, Daoud Yeghen pacha, homme élevé dans la maison de son père, loin du monde, ignorant tout du gouvernement, de l’administration et des questions militaires[259].
Dès son entrée en fonctions, le nouveau ministre donna aux officiers l’ordre de s’abstenir de rentrer chez eux ou de s’assembler. Tout officier rencontré en route en compagnie d’un autre devait être immédiatement arrêté par les agents de police, contrairement au droit et à la justice. Daoud pacha avait hâte d’assouvir sa vengeance au point de visiter nuitamment les quartiers des régiments et de constater lui-même la présence des officiers. En outre, des hommes furent spécialement chargés de surveiller mon domicile et celui d’Abd el Aal bey Helmy dans le dessein de nous arrêter traîtreusement et de décider injustement de notre sort. Mais Abd-el Aal bey resta près de son régiment ; quant à moi, je pris, ce soir-là, le chemin d’Abbassieh où se trouvait le mien. En cours de route, j’entrai dans la maison d’un ami, Khalil bey Libnan, rue Faggalah, sous prétexte de lui rendre visite, mais en réalité, pour me soustraire à toute poursuite possible. Après dix minutes à peine, deux cavaliers passèrent à toute allure se dirigeant vers le quartier de mon régiment établi à Abbassieh. A leur arrivée, pour donner le change sur leurs intentions, ils répondirent aux soldats qui les interrogeaient, qu’ils s’étaient trompés de route. La ronde leur indiqua alors le chemin qui mène à Koubbah, village situé dans le voisinage d’Abbassieh. Nul doute qu’ils n’aient eu le dessein de me rejoindre et de me prendre de force honteusement. C’était dans la nuit du 6 septembre 1881. Grâce au dévouement d’un officier, Abd-el-Kerim effendi, qui tint à m’accompagner dans sa voiture, je pus éviter les regards indiscrets et trouver mon salut. Toutefois, depuis lors, toute sûreté publique cessant d’exister, chacun de nous vécut, dans l’incertitude de son sort, vigilant et inquiet.
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Les hommes des plus hautes classes se rendant compte de la situation qui nous était faite à nous qui sommes membres d’une même famille, se réunirent au Caire et décidèrent, comme seul moyen de mettre un terme à cette insécurité, la convocation d’un parlement égyptien pour garantir les vies, les biens et l’honneur de la nation, établir de justes lois, pareilles aux lois des tribunaux mixtes, capables de sauvegarder nos droits, et d’assigner des limites aux gouvernants et aux gouvernés[260]. Et naturellement le Cabinet présent devait disparaître : sous ce ministère, toute sécurité publique fut bannie et la peur s’empara des âmes.
En même temps que les notables, les officiers et les soldats qui avaient des intérêts communs avec la population m’accordèrent une pleine confiance pour les représenter et demander les réformes nécessaires.
Le 9 septembre 1881, j’écrivis au ministre de la Guerre, l’informant que les troupes allaient se présenter devant le palais d’Abdine pour soumettre à S. A. le khédive, le vendredi matin à 9 heures, leurs demandes et les demandes de leurs familles. A l’heure fixée, les troupes étaient présentes dans un ordre parfait.
Auparavant, j’avais pris soin d’adresser aux Consuls généraux des puissances européennes une note les assurant que leurs nationaux n’auraient rien à craindre de cette démonstration, que tout allait se passer de façon bien ordonnée, et que nous allions simplement solliciter du khédive quelques mesures susceptibles de rendre au pays sa liberté et de lui restituer ses droits.
M. Cookson, consul anglais à Alexandrie, alors au Caire, nous servit d’interprète auprès du khédive, qui prit en considération nos doléances, nous accorda toutes nos demandes en déclarant qu’elles étaient justes et légales, et donna sur-le-champ ordre de nommer Chérif pacha président du Conseil. Sur quoi les troupes se retirèrent en acclamant le souverain.
