ÉLECTIONS DES 18 ET 19 AOÛT
Candidat :
GOTTLIEB !
Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir même à la sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était au salut.
Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux Gottlieb, le petit patriarche Gottlieb, se portait candidat malgré le maire. Il ne fallait rien de plus pour mettre Schlaffenbourg en révolution. Gottlieb est plutôt riche que pauvre ; il fait un peu de bien dans le pays. Lorsqu’il y a quelque démarche à entreprendre en faveur d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers et pris sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et l’aménité de son caractère lui ont fait beaucoup d’amis dans les hautes classes de Schlaffenbourg. Il en aurait davantage encore s’il était moins économe de ses visites ; mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient aussi pour le faire nommer au conseil municipal.
Des hommes de toute condition accoururent chez lui pour savoir si véritablement il voulait être élu.
« Oui ! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de la colère. — Vous le serez, monsieur Gottlieb ! »
Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom de Gottlieb.
Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du train, maire de Schlaffenbourg, buvait de la bière et tourmentait entre ses dents le tuyau de sa pipe. C’est sa manière de méditer.
Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde. Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et de boulevards. Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb, s’introduise par force au sein du conseil municipal : il y prendra d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures ; il exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc !
« Allons ! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel ! »
Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la dépendance absolue d’un maire : le secrétaire de la mairie, les expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les gardes champêtres. « Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire. — Vive monsieur le maire ! » répondit la foule des subordonnés.
Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les noms de ceux qui lui faisaient visite ; on le suivit lui-même dans ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les machinations de l’ennemi.
Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de l’hôpital ; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins qui portaient le nom de Gottlieb. « Ah ! scélérat, lui disent les agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille ! » On le traîna par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et il y demeura cinq jours, pour le bon exemple.
Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire conçue en ces termes :
« Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie ; donc, il est l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère ! »
Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous ce qui arriva ? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances à l’employé récalcitrant ! La ville entière en eut connaissance, car M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III.
Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius, y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la péroraison, en signe d’assentiment.
Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé et les violences de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle allait voter pour M. Gottlieb ; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y connaissait rien.
Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour cette fois, faute de police et de gendarmerie.
Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût question de Gottlieb : ils donnaient en échange un beau bulletin imprimé, le bulletin de M. le maire.
M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle !) il distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes furent assez hardis pour affronter sa colère.
Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg. Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique, s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième était toujours au cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire ; puis il les conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant ; puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience.
Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier.
« Hé ! monsieur ! criait-il, vous venez d’omettre mon nom !
— Silence ! répondait le maire d’une voix tonnante.
— Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre salarié ne l’a pas lu !
— Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique.
— Je proteste !
— Vous en avez le droit. »
A dix heures du soir, les employés de M. le maire avaient fini leurs additions. Jean Sauerkraut se leva dans sa gloire et dans sa majorité pour annoncer à la ville et à l’univers, urbi et orbi, que sa liste avait passé tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans son conseil.
— Je proteste ! murmura Gottlieb.
Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent leur pain de la mairie hurlaient unanimement : « Vive le maire ! vive la bière ! vive monsieur le maire ! vive madame la bière ! vive la bière de Schlaffenbourg ! vive notre bon maire de mars ! »
L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean Sauerkraut lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier plus haut que la foule environnante : « Oui, mes amis, vive votre excellent maire ! »
Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit et le soleil levant aperçut plus d’un garde champêtre qui courait en zigzag dans les avoines et grognait d’une voix chevrotante : « Notre maire est triomphant ! »
Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux persécutions de l’autorité locale. Son célèbre chemin s’est changé en ravin, en torrent, en carrière. On en extrait du sable et des cailloux pour réparer les grandes routes. Ses récoltes sont en proie au premier occupant ; le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques de sa maison peuvent le voler tout à leur aise : l’indulgence de la police leur est acquise. On ne surveille, on ne réprime, on ne punit que les crimes de Gottlieb. Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de pied. Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un arbre, lui ont sauté à la gorge. Délit de chasse ; procès-verbal. Le tribunal a condamné Gottlieb à l’amende et aux frais, avec confiscation de l’arme, c’est-à-dire du soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre ? On parle déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui abattra le farouche Gottlieb.
XXIV
UN SINGULIER CONGRÈS
Ma chère cousine,
Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès de têtes couronnées, s’est réuni le 1er avril dans un salon de l’hôtel du Louvre, à Paris.
Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus grand secret.
Étaient présents : Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé à présider les assemblées générales de l’Europe ; Sa Majesté la reine Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a peur ou besoin de nous ; Sa Majesté l’empereur de Russie ; Sa Majesté l’empereur d’Autriche ; Son Altesse royale le prince régent de Prusse ; Sa Majesté le roi de Sardaigne ; Sa Majesté le roi de Naples ; Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes ; Sa Majesté le sultan Abdul-Medjid.
Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui préparait les verres d’eau sucrée.
Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole d’un ton ferme et doux. Il déclara : « que l’état de ses finances ne lui permettait plus de payer l’armée ; que ses soldats, n’ayant ni pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre les ennemis du dedans et du dehors ; que les Grecs, qui sont en grand nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces, se révoltaient de tous côtés ; que la plupart des races conquises par Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se gouverner elles-mêmes ; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine, il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie ; qu’en présence de ces embarras et de ces dangers, il convenait de reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence, le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse, laissant le reste à la disposition de l’Europe. »
Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. « Mes chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir à l’auguste simplicité de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque, plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses fonctions naturelles. Ainsi soit-il ! »
L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son âge. « J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte aussi la succession du sultan ! » Il vit que l’empereur Napoléon III souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu : « Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du tout ; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus imposer mes volontés par la force. »
— My dear child, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre, souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises avec les Français et les Italiens ; c’était un acte de bonne politique. A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra ni mon budget ni ma neutralité… Croyez-moi, my dear child, ne cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions territoriales. Que fait Lamartine ? Il met ses terres en adjudication pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous profite. Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez prochainement à Clichy : la Revue des Deux Mondes l’a prouvé dans son numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques jolis millions d’argent blanc : vous les emploierez, si vous êtes sage, à l’amélioration du petit domaine qui vous restera. »
Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux provinces allaient se trouver sans maître.
— Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des Français : c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple français, et la nation anglaise, et la plus noble moitié de l’Italie, et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi.
— En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier les sujets de notre frère circoncis ! mais tout le monde conviendra qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon…
Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient créé autour d’eux et propagé, par voie de conquête, un ordre de choses intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour l’Europe ; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était la conquête de l’Orient barbare ; qu’il ouvrait à nos idées et à nos produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le maréchal des logis de la civilisation.
Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre industrie ; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient jusqu’au bout du monde une civilisation non pas ébauchée, mais parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès… ce qui parut incontestable.
Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté, car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon : trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée.
De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe, alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays, devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. « Les Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui aura sa capitale à Constantinople ; placez-y un empereur choisi par la nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne, et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un seul homme dans la voie du progrès. »
Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin, s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la cause d’un peuple.
— Sincère ? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement. Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord cette belle nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage ! Que la Pologne renaisse de ses cendres ! qu’elle soit grande ! qu’elle soit forte ! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un rempart de Slaves !…
Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir renaître le grand peuple polonais.
Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché de Posen ?
On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire.
— En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un singulier enchaînement ! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent, il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes ; parce que les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne ; et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande sécurité de l’Occident, je dois perdre une des plus belles provinces du royaume ! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin.
Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince de Prusse :
— A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir aucune compensation ! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du moins, tolérées : témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et même nation. Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites monarchies. Consultez les peuples : ils seront trop heureux de se fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée, annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas.
— Est-il possible ? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront les souverains dépossédés ?
— Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène ; mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes ont crié au brigandage ou au despotisme ; mais le gosier se fatigue à la longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on pouvait vivre décemment sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture. Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages.
— Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même : donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation : ils ne sont que sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du Nord ! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes ! L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive gauche du Rhin.
L’empereur des Français refusa poliment le présent qu’on voulait lui faire. « Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin pour frontière ; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France, telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La Belgique se croirait menacée… »
— Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique ? Les Belges sont des Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert.
— Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire tranquille ; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque grand principe. Mais je veux mourir à Sainte-Hélène s’il m’arrive de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on ne m’y prendrait plus.
Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça ; mais l’empereur des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La fermeté de son attitude les contint.
La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon.
On se sépara vers six heures. Quelques souverains partirent le soir même par les trains express ; les autres dînèrent aux Tuileries.
L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit que, dans la soirée, l’empereur avait réuni son conseil en séance extraordinaire ; qu’il avait annoncé à Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment heureux des négociations, l’Europe mise en ordre et la paix fondée sur des bases solides.
Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma confiance, l’empereur a terminé son allocution par ces belles paroles : « Messieurs, l’apaisement de tous les orages qui grondaient à l’horizon nous impose de nouveaux devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations de la politique extérieure, reportons notre activité vers les affaires du pays. Le bien-être matériel prendra, je l’espère, un nouveau développement, grâce au traité de commerce que j’ai signé avec l’Angleterre. Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre attention. L’instruction publique, longtemps négligée ou même détournée de son véritable but, appelle des réformes importantes. La presse, cette école destinée à l’instruction des hommes faits, devra être surveillée, mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans léser gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt du timbre, qui pèse également sur les bonnes et les mauvaises doctrines. La discussion des affaires publiques pourra s’exercer plus librement, sans que l’État soit privé des garanties indispensables. Les élections s’ouvriront prochainement dans les pays annexés. A cette occasion, je veux et je dois vous dire que ni la Constitution ni moi n’avons jamais voulu que les députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet de Fougères, au lieu d’être élus par le peuple français. »
Tu remarqueras peut-être, ma chère cousine, que tous ces gros événements se sont passés le 1er avril. Mais la Fontaine a dit très-judicieusement :
FIN
Paris. — Imprimerie A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.
