«Chaise n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait ainsi ce que nous nommons aujourd’hui chaire; on disait: une chaise de prédicateur, de régent. Vaugelas préférait en ce sens le mot chaise, mais il n’excluait pas le mot chaire. Ce dernier ne se dit plus que des siéges ordinaires.»
La note de M. Auger est fort juste; mais il y faut ajouter quelques développements, car ce point touche à l’une des circonstances les plus singulières de l’ancienne langue; c’est l’habitude de grasseyer et de zézayer. Jacques Dubois (Sylvius) et Charles Bouille en font le caractère du parler parisien au XVIe siècle; mais je suis persuadé que la chose est beaucoup plus ancienne et plus générale, au moins en ce qui touche le grasseyement. En effet, les preuves de l’r supprimée, ou transformée en l, se rencontrent partout dans les manuscrits du moyen âge. L’amure pour l’armure, dans la chanson de Roland; quatier, mabre, paller, bone, pour quartier, marbre, parler, borne, dans le Roman de la Rose; asi pour arsi (brûlé), dans les Rois; coupe pour coulpe, dans le Roman du châtelain de Coucy; mellan, huller, supellatif, etc., etc., dans des auteurs de toutes provinces et des plus anciennes époques.
«Item, un estuy à corporaulx, tout ouvré de pelles.»
«Les entrechamps de grosses pelles fines.»
(Voyez Du Cange, au mot Chaste.)
Bouille et Dubois se trompent donc en prenant un abus contemporain pour un abus moderne. C’est une erreur, du reste, assez commune.
Cette précaution prise, voici leur témoignage:
«Je ne veux point oublier ici un autre vice de la prononciation parisienne: c’est la confusion des lettres R et S. Les exemples en sont innombrables, tant en latin qu’en vulgaire. Ils disent Jeru Masia, pour Jesu Maria; misesese, pour miserere; cosona, pour corona. Ma mèse, mon frèse, pour mère, frère; et au rebours, courin, pour cousin; de l’oreille, pour de l’oseille. Et ils ne se contentent pas de pécher de la sorte en parlant, mais c’est qu’ils écrivent comme ils prononcent; et les doctes même ont toutes les peines du monde à se préserver de cette mauvaise habitude, dont les enseignes des rues de Paris rendent témoignage à tous les passants, car on y lit: Au gril cousonné; à l’estelle (l’étoile) cousonnée, au bœuf cousonné.» (De vitiis vulg. ling., p. 36.)
J. Dubois est aussi explicite; il ajoute seulement cette remarque, que les Latins pratiquaient la même confusion, disant indifféremment: Fusius, Valesius, ou Furius, Valerius; arbos, labos, ou arbor, labor; comme les Grecs, θαῤῥέιν et θαρσέιν. (Isagoge in ling. gall., p. 52.)
De cathedram, la première forme française a été chayère ou kayère, d’où par resserrement chaire. Les Picards d’aujourd’hui disent encore une kayelle.
Et chaire, par le zézayement, est devenu chaise, comme hure était devenu huse.
«En la mesme feuille ont mis aussi la figure de la divine infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous regardants huze à huze l’un l’autre[42].»
Nous avons repris la forme hure, mais nous avons gardé la forme chaise, créée par un abus, tout en retenant aussi la forme primitive et légitime chaire; mais comme il est convenu qu’il ne peut y avoir dans une langue deux mots synonymes, on s’est empressé d’attacher à chacune de ces formes une nuance de valeur différente.
Combien de mots subsistent honorablement au cœur de notre langue, qui ne sont, comme le mot chaise, que des parvenus sans titres? Par exemple, fauxbourg, chambellan, qui devraient être forsbourg, chamberlan; et bien d’autres!
(Voyez SUS.)
CHALEUR DE, empressement à:
—CHALEUR POUR QUELQUE CHOSE:
La chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel.
CHAMAILLER et SE CHAMAILLER:
Sur les verbes réfléchis qui prennent ou laissent le pronom, Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.
CHAMP, par métaphore pour occasion:
Le ressentiment fournit l’occasion de pousser les choses assez loin; l’idée est claire, mais la métaphore est incohérente: une aigreur ne peut être un champ.
—ALLER AUX CHAMPS, aller à la campagne:
Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.
CHAMPIONNES, féminin de champion:
CHANGE; DONNER POUR CHANGE A, c’est-à-dire, en échange de:
CHANGÉ DE:
Vous me voyez bien changé de ce que j’étois ce matin.
Quantum mutatus ab illo.
—CHANGER DE NOTE:
Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé!
