[219] Il est regrettable que pour le mot fils le singulier ne puisse se distinguer du pluriel comme dans le latin, filius, filii, comme en italien, figlio, figli, en espagnol hijo, hijos. Ainsi, dans le cas de la raison sociale d’une maison de commerce, comment savoir lorsqu’on lit Firmin Didot frères et fils, par exemple, s’il y a un ou plusieurs fils? Il serait désirable qu’on pût, au pluriel, recourir à l’emploi de la lettre s longue (ſ) pour le distinguer du singulier.
L’auteur termine cette seconde partie par un tableau très-animé des inconvénients, pour la nation tout entière, qui résultent de l’impossibilité (qu’il s’est efforcé d’établir) d’apprendre la grammaire et l’orthographe.
La troisième partie est consacrée à l’exposition du système phonétique, que je ne saurais dire être celui de M. Raoux, car la part de ses devanciers, depuis Meigret et Ramus jusqu’à Domergue, Volney, Marle et Féline, est si grande, dans l’édification des diverses parties de la méthode, qu’elle devient de jour en jour une œuvre impersonnelle à laquelle chacun se contente d’apporter une assise, soit même une simple pierre.
«Tous les éléments phonétiques, dit-il, dont se composent les 150,000 ou 200,000 mots de la langue française et les autres milliers de mots appartenant aux idiomes méridionaux se réduisent au chiffre de 43, dont 25 primitifs ou fondamentaux (voyelles), et 18 modifications (consonnes, articulations).»
Voici son alphabet phonétique (alphabet des sons) complet pour les langues du nord et du midi de la France:
[220] M. Raoux néglige deux voyelles distinctes reconnues par Volney (voir p. 313): eù, clair, guttural: cœur, peur, bonheur, différent de eu profond, creux: eux, deux, ceux; et l’e que le savant académicien appelle e gothique, sensible dans ces mots: que je me repente, tandis que l’e muet ou féminin se rencontre dans borne, ronde, grande. L’auteur a modifié, dans un supplément publié en 1866, son alphabet de 1865: je ne connaissais pas cet opuscule lors de ma précédente édition. J’en donne l’analyse plus loin.
«La linguistique comparée dira ce qui manque à cet alphabet pour exprimer fidèlement les sons de tous les idiomes anciens et modernes, c’est-à-dire pour être réellement universel. Ce qui est certain, c’est que, malgré sa richesse, le languedocien actuel ou le gallo-provençal contient trois sons de moins, l’e muet, l’amplification eu et la nasale eun. La langue française a rejeté ou laissé perdre les trois nasales èn, oun, un[221] et l’e double aigu, qu’elle confond avec l’i. Et comme l’ê et l’è ne sont pas pour elle deux sons réellement distincts, puisque ces deux accents se substituent fréquemment l’un à l’autre[222], il en résulte que le nombre des éléments phonétiques du français se réduit à 37, savoir, 26 proprement dits (dont 8 voyelles et 18 consonnes), plus 5 modifications nasales et 6 orales.»
[221] Il ne s’agit pas ici de notre son un dans chacun. M. Raoux l’appelle eun ou e nasal, et le représente par en. Un exemple éclaircira ce passage, un peu obscur dans son livre: dans charmant, tourment, coefficient, ennuyer, c’est l’a nasal (an de M. Raoux); dans jardin, il tient, c’est l’è nasal (èn de M. Raoux); dans immortel, c’est l’i nasal (in de M. Raoux); dans chacun, c’est l’e muet nasal (en de M. Raoux). Nous n’avons pas, dit-il, dans notre langue l’u nasal qui apparaît dans les patois du Midi.
J’avoue que, n’étant pas familier avec les patois du Midi, je ne puis me rendre compte de la valeur de cet u nasal, distinct, selon le professeur de Lausanne, de notre son un dans quelqu’un, chacun. Mais je suis fondé à penser que, puisque M. Raoux interprète ce dernier son par e nasal, et qu’il le nomme eun, c’est qu’il prononce e muet comme eu, ce qui est chez nous une prononciation vicieuse.
[222] Exemple de l’è dit ouvert: succès, caisse, fer, mer, fête, faîte.