Comme Chérif pacha hésitait à accepter le nouveau poste[261], des pétitions couvertes de 4.000 signatures lui furent présentées pour le décider à sauver le pays de la tyrannie et de l’esclavage et le débarrasser du ministère Riaz qui lui a causé de nombreux torts, entre autres la perte de 17 millions de livres au titre de la Moukabah[262] que le gouvernement de l’ancien khédive avait reçus des notables aux fins d’éteindre ses dettes étrangères et qu’il fallait considérer comme une dette d’Etat à l’égal des autres dettes des Européens. On reprochait, de même, au ministère précédent sa conduite vis-à-vis des fonctionnaires indigènes qu’il remplaçait au fur et à mesure, malgré leur capacité et la modestie de leurs émoluments, par des fonctionnaires européens grassement rétribués. Tous les hauts postes étaient ainsi occupés par des étrangers sans égard à leur aptitude ou leur mérite, conformément à toute règle de bon gouvernement.
Le nouveau ministère à peine formé, avec Chérif à la présidence et Mahmoud Sami à la Guerre, on annonça l’envoi en Egypte d’une mission de la part du Sultan, présidée par Aly Nizami pacha. Deux jours avant son arrivée, mon régiment fut envoyé à Tel-el-Kebir et celui d’Abd-el-Aal bey à Damiette, avec l’idée d’empêcher la mission de s’aboucher avec nous et connaître la vérité sur les derniers événements. C’est pourquoi, lorsque Nizami pacha voulut s’enquérir de la situation, le khédive s’y opposa en affirmant que les demandes de l’armée n’étaient pas en contradiction avec ses convictions personnelles, qu’il avait fait grâce pour tout ce qui s’était passé et que l’ordre et la discipline régnaient enfin parmi les troupes. Et la mission de s’en retourner aussitôt.
La Chambre fut réorganisée d’après un nouveau règlement ; des lois équitables furent établies pour l’armée. Mais à la suite d’un désaccord survenu entre le ministère et la Chambre, Chérif pacha donna sa démission[263].
Le khédive laissa le choix du nouveau ministère à la Chambre qui, d’accord avec lui, chargea Mahmoud Sami pacha de former le ministère avec Moustapha pacha Fahmy à l’Extérieur et à la Justice, Aly pacha Sadek aux Finances, Mahmoud pacha Fahmy aux Travaux publics, Abd-Allah pacha Fikry à l’Instruction publique, Hassan pacha El-Shereï aux Wakfs (fondations pieuses)[264]. Quant à moi, qui étais sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, on me confia le portefeuille de ce ministère que je n’avais, à aucun moment, sollicité. J’ai du toutefois l’accepter, eu égard au vœu unanime de l’armée et des députés qui trouvaient dans ce choix la meilleure garantie d’ordre et de sécurité pour tous.
En attendant, je me rendais compte des difficultés inhérentes à ma tâche. Elle consistait à modérer et à régulariser le courant des idées nouvelles qui se précipitait avec force : Les Egyptiens croyaient à la possibilité immédiate d’atteindre le but suprême du pays, la conquête de sa liberté, sans se soucier le moins du monde des obstacles qui pourraient en empêcher la réalisation. Je m’efforçais, au contraire, de progresser lentement et prudemment pour assurer le succès, en sauvegardant partout la vie, les biens, l’honneur et pour nous acquitter de nos devoirs patriotiques sans entacher l’histoire égyptienne aux yeux du monde civilisé.
Après la constitution du ministère, tout rentra dans l’ordre et la légalité, et toutes les affaires en suspens reçurent une solution satisfaisante. La situation de l’armée s’améliora de même, et les promotions succédèrent aux dégradations d’autrefois : Le khédive, en considération de mes services, m’accorda le titre de pacha et un firman émanant du Sultan en signe de satisfaction. Les mêmes honneurs furent conférés à mes collègues devenus pachas ou généraux : Aly Fahmy, Abd-el-Aal Hilmy, Tolbah Ismat, Yacoub Sami et Hassan Mazhar[265].
Nous exprimâmes au khédive nos vœux de prospérité et de bonheur, croyant que nous étions à jamais débarrassés des difficultés et des obstacles sans fin, que nous étions sortis du chemin malaisé pour nous engager librement dans la voie du succès, que la haine impie était bannie des cœurs et qu’il ne restait plus qu’à établir des lois équitables et à améliorer la condition des services publics et des tribunaux.