TABLE DES MATIÈRES
| Pages. | ||
| DÉDICACE | I | |
| I. | — Le beau pays de Bade | 1 |
| II. | — Un club en plein air | 22 |
| III. | — Les pièces de dix sous | 42 |
| IV. | — La rentrée des classes | 59 |
| V. | — La Comédie-Française | 79 |
| VI. | — Les professions libérales | 98 |
| VII. | — La médecine de fantaisie | 120 |
| VIII. | — Le jury | 137 |
| IX. | — Les apôtres et les augures de la musique | 150 |
| X. | — Le carnaval | 166 |
| XI. | — Un dîner de chasseurs | 178 |
| XII. | — Un clou chasse l’autre | 197 |
| XIII. | — Les ultramontains et les gallicans | 215 |
| XIV. | — L’exposition des beaux-arts | 228 |
| XV. | — Les brochures à bon marché | 242 |
| XVI. | — Le bal de la mi-carême | 256 |
| XVII. | — Le musée de Landerneau | 272 |
| XVII. | — Le Louvre | 288 |
| XIX. | — La question des fiacres | 292 |
| XX. | — La démocratie impériale | 315 |
| XXI. | — Abd-el-Kader et la liberté de la presse | 328 |
| XXII. | — Le régime parlementaire | 341 |
| XXIII. | — Les libertés municipales | 353 |
| XXIV. | — Un singulier congrès | 376 |
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
NOTES DE TRANSCRIPTION
Ce livre reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous.
D’autres corrections mineures ont été faites et ne sont pas référencées.
La mise en évidence en italique des références de noms d’œuvres ou de journaux a été harmonisée.
CORRECTIONS
P. ii : prefessionnel --> professionnel (… pour l’enseignement professionnel…)
P. 34 : bélitres --> bélîtres (… Ah ! les marauds ! les faquins ! les bélîtres !…)
P. 66 : le --> la (… l’éducation publique, la meilleure de toutes…)
P. 77 : déchiffer --> déchiffrer (… ce qu’il en faut pour déchiffrer les Institutes…)
P. 94 : petillante --> pétillante (… la malice pétillante de mademoiselle Fix…)
P. 101 : et cœtera --> et cætera (… je vous fais grâce des et cætera…)
P. 127 : quoiqué --> quoique (… quoique la proportion dans laquelle…)
P. 129 : ecouvrer --> recouvrer (… est de recouvrer la santé…)
P. 144 : veûle --> veule (… assez poltron, assez veule…)
P. 146 : absurbe --> absurde (… il est absurde de confier…)
P. 161 : armée --> armé (… Le maître, armé d’une longue baguette…)
P. 179 : saint père --> saint-père (… contre le gouvernement du saint-père…)
P. 233 : M. Dolfus --> M. Dollfus (… est un homme de l’étoffe de M. Dollfus…)
P. 257 : trés-respectueux --> très-respectueux (… à votre très-dévoué et très-respectueux…)
P. 273 : chef d’œuvre --> chef-d’œuvre (… massacrent un chef-d’œuvre…)
P. 279 : venge --> vengent (… afin que votre sanction et le grand jour du musée me vengent…)
P. 292 : millons --> millions (… Budget de 102 millions…)
P. 329 : ntolérables --> intolérables (… des démangeaisons intolérables…)
P. 360 : snpprimés --> supprimés (… tous les conseils municipaux seraient supprimés…)
P. 363 : le --> la (… avec toute la population…)
P. 376 : générale --> générales (… les assemblées générales de l’Europe…)
P. 393 : chére --> chère (… ma chère cousine…)
La capitalisation des noms propres a été harmonisée (la Providence, la Chambre, les Chambres, le Conseil d’État, la Constitution, le Code (civil), la Manufacture des tabacs, le Catéchisme poissard, l’École des Beaux-Arts).
L’accentuation des lettres capitales a été harmonisée (APÔTRES, DÎNER, l’Église, AOÛT).
VARIANTES ORTHOGRAPHIQUES INCHANGÉES
Quévilly et Quevilly.
P. 228 : die (… quoi qu’on die.) est un archaïsme de dise.
Antidémocratique et anti-démocratique.