Pour former son alphabet phonographique, destiné à représenter dans l’écriture l’alphabet des sons, ou phonétique, qu’il vient d’établir, l’auteur a recours à deux principes qui servent de base à la sténographie: un seul signe simple pour chaque son simple, et réciproquement, des signes modifiés pour des sons modifiés, ou des modifications de signe pour des modifications de son. Ces principes, qui sont ceux de Port-Royal, ont été admis par presque tous les réformateurs précédents.
Après avoir éliminé de l’alphabet nouveau les six lettres: c, k, h, x, y, w, dont les unes représentent chacune plusieurs sons, dont les autres sont affectées à un même son, et dont l’autre n’en représente aucun (voir p. 356), l’auteur conserve de l’ancien alphabet les 20 signes suivants: a, b, d, e, f, g, i, j, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, z. Les six autres sons simples sont représentés, dans l’ancien alphabet, par quatre signes binaires: ou, ch, gn, ll, et par deux signes modifiés é et è. L’auteur adopte pour le son ou le signe proposé par Ramus et par Volney: ω. Le ch, articulation forte du j, est figuré par cette même lettre sans boucle et sans point supérieur, ȷ, le ℐ avec boucle conservant sa valeur ancienne de j.
La distinction entre les deux signes ȷ pour ch et ℐ pour j est bien légère, surtout dans l’écriture: l’auteur aurait dû, ce me semble, conserver au moins le point supérieur à ce dernier.
M. Raoux repousse pour gn le signe n tildé (ñ) adopté par Buffier, Volney, Marle, Féline et Henricy. Il propose ce signe ŋ, qui rappelle également la lettre n, et rentre dans la règle de symétrie qu’il préconise, c’est-à-dire l’emploi de boucles pour représenter les sons doux[223]. Il repousse également le λ proposé par le P. Buffier pour l ou ll mouillé, et, en vertu du principe ci-dessus, adopte le ℓ à boucle, réservant le l sans boucle pour le l ordinaire.
[223] M. Raoux aurait pu dire que cette règle est empruntée de Ramus, qui dès 1562 (voir p. 192), l’avait mise en pratique, et que son n à jambage a été inventé par Meigret.
Ce système des boucles me paraît ingénieux en théorie, mais sujet à inconvénients dans la pratique. L’alphabet réformé ne doit pas seulement être appliqué dans l’impression; il doit aussi servir à l’écriture cursive, et les boucles n’y constituent pas une notation suffisamment distincte.
L’auteur a reculé devant l’introduction de nouveaux signes pour é, è, et pour ses voyelles nasales an, èn, in, on, en. Il donne au signe ê la valeur phonétique de eu, au groupe in la valeur de im, et au groupe en l’ancienne valeur de eun.
Ces changements d’emploi de signes anciens paraissent une transaction malheureuse: il fallait, dans un système qui aspire à une complète rénovation graphique, éviter toute capitulation, toute équivoque avec l’ancienne écriture passée en habitude et que les novateurs voudraient proscrire. Et quant aux voyelles nasales, qui se rencontrent de 8 à 10 fois en 30 mots, il n’aurait pas dû leur conserver le signe binaire qui a encouru toutes ses sévérités. En les remplaçant par un signe simple, il eût obtenu une économie notable dans l’écriture et l’impression, et eût restitué à ces voyelles, encore méconnues de nos grammairiens, le caractère de voyelle simple. Domergue et Féline n’avaient pas ainsi sacrifié sur l’autel des anciens dieux. Il est vrai que la suppression de ces n parasites, leur remplacement par un trait diacritique, donnait à leurs pages une apparence hétéroclite devant laquelle M. Raoux aura sans doute reculé. Cependant, durant trois siècles, l’œil des lecteurs du latin et du français était accoutumé à voir ainsi écrits ou imprimés: bõte, tẽps, chãgemẽt, cõditiõ, amãt, veniũt, les mots que nous figurons par: bonté, temps, changement, condition, amant, veniunt. Reprendre cette forme archaïque de la voyelle nasale eût mieux valu, ce me semble, que toute autre combinaison, et ce système ancien, si simple et si rationnel, mérite d’être pris en grande considération.
«En résumé, dit l’auteur, l’alphabet phonographique conserve: 20 lettres de l’alphabet actuel;—2 lettres modifiées par des accents (é, è);—2 signes modificateurs de sons (accent circonflexe et n nasal).