Mais, hélas ! nos espoirs furent vite déçus et la trahison releva la tête. En effet, l’un des mamelucks du khédive, élève à l’école de Koubbeh, complota avec un camarade circassien contre la vie d’Abd-el-Aaal pacha Hilmy, tuteur de ce dernier. Le jeune Circassien réussit à jeter de l’arsenic dans le lait que le pacha prenait d’ordinaire le soir ; heureusement, la servante s’en aperçut juste à temps pour sauver la vie à son maître. Tous les documents concernant cette affaire ont été déposés à la préfecture de police : ils démontrent clairement que le khédive ne fut pas étranger à ces menées.
Ce plan ayant avorté, on en établit un autre pour se débarrasser de moi : Il se forma un grand parti circassien qui jura ma mort et celle de tous les chefs de nationalité égyptienne dans l’armée. Mais un certain Circassien — un de ceux qui craignent Dieu — Rachid Enver effendi, invité à pactiser avec les conspirateurs, rejeta leur offre et en avisa aussitôt Toulbah pacha Ismat qui s’empressa, à son tour, d’en faire part aux autorités et au khédive. L’enquête au sujet de ce « complot circassien » fut menée par une Cour martiale présidée par un grand général circassien, Rachid pacha Hassan, très connu pour sa droiture, son honnêteté et sa rigidité de conscience. Ayant acquis la preuve que le parti en question était formé à l’instigation du khédive, la Cour se contenta de condamner les accusés à l’exil perpétuel au Soudan. En présence de tous les ministres, l’arrêt fut officiellement notifié au khédive.
Etant donné la chaleur excessive du Soudan, chaleur incompatible avec la santé des Circassiens nés dans un pays froid, et qui eût pu leur être mortelle, je priai mes collègues d’atténuer la rigueur de cette peine en les envoyant hors d’Egypte, soit dans leur pays d’origine, soit dans tout autre pays de leur choix, avec leurs grades et honneurs. Je voulais ainsi épargner la vie de ceux qui en voulaient à mes jours. Les ministres acquiescèrent à ma prière, non sans étonnement, et nous rédigeâmes et présentâmes, à cet effet, une requête au khédive signée de nous tous. Son Altesse répondit à cette démarche en alléguant qu’un pacha[266] se trouvant parmi les condamnés, l’exécution de l’arrêt dépendait uniquement de Sa Majesté le Sultan, et que, par conséquent, la Porte devait être saisie de la question. Le khédive donna directement des ordres dans ce sens, au ministère de l’Intérieur, contrairement aux usages, selon lesquels, toutes promotions, dégradations ou punitions du ressort du ministère de la Guerre sont directement soumises, sans intermédiaire, à la Cour et réciproquement. Après avoir consulté ses collègues, le ministre de l’Intérieur et le président du Conseil, Mahmoud pacha Sami pria donc le khédive de donner l’ordre d’exécution sur le dossier même de l’affaire, afin de le retourner ensuite au ministère de la Guerre comme de coutume. Cette demande acceptée par le khédive, le ministère de la Guerre procéda au bannissement des coupables en Syrie d’où ils regagnèrent Constantinople. On sait que, dès l’ouverture des hostilités entre l’Egypte et l’Angleterre, le khédive autorisa leur retour à Alexandrie, se rendant bien compte qu’il était la cause initiale de leur mésaventure et l’auteur principal du complot.
Peu après, cependant que nous assistions tous à un banquet offert par Omar bey Rahmy, Mahmoud pacha Sami fut avisé de l’arrivée des Consuls français et anglais dans sa maison où ils l’attendaient pour avoir un entretien avec lui. Il s’y rendit immédiatement en compagnie de Moustapha pacha Fahmy. Ils lui déclarèrent que la vie du khédive et des Européens était en danger. Mahmoud s’éleva contre cette allégation en réitérant qu’il répondait de leur sécurité. Il leur demanda en même temps les motifs de cette démarche. Ils expliquèrent que le khédive les avait informés personnellement que le président du Conseil l’avait menacé en déclarant que sa vie et celle des Européens étaient en danger. Le Premier démentit avec force les propos allégués par le khédive et exposa l’incident soulevé à cause des Circassiens et l’intervention du ministre de l’Intérieur.
