[352] «Les passages que critique Saint-Simon se trouvent pourtant dans l'original écrit de sa main, qui est conservé aux Archives nationales.»—Note de M. de Boislisle au Supplément des Mémoires de Saint-Simon, t. XXI, p. 254.
Ainsi sauvait-il les apparences; mais il avait du plomb dans l'aile... C'est sur ces entrefaites que, en réponse à la publication de Mlle de Charolais, paraissait le libelle des pairs dont nous avons déjà parlé[353], libelle que Louis XV, justement indigné, déféra au Parlement pour outrages «au sang royal». L'arrêt du 30 avril 1728, qui condamnait au feu cet écrit diffamatoire, inspira aux moins timides une crainte d'autant plus vive qu'à la colère de Sa Majesté se joignait celle des princes, dont certains ne passaient pas pour être fort endurants[354]. Ce qui ressortait de tout cela, c'était que, désormais, une prudente réserve était nécessaire: et les ducs en jugèrent ainsi[355].
[353] Voir plus haut.
[354] Déjà, à propos d'une question beaucoup moins grave, l'un d'eux, le comte de Charolais, annonçait qu'il jetterait par la fenêtre ceux des ducs qui tomberaient sous sa main.—Journal de Mathieu Marais, t. II, p. 380.
[355] Saint-Simon demeura-t-il étranger au libelle condamné par le Parlement? Il est difficile de le croire. On aurait peine à comprendre qu'au lendemain de la blessure faite à sa vanité, il fût resté impassible sous l'affront. Cette impression se trouve confirmée, non par le style de l'écrit, mais par de nombreuses présomptions tirées du texte: références à des questions d'étiquette ancienne qu'il était seul à bien connaître, renseignements de fait ne pouvant émaner que de lui... D'où l'on peut conclure que, s'il ne participa point d'une façon directe à la rédaction de ce pamphlet, il documenta l'auteur, l'éclaira de ses conseils et joua le rôle que, sur le marchepied des hauts barons, jouèrent les légistes du moyen âge: le rôle de souffleur.
Saint-Simon ne fut pas le dernier à s'en rendre compte; aussi son attitude se modifia-t-elle. Non, certes, qu'il fût guéri de son goût pour les disputes de rang. Mais lui, qui ne savait rien dissimuler de ses rancunes et mettait son orgueil à combattre au grand jour, il devient d'une extrême prudence. Sa plume s'entoure de mystère et ne se hasarde plus que sous le voile de l'anonymat. «Tout le salaire que je vous demande, écrit-il au duc de Luynes en lui expédiant un plaidoyer de sa façon, est un inaltérable secret sur l'auteur et de brûler cette lettre comme les précédentes. Si donc, par impossible, j'entends quelqu'un, même des nôtres, me parler de ce mémoire, j'ignorerai qu'il en existe un et je refuserai d'écouter ce qu'il me chante[356].» Des ennemis, il en a assez «d'irréconciliables»; il ne lui convient pas de s'en créer d'autres.—Mêmes recommandations au duc de Richelieu... Que l'on tire parti des armes qu'il aiguise, à merveille! Mais qu'on ne le désigne à personne, surtout aux princes, car ils sont capables «de faire courir» ses écrits et de les rendre publics «avec des ridicules et des huées». La discrétion, il l'implore «à genoux» et, pour l'obtenir, revient trois fois à la charge[357]...
[356] Lettre du 20 octobre 1746, reproduite dans les Mémoires du duc de Luynes, t. I, p. 450.
[357] Lettre du 9 août 1753: Supplément aux Mémoires de Saint-Simon, t. XXI, p. 407.