«Il élimine: 6 lettres proprement dites (c, h, k, x, w, y);—6 signes binaires (eu, ou, au, ch, gn, ll);—2 signes modificateurs (cédille et tréma).
«Il dédouble les formes du j et du l pour représenter leurs deux sons similaires;—il rectifie trois signes binaires (èn, in, en).
«Enfin, il ajoute deux signes nouveaux pour ll mouillé et le son ou.»
Voici le nouvel alphabet complet, avec l’indication des valeurs nouvelles:
| a | ℐ (j) | p | î |
| b | ȷ (ch) | q | ê (eu) |
| d | l | r | ô |
| e | ℓ (mouillé) | s | û |
| è | m | t | an |
| é | n | u | èn (in) |
| f | ŋ (gn) | v | in (im) |
| g | o | z | on |
| i | ω (ou) | â | en (eun) |
Dans le nouveau système, les 26 caractères de l’alphabet ne changent jamais de valeur phonétique, quels que soient les signes qui les précèdent ou les suivent dans la composition des mots. Exemple:
| habit | abi | ôter | oté | agneau | aŋô |
| anneau | ano | chapeau | ȷapô | heureux | êrê |
| boule | bωle | anguille | angiℓe | sexagénaire | seqsagénère |
| homme | ome | chiquenaude | ȷiqenode | construction | qonstruqsion |
| femme | fame | pré aux clercs | pré ô qler | strictement | striqteman |
| chacun | ȷaqen | chocolatier | ȷoqolatié | strychnine | striqnine |
| oiseau | ωazo | perplexité | perpléqsité | emprunteuse | anprentêze |
L’auteur pose (p. 194) ce principe, sur lequel je crois devoir appeler toute l’attention des novateurs en orthographie: Maintien de tous les signes utiles pour l’intelligence des mots et des phrases et pour l’euphonie de la langue parlée; élimination de tous les autres signes.
«On écrira donc, continue M. Raoux, toutes les lettres grammaticales qui servent à éclaircir le sens des mots et des phrases, à lever des doutes, à faire disparaître des équivoques ou à prévenir des hiatus et des consonnances désagréables. Toutefois, on distinguera les lettres actives ou phonétiques des lettres passives ou muettes, en les séparant par un tiret indiquant que ces dernières n’ont pas droit aux honneurs de la prononciation, et ne sont que des signes additionnels dont la destinée est de disparaître lorsque la langue parlée aura comblé ses fâcheuses lacunes et réduit le nombre exorbitant de ses homophones.
«Ainsi l’on écrira le r de l’infinitif et le z de l’impératif (en les séparant par un tiret) toutes les fois que le sens de la phrase ne permettra pas de les distinguer l’un de l’autre, ainsi que du participe passé, c’est-à-dire lorsqu’on hésitera entre les trois homophones é, er, ez des verbes de la première conjugaison: aimé, aime-r, aime-z, travaillé, travaille-r, travaille-z. On écrira encore: montéZ à cheval; il boiT et mange bien; je voudrais qu’il allâT avec vous, etc., afin d’éviter des hiatus et des consonnances peu agréables pour l’oreille, mais on ne séparera pas ces lettres euphoniques par un tiret, comme les signes affectés de mutisme.»
Cette citation suffit pour faire écrouler tout le système de M. Raoux, et il prononce lui-même, sans s’en apercevoir, la condamnation de la phonographie comme écriture usuelle de la langue française, comme méthode même d’enseignement dans les classes élémentaires.
En effet, l’auteur reconnaît, avec une bonne foi parfaite, la nécessité de fixer le sens des mots ainsi que des phrases, de lever tous les doutes, de faire disparaître les équivoques, de prévenir les hiatus et les consonnances désagréables. N’est-ce pas là, je le demande, une tâche impossible à quiconque n’a pas préalablement acquis la connaissance la plus approfondie, la plus minutieuse de la langue française? Nous voici ramenés, avant d’aborder l’étude de la nouvelle écriture, à cette grammaire si complexe, avec ses milliers d’exceptions et de sous-exceptions, objet de tant de malédictions de la part des novateurs. Bien plus, pour accorder ces temps de verbes, ces participes, ces substantifs, ces adjectifs; pour leur conserver sur le papier ces marques euphoniques exigées par notre oreille; pour figurer en phonographie les nombreux homonymes avec l’orthographe étymologique qui les distingue[224], l’étude de la grammaire française ne suffit plus: la connaissance complète du latin et de la basse latinité est indispensable, ainsi qu’une teinture du grec. Quel trouble pour les adeptes de cette nouvelle tachygraphie, auxquels on prescrit de figurer uniquement le son, s’il leur faut combiner les deux systèmes, l’ancien et le nouveau, et s’arrêter avant d’écrire une phrase pour tenir compte des difficultés de l’étymologie et des exigences de la syntaxe!