A vrai dire, je puis le dire maintenant en connaissance de cause, ces malheureux mots qui ne reposaient sur aucun fondement sont à l’origine de la calamité qui s’abbattit sur l’Egypte. Ils provoquèrent l’envoi des flottes à Alexandrie et à Port-Saïd, et le triste incident du 11 juin, précisément au moment où Egyptiens et Européens vivaient en parfaite harmonie. Nul doute que, sans la présence des bateaux de guerre, cette effervescence ne se fût pas produite et que la guerre n’eût pas été déclarée par une grande nation amie de l’humanité et de la justice à cette pauvre Egypte, toujours en lutte contre les convoitises de ses agresseurs. Et dire que l’Egypte comptait sur le gouvernement britannique pour la sauver du gouffre du despotisme et de l’esclavage où elle était plongée et l’aider à conquérir sa liberté ! Et dire que la volonté du souverain, ennemi de sa patrie, était la cause de nos malheurs !
Depuis lors, en effet, le khédive se désolidarisa d’avec son ministère, voua une haine personnelle à son premier ministre Mahmoud pacha Sami et déclara même maintes fois qu’il ne voulait à aucun prix avoir affaire à lui.
Ce n’est pas tout. Vers la même époque, le khédive commit lâchement un acte de traîtrise à l’égard d’une femme respectable du pays. Une certaine Aïcha hanem, appartenant à la famille de feu Ahmed pacha El-Toubgi et très connue au palais du khédive pour sa piété, fut conduite, un soir, en voiture de chez elle à la préfecture de police par un eunuque qui feignit de suivre, comme d’habitude le chemin du palais. De là, le sous-préfet, Moustapha bey Soubhy, l’envoya à Suez par train spécial. Sa fille, avisée, se hâta de l’y faire rejoindre par la domestique qui porta à cette triste créature les vêtements nécessaires et l’accompagna dans la traversée de la Mer Rouge à destination, dit-on, du Hedjaz, où elle était exilée. On répandit ensuite le faux bruit que cette malheureuse, courbée sous le poids des ans et surveillée par une garde spéciale, s’était enfuie à Djeddah ! Jusqu’aujourd’hui, la Mer Rouge garde encore le secret des deux victimes[267]. On est en droit de se demander où sont les défenseurs de la justice. Non seulement la pauvre mère fut jugée arbitrairement, sans qu’il y eût trace de délit ou d’enquête, mais même sa fille fut punie, par le renvoi de son mari, de cet envoi de vêtements. O justice ! Bien mieux : Le mari, invité à répudier sa femme, s’exécuta lâchement et put ainsi réintégrer son poste et trouver grâce devant cette autorité cruelle et inhumaine. Ce n’est pas tout. Quatre jours plus tard, on fit courir le bruit que des soldats de la garde du palais avaient volé des bijoux. Sur-le-champ Ahmed bey Farag, commandant du premier régiment d’infanterie, se rendit au palais ; après interrogatoire du personnel, il accusa un certain Mohamed Hassan, préposé au service du khédive et élevé au palais, d’avoir commis le vol. Celui-ci reconnut, à la préfecture, qu’il portait sur lui les bijoux en question et qu’il s’en était débarrassé dans un endroit nommé où ils furent retrouvés : on les remit aussitôt au khédive. Pressé de questions, cet individu soutint qu’il n’était pas un voleur, mais qu’Ibrahim Agha le toutonji (porteur de pipes) lui avait donné l’ordre de prendre les dits bijoux et de les garder jusqu’à son retour de la campagne, sans lui révéler les motifs de cette conduite.
Le khédive, ayant appris que le ministère de la Guerre avait demandé à la préfecture de poursuivre l’enquête et de faire venir Ibrahim Agha pour l’interroger au sujet de cette affaire qui portait atteinte à l’honneur de l’armée, fit envoyer nuitamment le pauvre Hassan par train spécial à Suez. Le lendemain matin, il prit le bateau à vapeur avec Aïcha hanem et partagea son sort dans les profondeurs inhospitalières de la Mer Rouge.