Mais ce tribut payé au souci de son repos, il ne change rien à ses habitudes de polémiste. On dirait que, pareil au juif Ahasvérus, une force inconnue le contraint à ne point s'arrêter. Il rédige, rédige encore des consultations aussi fiévreuses que savantes, sachant bien quelle en est la valeur, quoiqu'il affecte de dire que, seule, «la beurrière» en profitera[358]. En voici quatre sur les Bouillon auxquels il ne pardonne ni leur fortune, ni leurs prétentions au titre d'Altesse et de princes étrangers, «ces faux princes qu'à sa grande honte connaissoit seule la France»... En voilà également une autre dans une question où sont intéressés les princes du sang, de vrais princes ceux-là, mais qu'il hait tout autant que les faux. «Ce sont, déclare-t-il, nos plus grands ennemis qui se repaissent avidement de nos dépouilles et qu'en toutes occasions, même les plus indifférentes pour eux, nous trouvons qui nous barrent sur tout et qui veulent que, vis-à-vis d'eux, tout soit égal à peuple[359].»
[358] Lettre citée du 20 octobre 1746.
[359] Supplément aux Mémoires de Saint-Simon, t. XXI, p. 407.
Et sait-on, au moment où il a déjà un pied dans la tombe,—août 1753,—les souvenirs qui hantent ses veilles? Ceux qui ont trait aux usurpations de ces mêmes princes, aux usurpations des bâtards, aux usurpations de la noblesse, aux usurpations de la robe et à cette affaire du bonnet qui, bien que close depuis trente ans, ne cesse d'agiter son esprit...
Ainsi mourra-t-il, comme il a vécu: ombrageux, défiant, toujours sur le qui-vive, incapable d'oublier une offense vraie ou imaginaire,—«immuable comme Dieu et d'une suite enragée!...» C'est à cette ténacité inébranlable que la querelle puérile qui fait l'objet de cette étude aura dû l'honneur,—portée par l'œuvre littéraire la plus surprenante du dix-huitième siècle, l'une des plus étonnantes de toutes les littératures,—de passer à la postérité.
| Préface, par Frantz Funck-Brentano. | |
| INTRODUCTION | |
| Saint-Simon.—Sa haine pour «la robe».—Querelles de préséance au dix-septième siècle.—Antagonisme de la pairie et de la robe.—La sincérité de Saint-Simon. | 1 |
| PREMIÈRE PARTIE | |
| I | |
| Motifs de querelles entre la pairie et le Parlement.—La formule du serment des pairs.—La préopinion aux lits de justice.—Arrêt du Grand Conseil et lit de justice du 29 août 1664.—Mort du Premier Président de Lamoignon. | 13 |
| II | |
| Nicolas de Novion succède à Lamoignon (1678).—Les Potier de Novion.—Portrait du nouveau Premier Président.—Son passé.—Les grands jours d'Auvergne. | 29 |
| III | |
| La querelle du bonnet.—Son origine d'après Saint-Simon. La garde des bancs.—Le débourrage et le surbourrage des banquettes.—Les paravents en forme de dais.—Examen de la thèse des Mémoires.—Les Écrits inédits de Saint-Simon.—L'État des changements arrivés à la dignité de duc et pair.—Le Mémoire abrégé au roi.—Conséquences à tirer du rapprochement de ces documents. | 49 |
| IV | |
| Autres questions de préséance.—Le salut en pied.—Les huissiers d'accompagnement.—L'entrée et la sortie.—L'échelle de la lanterne.—Doléances des ducs et pairs.—Louis XIV s'en désintéresse.—Le Premier Président de Novion molesté par les ducs d'Aumont et de Coislin.—La mentalité de Saint-Simon comme chroniqueur de l'affaire du bonnet. | 67 |
| V | |
| Inexactitudes relevées dans le récit des Mémoires.—Les chimères de Saint-Simon.—Son appréciation sur Nicolas de Novion.—Cette appréciation contredite par les mémoires du temps.—Retraite du Premier Président de Novion (1689).—Ses causes.—Faveurs que lui accorde le roi. | 81 |
| VI | |