[224] Voir ce que j’ai dit plus haut, p. 96, de l’orthographe des homonymes, saint, sein, etc., et la discussion de M. Vanier sur le même sujet, p. 326. J’ajouterai que dans tout système phonographique on devra conserver l’ancienne orthographe pour les noms propres, les noms de lieux, etc.
Que deviennent alors les 50 millions d’artisans, de pauvres enfants, de manouvriers des villes et des campagnes qui, en France, en Belgique, en Suisse, dans tous les pays de langue française, devaient être émancipés de l’ignorance en une ou deux saisons d’école? Les voilà ramenés aux difficultés de la grammaire et aux études grecques et latines dont on prétendait les dispenser.
Quant à ceux qui ont reçu cette instruction si pénible à conquérir, peut-on espérer qu’ils adoptent jamais une nouvelle manière d’écrire, même simplifiée, si elle ne les dispense pas de se rappeler continuellement l’ancienne, pour la solution des cas litigieux? L’étranger instruit, mais peu exercé à la prononciation, le savant, le législateur, ne croiront jamais parvenir à être bien compris dans cette écriture figurative des sons. Chacun des mots anciens, par sa configuration devenue familière, par les radicaux si souvent transparents sous l’enveloppe graphique, réveille pour nous le souvenir de ses congénères et de sa signification[225].
Sans doute, s’il s’agissait uniquement de former un peuple ignorant, sans passé littéraire, à une rapide connaissance de la lecture et de l’écriture française, la méthode phonétique aurait de grands avantages; mais pour une nation riche d’une littérature qui date de huit siècles, ses vocables, ses syllabes même, font, pour ainsi dire, partie intégrante de son histoire intellectuelle; les transformer de fond en comble, c’est rompre la chaîne non interrompue des traditions où s’est formé son génie.
Dans les chapitres, suivants, M. Raoux applique son système de phonographie à plusieurs langues de l’Europe. En ajoutant à son alphabet des signes de l’e double aigu (ë), l’i mouillé (ï), et les trois nasales én, ωn, un, il possède, d’après l’auteur, la gamme complète des sons du bel idiome des troubadours. Quant à la transcription de l’italien, je n’en vois pas trop l’utilité pour nous, surtout quand on renonce à figurer l’accent tonique.
J’en dirai autant de l’espagnol et du latin, à l’écriture phonographique desquels l’auteur consacre quelques pages. Sa transcription de l’allemand, pour être fidèle, nécessiterait l’addition de nouveaux signes pour le h et le ch fortement aspirés. Mais c’est pour nous transcrire fidèlement la prononciation de l’anglais que la nouvelle méthode serait inappréciable. Elle remplacerait avec une supériorité incontestable le système de voyelles chiffrées usité dans les meilleurs dictionnaires anglais-français.
Il serait donc désirable qu’en tête des dictionnaires anglais, arabes, turcs, aussi bien que de ceux des patois des langues de l’Europe, on représentât la prononciation dans un système phonographique perfectionné et convenu entre les linguistes. Une page, placée en tête de chacun de ces lexiques, suffirait pour tracer toutes les règles de lecture de cet alphabet véritablement phonétique. Avec l’aide du temps, les personnes studieuses en prendraient l’habitude, et le pas, difficile à franchir, pour la constitution d’un alphabet européen et d’une écriture européenne serait plus tôt accompli. Je m’unis donc, pour cette application importante, aux vues de l’auteur, si bien développées dans ses dernières pages, que je dois renoncer à analyser. Cet art nouveau, auquel il s’est voué, n’a pas encore dit son dernier mot; il est en instance devant les corps savants, les universités et les académies. Loin de faire reculer la philologie comparée et la science rationnelle du langage, il ne peut que leur procurer de nouveaux moyens d’analyse.