Changer de langage, changer de ton. La Fontaine a dit changer de note pour changer de tactique:
—CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:
CHANSONS, REPAÎTRE QUELQU’UN DE CHANSONS:
CHANTER DES PROPOS:
—CHANTER MERVEILLE, promettre monts et merveilles:
CHARGER; CHARGER UN COURROUX, y donner de nouveaux motifs:
—CHARGER, métaphoriquement, en bonne part:
La figure en ce sens ne paraît pas heureuse. On dit cependant le poids d’un grand nom; et Regnard a dit aussi, ironiquement, il est vrai:
—CHARGER LE DOS à quelqu’un, le battre:
—CHARGER QUELQU’UN, courir sur lui pour le battre:
—CHARGER SUR QUELQU’UN:
Molière s’en est servi pareillement au sens figuré:
CHARITÉS, par antiphrase, imputations médisantes ou calomnieuses; PRÊTER DES CHARITÉS A QUELQU’UN:
Une de ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant.
—CHARITÉ SOPHISTIQUÉE:
Ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
CHAT, ACHETER CHAT EN POCHE:
Vous êtes-vous mis en tête que Léonard de Pourceaugnac soit homme à acheter chat en poche....?
Acheter un chat dans la poche du marchand, acquérir un objet sans l’examiner.
«Elles (les filles qui se marient) acheptent chat en sac.»
CHATOUILLANT (adj. verbal), au sens figuré:
... Par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail.
—CHATOUILLER UNE AME:
Racine a dit dans le style noble chatouiller un cœur:
La Fontaine emploie chatouiller sans complément:
«Sa sœur se croyant déjà entre les bras de l’amour, chatouillée de ce témoignage de son mérite....»
CHAUDE, L’AVOIR CHAUDE, avec l’ellipse du mot alerte ou alarme:
CHAUSSÉ D’UNE OPINION (ÊTRE):
CHER, précieux:
Ce n’est pas à dire un cœur si chéri, mais de si haut prix.
Comme on chérit ce qui est précieux, il est clair que, dans bien des cas, les deux nuances se confondent; mais il en est d’autres aussi où elles sont bien distinctes. Par exemple: des régals peu chers, un cœur aussi cher que le vôtre. Cher ici ne signifie que précieux; car Henriette ne chérit pas le cœur de Trissotin, non plus que Phèdre ne chérit la tête de Thésée.
Tenir cher, dans la vieille langue, apprécier, estimer à haut prix. Les gens de Nevers, quand leur duc Gérard les a quittés, ne tiendront plus rien cher, ni le son de la musique, ni le ramage des oiseaux:
L’italien emploie de même caro: questo m’è caro! quanto m’è caro!
CHERCHER DE (un infinitif), chercher à:
Vous ne trouverez pas étrange que nous cherchions d’en prendre vengeance.
Molière, conformément au génie de la vieille langue, évite l’hiatus avec un soin extrême; c’est pourquoi il remplace souvent à par de: commencer de pour commencer à; chercher de, obliger de, etc.... A en prendre révolterait l’oreille.
(Voyez DE, remplaçant à entre deux verbes.)
CHÈRE, FAIRE BONNE CHÈRE, dans le sens d’un traiteur qui fait une bonne cuisine, chez qui l’on fait bonne chère:
Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère?
Chère est l’italien ciera, visage. Il s’est pris par extension pour une nourriture abondante et recherchée, parce qu’une telle nourriture procure un bon visage. C’est dans ce sens que le traiteur de Limoges faisait une bonne chère à ses habitués; mais il est important de retenir l’étymologie du mot chère, pour comprendre l’ancienne acception figurée qui se trouve dans la Fontaine: faire bonne chère à quelqu’un, lui faire bon accueil, bonne mine. Chère d’homme fait vertu, dit un vieux proverbe; c’est face d’homme.
CHEVILLES:
Pour devoir en distraire, signifie probablement pour avoir dû vous détourner d’une telle action. Il serait difficile d’être plus obscur. Ce passage, et bien d’autres, font voir que Molière suivait en versifiant la méthode de Boileau, de commencer par le second vers, et d’y renfermer toute l’énergie de la pensée dans les termes les plus propres. Le premier se faisait ensuite du mieux qu’on pouvait, ajusté sur le second. Molière a dû, comme Virgile, laisser souvent des hémistiches vides, qu’il remplissait à la hâte au dernier moment.
Le second vers, ferme, compacte, énergique, était certainement fait avant le premier. Voyant comme on vous nomme n’est que la paraphrase affaiblie et peu claire du mot être un homme.
Voilà la pensée complète, comme elle s’est présentée à Molière. Mais il a fallu remplir l’hémistiche:
Plus loin:
Quelle petite phrase incidente remplira le premier hémistiche en faits comme en propos?
CHEVIR DE....:
M. Dimanche.—Nous ne saurions en chevir.
La racine de ce vieux mot est chef, que l’on prononçait ché, comme clef se prononce encore clé[43]; ainsi chevir de..., c’est être chef ou maître de....
La même racine est celle du vieux mot chevestre, licou, capistrum; d’où il nous reste enchevêtré, qui a le chef pris.
CHÈVRE; PRENDRE LA CHÈVRE, pour s’alarmer; se fâcher:
Nicole. Notre accueil de ce matin l’a fait prendre la chèvre.
On dit, par une figure analogue, prendre la mouche.
(Voyez MOUCHE.)