Ces deux actes horribles et d’autres semblables bannirent toute sécurité, et aucun de nous ne pouvait jouir tranquillement du sommeil, de peur qu’il ne lui advînt ce qui était advenu à ces trois victimes de l’injustice. Les ministres, de même que les députés, au courant de ces menées, avaient vainement cherché à y mettre fin. Le règne de l’absolutisme continuait de plus belle et les Egyptiens attendaient leur libération de l’esclavage.
Entre temps, Sayed Ahmed Assâad[268] arriva au Caire, en route pour Constantinople. Je profitai de sa présence pour lui remettre une requête à S. M. le Sultan, réduisant à néant cette légende de rébellion qu’on m’avait imputée. Je reçus, en réponse, une lettre concluante de Sa Majesté, une autre de S. E. Ahmed Rateb pacha, une troisième du Cheikh Mohamed Zafer tendant, toutes, à me rassurer. Du reste, elles sont encore en ma possession.
Le khédive resta, toutefois, défiant et plein de ressentiment jusqu’à l’arrivée des flottes et à la présentation de la nouvelle note commune sur l’avis de Sultan pacha qui en répudia, à plusieurs reprises, la paternité. Cette note, comme on le sait, demandait la chute du ministère Mahmoud Sami, mon départ pour l’Europe, et l’éloignement d’Aly pacha Fahmy, et d’Abd-el-Aal pacha Hilmy dans l’intérieur de l’Egypte. Elle fut nettement rejetée par le Conseil des ministres, non que nous voulussions conserver nos postes éphémères : mais nous désirions sauvegarder les droits du pays confiés entre nos mains ; d’autant plus qu’elle indiquait, de la part des puissances étrangères, une volonté d’immixtion dans une affaire purement intérieure. Cependant le khédive n’hésita pas à l’accepter.
Etant donné la gravité de la question et le conflit d’autorité auquel elle avait donné lieu, le Cabinet décida, comme la loi l’autorise dans les conjonctures graves, de convoquer la Chambre pour intervenir et régler le différend à l’amiable. Les députés arrivèrent au Caire et résolurent de repousser la note ; le pays ne tarda pas, de son côté, à partager leur manière de voir et l’opinion publique s’en émut à juste titre. Tous les maires et notables, réunis au Caire, se prononcèrent pour le rejet de la note et le désaveu de toute personne qui l’aurait acceptée.
Le khédive, ayant refusé de convoquer officiellement la Chambre, nombre de députés passèrent outre et joignirent leurs signatures à celles des ulémas et notables sur une pétition en faveur du rejet de la note. Certains ulémas allèrent plus loin et demandèrent en vertu d’un fetewa la déposition du khédive, dont la conduite était en contradiction avec les lois de l’Islam.
Le khédive s’obstina néanmoins, dans son attitude envers la Chambre et le pays et força le ministère à se démettre.
Alors les représentants de la France, M. Sienkiewicz et M. Monge, me conseillèrent, non sans insistance, de me rendre à Paris et sortir de cette impasse où j’étais en butte à des difficultés sans nombre. Je ne pouvais m’y résoudre, étant donné l’attachement manifesté par le pays à mon égard, l’idée que se faisaient les députés de ma présence qui, seule, garantissait l’existence du parlement, le repos et la tranquillité de l’Egypte et préservait le pays de la ruine : Quand même je l’eusse voulu, l’armée et la population m’auraient empêché d’abandonner le pays à son sort. En outre, mon éloignement risquait de provoquer des mouvements extraordinaires, favorisés par un fol entraînement populaire. Il suffit de rappeler l’affluence indescriptible des foules sur tout le parcours de mon voyage du Caire à Alexandrie. Ces raisons militaient, par conséquent, contre mon départ pour l’Europe ou pour Constantinople.