Dans le Supplément à l’ouvrage précédent, publié un an plus tard, et dont je n’avais pas connaissance lors de ma première édition, M. Raoux reprend la question de la constitution de l’alphabet phonographique d’après les observations qui lui ont été transmises par les différents comités fondés en Suisse, en Belgique et en France, pour la réforme orthographique. La majorité des phonographes qui les composent s’étant prononcée pour l’adoption d’un alphabet sans signes nouveaux[226], il a cru devoir acquiescer à ce vœu, tout en réservant son alphabet primitif pour une phase ultérieure de la reforme.
[226] M. Raoux explique ainsi le recul de la phonographie, du moins quant à la théorie, qui s’est produit à Lausanne après la publication de son livre: «Peu de temps après la publication du prospectus de cet ouvrage, des lettres d’encouragement et des témoignages d’adhésion nous parvinrent en grand nombre et plusieurs organes de la presse libérale nous offrirent spontanément leur concours. Depuis l’impression de l’Orthographe rationnelle (décembre 1865), la question se posa plus nettement et les phonographes se mirent à l’œuvre en Suisse et au dehors. Des comités s’organisèrent dans les cantons de Vaud, de Neufchâtel, de Berne et de Genève et dans le département de l’Ardèche, pour étudier cette importante réforme, au double point de vue de la théorie et de la pratique.
«Dès le début de ces travaux collectifs, deux opinions se trouvèrent en présence, celle des partisans, et celle des adversaires des signes nouveaux. Après bien des lettres, des circulaires et des explications échangées, pendant plusieurs mois, ce fut la dernière opinion qui obtint la majorité.»
Voici les motifs sur lesquels s’appuie cette majorité: «1o La réforme alphabétique est beaucoup moins importante et beaucoup moins pressante que la réforme des deux orthographes lexicologique et grammaticale, dans lesquelles se concentrent presque tous les vices et tous les inconvénients du système graphique actuel. 2o La création et l’emploi de nouveaux signes pouvaient présenter des difficultés de nature à compromettre ou retarder le succès de la réforme, sous trois points de vue: accord des phonographes;—habitudes graphiques de la génération présente;—moyens pratiques d’exécution en typographie.»
Je forme le vœu sincère que M. Raoux, dont le lecteur a pu apprécier la fermeté d’intelligence et la sagacité critique, revienne à des principes moins absolus, en abandonnant une voie dans laquelle le succès me semble impossible.
Il rétablit d’abord un signe distinctif de è et ê (arène et tête, hère et hêtre, herbette et air bête, pelle et bêler); de eu et eû (jeune et jeûne, les deux syllabes de jeûneur); le signe de h aspiré (halte, haro, hue, hardi, hé! ho!). Voici donc son nouvel alphabet phonétique pour le français seulement:
| VOYELLES | |||
| ╭────────────────────────╮ | |||
| MÈRES | DÉRIVÉES ╭──────────────╮ |
||
| ou primitives. | amplifiées. | nasales. | |
| a | â | an | |
| è | ê | èin | |
| é | |||
| i | î | in | |
| e | eu | eû | eun |
| o | ô | on | |
| ou | oû | ||
| u | û | ||
|
CONSONNES ╭────────────────╮ |
|||
| COLLATÉRALES ╭────────╮ |
DÉRIVÉES ╭────────╮ |
||
| dures. | douces. | dures. | mouillées. |
| p | b | l | ll |
| f | v | n | gn |
| t | d | ||
| q | g | ISOLÉES. | |
| ch | j | m | |
| s | z | r | |
| h | |||
Les lettres doivent être prononcées suivant la nouvelle épellation, pe, be, te, etc., et les petites lettres indiquent des modifications faites aux sons radicaux ou primitifs.
Voici maintenant le nouvel alphabet phonographique de l’auteur:
| VOYELLES ╭──────────────────╮ |
CONSONNES ╭──────────────────╮ |
||||||
| a | â | an | p | b | l | ḷ | |
| è | ê | èn | f | v | n | gn | |
| é | t | d | m | ||||
| i | î | in | q | g | r | ||
| e | eu | eû | un | ch | j | h | |
| o | ô | on | s | z | |||
| ou | oû | ||||||
| u | û | ||||||
«Total: 22 lettres différentes et 5 signes modificateurs (u, n, g, , .). On devra, pour l’impression, faire fondre des lettres à liaison continue pour an, èn, in, eu, eû, un, on, ou, oû, gn, ch, afin de leur restituer l’apparence de signes uniques.
