Autant en dirai-je de cette enseigne classique en forme de bannière, suspendue à sa belle potence fleuronnée du commencement du XVIIᵉ siècle. La bordure est élégamment ajourée dans le goût flamand, elle représente d’un côté, en peinture sur fond d’or, saint Jean-Baptiste accompagné de l’agneau pascal; de l’autre, les outils du métier de foulon: une cuve, une presse à drap et un fouloir. Cette belle enseigne aurait été, dit-on, retrouvée dans un grenier; mais on ne peut désigner la maison. Je la croirais plutôt sortie de la boutique d’un marchand de bric-à-brac, qui aura eu la bonne fortune de la récolter dans quelque tournée de province.
Je reconnais, au contraire, sans qu’il soit besoin d’en préciser l’origine, les enseignes ordinaires de nos marchands de vin:
Ici le Bon Coing doré et appétissant; là le Gros Raisin ou la Belle Grappe enclos dans une couronne de pampres.
Voici la Fontaine de Bacchus: trois futailles superposées coulant vermeil dans une large cuve; le tout se détache sur un fond composé de deux flèches en sautoir, enguirlandées de pampres et surmontées d’une tête de Silène. Jolie composition en fer repoussé et colorié.
Un peu plus haut, ce petit Bacchus en bois ou en plâtre doré, à cheval sur un baril, est tout moderne. Il provient du fameux cabaret du Lapin blanc de la rue aux Fèves, illustré par Eugène Sue, ou plutôt d’après Eugène Sue; car il est constant qu’à l’époque de la publication des Mystères de Paris la rue aux Fèves, si elle recélait plusieurs tapis-francs, n’en possédait aucun à l’enseigne du Lapin blanc. Un Méridional, le père Mauras, eut l’idée d’exploiter la popularité du roman, et fonda après coup, dans ladite rue, un cabaret du Lapin blanc, auquel il ne fallut pas dix ans d’existence pour devenir authentique. Le cabaretier montrait jusqu’à la cave où s’étaient passées les scènes les plus palpitantes de la chronique du prince Rodolphe et de la tendre Goualeuse. La clientèle y croyait et les étrangers y venaient voir. Il ne fallut rien moins que la démolition de toute la Cité, en 1860, pour démolir en même temps la légende devenue authentique; le père Mauras essaya vainement de la transplanter, avec ses tables et son comptoir, dans le quartier Sainte-Geneviève, où elle ne put reprendre racine. M. Heuzey, ancien acteur des Variétés, qui avait connu les êtres, a raconté la chose par le menu dans son Histoire de la Cité. Elle valait la peine d’être notée ici.
Voici encore la Gerbe d’Or, accostée de deux bouquets d’épis. Nous en avons parlé plus haut; elle a toujours de nombreux similaires dans différents quartiers de Paris, non seulement chez les boulangers, mais chez les orfèvres, joailliers, etc.
Le Petit Moine et le Petit Lion se valent comme plastique; l’un n’a pas l’air moins rébarbatif que l’autre; le premier égrène dévotement son chapelet, le second passe fièrement, la tête de face, léopardé en terme de blason.
Voici le Bras d’Or commun; un vigoureux biceps tendu horizontalement.
Puis une autre paire de bras plus intimes, rentrant dans la catégorie des enseignes en rébus: Aux Bras croisés; un bras d’homme habillé et un bras de femme découvert, croisés en sautoir.
Nous aurons terminé cette rapide revue quand nous aurons indiqué, dans la salle de la Révolution, un navire en fer repoussé, sur champ de gueules, qui pourrait bien être une enseigne des Armes de Paris (XVIIIᵉ siècle); et un fort curieux poteau du XVIᵉ siècle, en chêne sculpté, provenant d’une maison du faubourg Saint-Honoré.
Est-ce une enseigne ou un simple blason de communauté? Ce poteau carré était-il primitivement à l’extérieur ou à l’intérieur du bâtiment?
Quoi qu’il en soit, il nous appartient de droit, car la sculpture, fort élégante et du plus pur style Henri II, représente, soutenu par un enlacement de lauriers, un écusson chargé d’une paire de ciseaux ouverts, cantonnée en chef d’une fleur de marguerite, en flanc et en pointe de trois croissants. Ce sont, à très peu près, les armoiries des tailleurs de robes de la ville et faubourgs de Paris, et il n’est pas téméraire de supposer qu’à un moment cette galante corporation, parisienne entre toutes, ait remplacé les simples houppettes de passements qui accompagnaient les ciseaux ouverts de ses armoiries[308] par les croissants du Roi et la fleur symbolique de la princesse Marguerite.
TABLE DES MATIÈRES
| Pages. | ||
| Introduction | ||
| Origine des enseignes dans l’antiquité | 1 | |
| I. | Jurisprudence et police des enseignes à Paris | 11 |
| II. | Origines des enseignes en France, inscriptions et monogrammes, enseignes des maisons et des hôtels | 27 |
| III. | Enseignes des marchands, du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle | 47 |
| IV. | Noms des rues, provenant de leurs enseignes | 66 |
| V. | Enseignes sculptées, forgées, émaillées; enseignes en pierre, en bois, en plomb, en fer, en terre cuite, en émaux ou faïence | 79 |
| VI. | Enseignes d’encoignure, ou poteaux corniers | 100 |
| VII. | Enseignes des corporations, des confréries et des métiers | 107 |
| VIII. | Enseignes des hôtelleries et des auberges | 121 |
| IX. | Enseignes des cabarets et des marchands de vin | 138 |
| X. | Enseignes des barbiers, des étuvistes, des chirurgiens, des apothicaires et des médecins | 151 |
| XI. | Enseignes des imprimeurs et des libraires | 162 |
| XII. | Enseignes des académies, des théâtres, des lieux publics, des tripots et des mauvais lieux | 180 |
| XIII. | Les vieilles enseignes | 191 |
| XIV. | Enseignes historiques et commémoratives | 201 |
| XV. | Enseignes satiriques et épigrammatiques | 218 |
| XVI. | Enseignes de sainteté et de dévotion | 229 |
| XVII. | Anecdotes sur quelques enseignes | 242 |
| XVIII. | Enseignes armoriées | 256 |
| XIX. | Enseignes en rébus | 269 |
| XX. | Enseignes à inscriptions, à proverbes, à devises et enseignes imaginaires | 279 |
| XXI. | Enseignes singulières, grotesques, ridicules | 288 |
| XXII. | Les enseignes-adresses des marchands | 297 |
| XXIII. | Le jeu des enseignes de Paris | 313 |
| XXIV. | Enseignes avec inscriptions en vers | 323 |
| XXV. | Enseignes relatives à des pièces de théâtre | 337 |
| XXVI. | Les enseignes pendant la Révolution | 352 |
| XXVII. | Les enseignes au XIXᵉ siècle | 366 |
| XXVIII. | Imagiers et peintres d’enseignes | 390 |
| XXIX. | Musée des enseignes | 404 |
| XXX. | Orthographe des enseignes | 421 |
| XXXI. | Déchéance des enseignes et règne des affiches | 432 |
| Appendice. Les enseignes du Musée Carnavalet | 447 | |
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