| Le Premier Président de Harlay.—Son portrait.—Ses ancêtres.—Son attitude vis-à-vis des ducs.—Les procès de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.—L'échec de la candidature de Harlay à la charge de chancelier.—Ses causes.—Mort de Harlay (1707).—Le duc du Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.—Vaines tentatives de Saint-Simon.—Découragement des ducs.—Fin de la première période de la querelle du bonnet. | 101 |
| VII | |
| Appréciation de Saint-Simon sur Harlay, démentie par les documents de l'époque.—Le dépôt de Ruvigny.—L'arlequin Dominique.—L'affaire de Fargues. | 123 |
| DEUXIÈME PARTIE | |
| VIII | |
| Discussions entre les ducs.—La reprise de l'affaire du bonnet.—Avantages accordés par le roi aux légitimés.—Le rang intermédiaire. | 145 |
| IX | |
| Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.—Leur duplicité d'après les Mémoires.—Affront au bailli de Mesmes.—Scène violente faite par Saint-Simon au duc du Maine.—La version des Mémoires est-elle la vraie?—Raisons d'en douter. | 158 |
| X | |
| La dernière maladie de Louis XIV.—Les ducs délibèrent.—Les ducs de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les ducs de Coislin, de Tresmes.—Les pairs ecclésiastiques.—M. de Reims.—Questions d'étiquette.—Négociations avec le Régent. | 176 |
| XI | |
| Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).—Sa jeunesse.—Sa famille.—Son caractère.—Le Président André de Novion.—Appréciations de Saint-Simon sur ces deux personnages. | 190 |
| XII | |
| Une journée historique (2 septembre 1715).—Les réserves des ducs au sujet de leurs revendications.—Le rôle personnel de Saint-Simon.—La déception des ducs.—Ils répandent un mémoire exposant leurs prétentions.—Les pairs représentent les grands vassaux de la Couronne.—Les empiétements des légistes. | 209 |
| XIII | |
| Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.—L'embarras du Régent.—Railleries des ducs.—Le psautier de la reine Ingeburge. | 230 |
| XIV | |
| La revanche des parlementaires.—Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs.—L'origine des maisons ducales.—La noblesse de Saint-Simon.—Conversation entre le duc de Gesvres et le maréchal de Villeroy.—La protestation de l'hôtel de Crussol.—Couplets contre les ducs. | 247 |
| XV | |
| La requête des ducs contre les bâtards.—La duchesse du Maine prépare la résistance.—Elle se concilie la noblesse et le Parlement.—Supplique au roi.—Le Régent s'inquiète et veut sévir.—Le lit de justice du 26 août 1718.—La joie de Saint-Simon.—Courte durée du triomphe.—Mlle de Mesmes épouse le duc de Lorges.—Fureur de Saint-Simon.—Il se résigne.—Tentative de transaction.—La réception du duc de Nevers.—La question du bonnet reste entière. | 266 |
| XVI | |
| Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président de Mesmes.—De Mesmes fut-il vénal?—Son rôle pendant l'exil de Pontoise.—Il meurt pauvre.—Son prestige.—Appréciation des contemporains.—A-t-il trempé dans la conspiration de Cellamare?—Invraisemblance de cette accusation. | 286 |
| XVII | |
| Divisions dans la pairie.—Désertions.—La robe triomphe.—Ambassade de Saint-Simon en Espagne.—Il se démet de la pairie en faveur de son fils.—Mémoire au Régent.—Le Régent ne répond pas.—C'est la fin de l'affaire du bonnet.—Mort du Premier Président de Mesmes (1723). | 302 |
| XVIII | |
| André de Novion devient Premier Président.—Sa présentation au roi.—Sa démission (1724).—L'affaire des paniers.—Le libelle des pairs.—La vengeance de Mlle de Charolais.—La colère du roi.—L'arrêt du 30 avril 1728.—Saint-Simon, devenu prudent, n'oublie pas ses rancunes. | 312 |
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT et Cie
RUE GARANCIÈRE, 8