«Les lettres éliminées c, k, x, y, w, devront être maintenues pendant un certain temps pour l’écriture des noms propres.
«Le signe gn, ayant aujourd’hui deux valeurs phonétiques (nieu et guene, dont la dernière n’appartient pas à l’alphabet en sa qualité de diphthongue), sera uniquement affecté au son de n mouillé (campagne), ce qui le distinguera clairement du double son guene, qui s’écrira gen (Agnès, Agnès; gnomon, genomon).
Le signe binaire ll se trouvant dans le même cas, et la juxtaposition de l’i ne suffisant pas à distinguer ses deux valeurs phonétiques, représentera uniquement le l redoublé dur (illicite, illimité, ville). Le l mouillé (dans fille, bille) qui, en sa qualité de monophone, fait réellement partie de l’alphabet, sera représenté par un l pointé en-dessous, afin que la typographie n’ait point de signe nouveau à créer, puisqu’un j renversé remplira parfaitement le but.
L’auteur termine ce supplément par quelques exemples de la nouvelle orthographe, que les phonographes intitulent réforme scripturale
| Orthographe actuelle. | Phonographie. | Orthographe actuelle. | Phonographie. |
| physique | fiziqe | hennir | anir |
| philosophie | filozofie | prompt | pron |
| rhythme | ritme | fille | fiḷe |
| chronique | qroniqe | illettré | illétré |
| chrétien | qrétièn | homme | ome |
| ichthyologie | iqtiolojie | femme | fame |
| harangue | arange | catarrhe | qatare |
| théophilanthropie | téofilantropie | Jeanne | jane |
| accueillir | aqeuḷir | hasard | azar |
| quand | qan | quincaillier | qènqaḷé |
| heureux | eureu | hygiène | ijiène |
| temps | tan | agneau | agnô |
| oiseau | ouazô | gnomon | genomon |
| quiproquo | qiproqo | hareng | aran |
| haïr | air | ||
«L’ignoranse du vouazèn è t un danjé q’on devrè qonȷuré, ne fuse qe par égoizme, qome on va ô seqour de sa mèzon qan t èle brule.» (Jules Macé.)
«Lè jeune z èntelliȷanse son qome dè bouton de fleur qe lon orè plonjé dan lô boụlante; èle z on perdu leur forse vitale dan le chôdron fuman de la moderne éduqasion.» (A. de Humboldt.)
«Tan qe l’iȷiène publiqe é la morale universèle ne seron pa sérieuzeman t anségnée dan toute lè z éqole primère, le flô du mal montera toujour.» (Raoux.)
Cette écriture, ainsi dépouillée des signes nouveaux que l’auteur avait proposés dans le corps de son livre, ressemble beaucoup à celle que M. Marle avait adoptée en 1829 dans son Appel aux Français. Elle offre les mêmes avantages et encourt les mêmes reproches, sur lesquels il me semble inutile de revenir.
Albert Hetrel, correcteur d’imprimerie. Code orthographique, monographique et grammatical. Nouvelle méthode donnant immédiatement la solution de toutes les difficultés de la langue française. Deuxième édition. Paris, Larousse et Boyer, 1867, in-12 de XXIII et 276 pp.
M. Émile de Girardin a accepté la dédicace de cet intéressant ouvrage. De la lettre qu’il adresse à l’auteur à ce sujet, je crois devoir extraire les passages suivants:
«Je n’accepte pas l’expression de votre reconnaissance, mais j’accepte la dédicace de votre livre. Il est curieux, ce qui le rendra instructif. Du désir qu’il donne de le parcourir naîtra bientôt l’habitude de le consulter.
«Que d’innombrables fautes journellement commises il relève! Que d’inexplicables contradictions, passant généralement inaperçues, il signale!