CHOISIR DE... (un infinitif):
Choisis d’épouser, dans quatre jours, ou monsieur ou un couvent.
CHOIX (LE) DE..., le choix entre:
Le choix entre elle et nous.
CHOQUER, v. act., avec un nom de chose, contrarier, contredire:
Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis.
CHOSE ÉTRANGE DE (un infinitif):
De est pour que de: Chose étrange que de voir.....
CHRÉTIEN, PARLER CHRÉTIEN:
Il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.
Parler chrétien, c’est parler le chrétien, comme parler turc, parler français, c’est parler le français, le turc. Parler chrétiennement, c’est tout autre chose: on peut parler chrétien, c’est-à-dire la langue des chrétiens; sans parler chrétiennement, en chrétien, avec des sentiments chrétiens.
CHROMATIQUE, substantif féminin:
Il y a de la chromatique là-dedans.
Il paraît très-raisonnable de dire la chromatique, comme on dit la rhétorique au féminin. On disait autrefois la mathématique, et les Italiens le disent encore: la matematica. Ce sont autant d’adjectifs devant lesquels on sous-entend, comme en grec, d’où ils sont tirés, le mot science, τέχνη.
CLARTÉ, flambeau:
—RECEVOIR LA CLARTÉ, naître:
—CLARTÉS, renseignements, éclaircissements:
—CLARTÉS, lumières, au sens moral:
CŒUR BON, AVOIR LE CŒUR BON. Voy. BON.
COIFFER (SE) LE CERVEAU, s’enivrer:
—COIFFER (SE) DE, au sens figuré, s’entêter de:
COIN, TENIR SON COIN PARMI....:
COLLET-MONTÉ, antique, suranné comme la mode des collets montés:
Molière souligne cette façon de parler, pour en faire sentir l’affectation ridicule.
COLORÉ, EXCUSES COLORÉES:
(Voyez COULEUR, métaphoriquement.)
COMBLÉ; UN CARROSSE COMBLÉ DE LAQUAIS:
COMÉDIE, dans le sens général de représentation dramatique:
Le père Bouhours fait une remarque pour établir le sens général de ce mot, et qu’on doit dire aller à la comédie, les comédies de M. Corneille, les comédies de M. Racine; après quoi il introduit cette exception assez singulière: «Il n’y a qu’une occasion où l’on doit se servir du mot tragédie, c’est quand on parle des pièces de théâtre qui se représentent dans les colléges. Ce seroit mal dit: J’ai esté à la comédie du collége de Clermont; il faut dire à la tragédie.»
Le collége de Clermont était dirigé par les jésuites; c’est probablement l’unique motif de l’exception du père Bouhours, jésuite.
COMME, lié à un adjectif, en qualité de; COMME CURIEUX:
... Ce gentilhomme françois qui, comme curieux d’obliger les honnêtes gens, a bien voulu, etc...
Latinisme: Utpote curiosus.
—COMME SAGE:
Comme un homme sage, en homme sage que je suis.
—COMME, pour comment:
Les auteurs de traités des synonymes, s’engageant à découvrir partout des différences ou des nuances de valeur, n’ont pas manqué d’en signaler entre comme et comment: «L’un est objectif ou relatif à l’effet; l’autre est subjectif ou relatif à l’action.... Dans les Provinciales, Pascal, ayant rapporté en propres termes certaines opinions de Jansénius, ajoute: «Voilà comme il parle sur tous ces chefs,» c’est-à-dire, voilà de quelle sorte sont ses paroles. Et, quelques lignes plus loin, il écrit: «Voilà comment agissent ceux qui n’en veulent qu’aux erreurs.» Comment et non pas comme, parce qu’il s’agit ici d’un fait, et non d’une chose[44].» Je ne comprends rien, je l’avoue, à cette distinction subtile. Ce qui paraît beaucoup plus clair, c’est que ni Molière, ni Pascal, ne mettaient aucune différence entre comme et comment[45]. Sans davantage m’arrêter à discuter la théorie de M. Lafaye, je vais rapporter les exemples de Molière, laissant à d’autres le soin d’y reconnaître le subjectif ou l’objectif:
Je ne comprends point comme, après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre?
Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père; il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait.
Je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi.
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.
J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode.
Voilà un de mes étonnements, comme il est possible qu’il y ait des fourbes comme cela dans le monde.
Qu’importe comme ils parlent, pourvu qu’ils me disent ce que je veux savoir?
Là, voyons un peu comme vous ferez.
Jamais il n’a été en ma puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités de la fortune du moindre des hommes.
—ÊTRE EN PEINE COMME IL FAUT FAIRE, en peine de savoir comment il faut faire:
On n’est pas en peine sans doute comme il faut faire pour vous louer.
(Voyez COMMENT.)
—COMME, combien:
Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre!
—COMME.... ET QUE...:
Comme vous êtes un fort galant homme, et que vous savez comme il faut vivre.....
Prince, comme jusqu’ici nous avons fait paroître une conformité de sentiments, et que le ciel a semblé mettre en nous, etc.