Le lendemain de la démission du ministère, je reçus, dans la matinée, la visite des Consuls généraux de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, et d’Italie qui me demandèrent de garantir la sécurité des Européens, ce que je déclinai en faisant valoir le fait que j’étais démissionnaire et hors du gouvernement. Mais, devant leur insistance réitérée, je dus finalement donner la garantie désirée jusqu’à la formation d’un nouveau ministère, sûr que j’étais que les soldats ne commettraient aucun acte répréhensible et que la population se conduirait dignement vis-à-vis de ses hôtes. Les Consuls, rassurés, s’en allèrent.
Dans la soirée du même jour[269], les députés, les ulémas, et le Kadi se réunirent dans la maison de Sultan pacha, président de la Chambre, et me prièrent de garantir l’ordre public. Je leur rappelai qu’ayant quitté le pouvoir, je ne pouvais le faire. Le président Sultan pacha et un député, Soleiman Abaza pacha, répliquèrent qu’en leur qualité de représentants de la nation, ils me chargeaient de cette mission, qu’ils ne considéraient pas ma démission comme un fait accompli et qu’ils solliciteraient du khédive l’ordre que je conservasse, comme auparavant, le portefeuille de la guerre. Au cours de cette réunion, la discussion se déroula sur les affaires générales du pays, sur son passé et son présent dont on évoqua tant d’injustices et tant de crimes perpétrés par le gouvernement du despotisme, et surtout la situation créée par la note acceptée par le khédive. On en vint à réclamer sa déposition au cas où il persisterait dans son attitude ; puis on se sépara.
Le lendemain matin, je reçus la visite de S. E. le président de la Chambre, accompagné de Soleiman Abaza pacha qui me remit, de sa main, l’ordre du khédive m’autorisant à conserver mon poste. Ils pensaient que, grâce à cet ordre, l’effet de la note était annulé, mais cette pensée correspondait-elle à la réalité ? Assurément, non. Je ne pouvais, cependant, que remercier Son Altesse de cette sollicitude, et il me fit bon accueil.
Pendant environ vingt jours — période où l’Egypte était restée sans ministère — j’expédiai toutes les affaires courantes sans que la paix publique fût troublée. On remarqua, toutefois, l’affluence insolite de tribus arabes au Caire, ce qui ne manqua pas de causer une certaine inquiétude parmi la population indigène et européenne.
C’est le khédive qui provoqua leur présence et son palais d’Ismaïlia leur servit de lieu de rassemblement, dans le dessein nullement justifié de les opposer à l’armée. Bien plus, le gouverneur de la province de Béhéra, Ibrahim bey Tewfick excitait les Arabes à la révolte et se rendait dans les différentes provinces avec des instructions secrètes tendant à porter préjudice à tous ceux qui avaient signé des requêtes pour le rejet de la note et à semer partout le désordre et l’anarchie. On a oublié que les Arabes sont des gens fort jaloux de leur honneur et qu’ils n’écoutent guère des paroles contraires à la loi du Coran[270].
En même temps, arriva en Egypte la mission ottomane, présidée par Dervisch pacha. Le président, établi au palais du Gezireh, fut assailli par les notables et les ulémas qui s’empressèrent de lui souhaiter la bienvenue et de lui faire part de leur mécontentement de la conduite du khédive en contradiction flagrante avec les règles de l’Islam. Aujourd’hui les prisons, partout en province, au Caire, à Alexandrie, regorgent de ces malheureuses victimes de la vengeance et de l’injustice.
Dervisch pacha s’enquit aussitôt de l’état de l’armée et s’assura de sa discipline. Il réclama, à titre de récompense, de Sa Majesté le Sultan, pour moi l’ordre megidieh de première classe, et environ deux cents décorations pour les officiers[271].
Un nouveau ministère se forma, en même temps, avec Ragheb pacha à la présidence et à l’extérieur, Abd-el-Rahman bey Rouchdi aux finances, Mahmoud pacha El-Falaky (l’astronome), aux travaux publics, Soleiman Abaza pacha à l’instruction, Hassan pacha Ibrahim à la justice, Hassan pacha El-Chereï aux Wakfs (fondations pieuses), et Arabi à la Guerre[272].
On répétait alors que la note était pratiquement annulée, et, pour inaugurer une ère de tranquillité et de confiance, le khédive accorda, par un décret, leur grâce à tous ceux qui étaient impliqués dans les événements passés.