«Mais ce qu’il révèle surtout, c’est à quel point l’arbitraire règne encore, en France, dans le langage. Où les exceptions à la règle sont si nombreuses, ne peut-on pas dire de la règle qu’elle n’est qu’une exception à l’exception et qu’il n’y a pas de règle? Le langage est un art; il n’est pas encore une science. Ce qu’il faudrait, c’est qu’il en devînt une. L’art vaut ce que vaut l’artiste; la science vaut par elle-même. Ce qui caractérise l’art, c’est la personnalité, c’est la diversité; ce qui caractérise la science, c’est l’universalité, c’est l’unité. Ce qui la caractérise encore, c’est d’être essentiellement progressive, c’est de tendre constamment à convertir les obstacles en moyens et les problèmes en solutions. Si, au lieu d’être un art, le langage était une science, il n’épargnerait rien pour devenir de plus en plus simple, de plus en plus précis, de plus en plus facilement correct. La règle ne fléchirait plus sous l’exception; ce serait l’exception qui disparaîtrait sous la règle. Si la science du langage était moins imparfaite, croit-on que l’art du langage y perdît? Je ne le crois pas.
«Partout, en Europe, les peuples abaissent maintenant les barrières qu’ils s’appliquaient autrefois à rendre infranchissables... Une barrière qui ne s’est pas abaissée, c’est celle que met entre les nations la différence des langues. Arrivera-t-on, un siècle ou l’autre, à l’adoption d’une langue universelle? Je n’en doute point... Chemins de fer et télégraphes électriques, ces inventions d’hier, mènent chacune des grandes parties du monde à l’unité d’usages et de lois, de mœurs et de modes, de mesures et de monnaies. A son tour, cette unité mènera à l’unité de langue, comme une conséquence mène à une autre conséquence. Cette langue commencera par n’être qu’une langue auxiliaire, deviendra la langue internationale, et finira par être la langue définitive. De cette langue, que la nécessité s’appliquera à rendre aussi simple que possible, disparaîtront tous les mots qui n’ont plus de sens, tous les mots qui n’ont pas de sens, tous les mots qui ont plusieurs sens. Il y aura un mot pour chaque chose, mais pour chaque chose il n’y aura plus qu’un seul mot. Formation, déclinaison, genre, orthographe et prononciation des mots, conjugaison des verbes, seront assujettis à des règles invariables, faciles à apprendre, faciles à retenir.
«Il fut un temps où généralement le paysan français ne savait parler que le patois de sa province. Il est rare maintenant, et il devient chaque jour plus rare, que ce paysan ne sache pas à la fois et le patois de «son pays» et la langue de sa patrie. On peut même ajouter que, depuis que le paysan apprend l’une, il désapprend l’autre. Les patois s’en vont; je me trompe, il faut dire: ils se succèdent; car un temps viendra où, l’Europe ayant sa langue commune, parler allemand, parler anglais, parler espagnol, parler français, parler italien, ce sera parler patois. Mais jusqu’à ce que ce temps arrive, temps qui peut être proche, mais temps aussi qui peut être loin, tout ce qui aura pour but et pour effet de dévoiler les difficultés et les irrégularités dont les langues actuelles sont hérissées méritera d’être hautement et chaudement encouragé.»
L’auteur du Code orthographique ne s’est pas donné pour but de redresser les contradictions et les vices de notre écriture, mais seulement de présenter en bon ordre et d’une façon claire et facilement saisissable la solution de toutes les difficultés qui se rencontrent dans l’emploi de nos meilleurs lexiques. Il s’exprime ainsi à ce sujet: «Pendant sa longue carrière de correcteur d’imprimerie, l’auteur n’a pas manqué de se convaincre qu’il y a dans la langue un grand nombre de points douteux, au sujet desquels les écrivains les plus habiles sont exposés à faire des fautes. Nécessairement ces fautes ont dû passer des milliers de fois sous ses yeux, comme sans doute le prêtre, pendant la durée de son sacerdoce, entend chaque jour, au tribunal de la pénitence, confesser à peu près les mêmes péchés. Il arrive parfois aux littérateurs d’employer des expressions condamnées par l’Académie ou de s’écarter des règles qu’elle a exposées et consacrées. Les dictionnaires sont si incomplets, si fatigants à consulter, que le plus souvent les gens de lettres hésitent à entreprendre des recherches PRESQUE TOUJOURS INUTILES, et préfèrent s’en rapporter au correcteur, qui, par profession, est obligé de connaître imperturbablement toutes les espèces de difficultés.
«Et pourquoi la plupart des recherches sont-elles infructueuses? C’est qu’un grand nombre de solutions manquent dans ces livres, et que celles qui s’y trouvent sont rarement classées à l’endroit même où l’écrivain qui en a besoin pourrait être tenté de les chercher. On les a semées au hasard, un peu partout, et comme personne n’a le temps de lire en entier un volumineux dictionnaire, personne ne les connaît, et chacun se fait à soi-même sa langue, selon son caprice ou selon son goût.»
M. Hetrel s’est proposé d’apporter un remède efficace à ce grave inconvénient. Pendant une vingtaine d’années passées à corriger des épreuves, il a soigneusement pris note des cas douteux, à mesure qu’ils se présentaient dans ses lectures. Étudiant sans cesse les dictionnaires et les grammaires, cherchant des exemples dans les écrivains les plus célèbres et comparant entre elles les diverses autorités en matière d’orthographe et de langage, il s’est enfin arrêté aux solutions qu’il publie aujourd’hui.
Le Code orthographique est divisé en six catégories:
I. Difficultés grammaticales et syntaxiques. Singulier et pluriel. Conjugaison des verbes irréguliers et de certains autres. Prononciation. Participes. Adjectifs verbaux. Inversions. Médecine. Chimie. Botanique. Principales omissions de l’Académie. Cacologie, ou omnibus de l’écriture et du langage.
II. Singulier et pluriel de tous les substantifs qui prennent le trait d’union,—l’apostrophe,—de ceux qui s’écrivent en un seul mot;—des mots autrefois unis par le tiret qui maintenant doivent être séparés par une espace.
III. Accentuation. Accent aigu. Accent grave. Accent circonflexe. Tréma. Élision. Résumé. Mots qui ne prennent point d’accent. Mots accentués.
IV. Doubles et simples. Adverbes terminés par mment et ment. Certains mots qui se prononcent de même, ou à peu près, dont l’orthographe est différente. Ch se prononçant k. Mots qui prennent deux h. H intérieure. H aspirée. Place que l’h doit occuper dans plusieurs mots. I après deux l. L mouillées ou non. Leur prononciation. Verbes en eler et eter. Mots en otte et ote. Verbes en otter et oter. Mots prenant l’y. Place de l’y et de l’i dans certains mots.
V. Genre embarrassant. Mots étrangers ou francisés.
VI. Majuscules et minuscules.
On voit par ce sommaire de quel intérêt doit être cet ouvrage pour les personnes qui s’occupent, comme les écrivains soigneux et les imprimeurs, des détails de l’orthographe. Il pourra servir utilement à perfectionner les dictionnaires et les grammaires.
Bernard Jullien, docteur ès lettres, licencié ès sciences, secrétaire de la Société des méthodes d’enseignement. De l’Orthographe et des systèmes néographiques. (Cours supérieur de grammaire. Paris, Hachette, 2 vol. gr. in-8, t. I, p. 44-52.)—Thèses de Grammaire. Paris, Hachette, 1855, in-8 de VIII-508 pp. (pages 107-141).—Les Principales étymologies de la langue française. Paris, Hachette, 1862, in-12 de VIII-323 pp.—De la Nécessité de quelques réformes dans l’orthographe française. (Revue de l’instruction publique, 5 mai 1864, p. 83.)
M. Jullien est auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’écrits sur la grammaire justement estimés. En ce qui concerne l’orthographe, il se montre sage partisan d’une réforme modérée et progressive.
Au début de son premier article sur l’orthographe, cité ci-dessus, il revendique pour la science d’écrire correctement son vrai nom: orthographie. Cette demande, réitérée presque par tous ceux qui ont écrit sur la langue française, prouve suffisamment l’opportunité du changement en question, réclamé par la logique et l’accord avec d’autres termes scientifiques de la même catégorie, géographie, calligraphie, typographie. Dans plusieurs traités de grammaire on voit déjà apparaître les mots graphie et orthographie.
M. Jullien, sans partager sur tous les points les opinions des néographes, ne méconnaît pas ce qu’il y a de bon dans leurs systèmes, et s’élève avec force contre tous ceux qui, à l’exemple de Charles Nodier, jugent ces questions avec prévention et légèreté.