Cet arrêt suprême,
Qui décide du sort de mon amour extrême,
Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser
Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)

Pour ne pas s’offenser, c’est-à-dire pour qu’ON ne s’offense pas. Le sujet de la phrase est l’arrêt; ce n’est point l’arrêt qui s’offensera, c’est Sganarelle.

Il semble que, quand le sens est aussi évident, on peut dans un dialogue familier, et pour l’amour de la concision, tolérer ces inexactitudes, et laisser dormir la rigueur de certaines lois grammaticales.

D. PÈDRE. Et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.

ISIDORE. Il est vrai. La musique en étoit admirable!

(Sicilien. 7.)

En se rapporte à l’idée de concert, sérénade, éveillée par la phrase précédente, où pourtant ce mot ne se trouve pas, ni aucun semblable.

Ah! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me le voyiez danser.

(B. gent. II. 1.)

Que vous me voyiez danser le menuet.

Racine a dit, par un tour semblable:

«Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge;
«Vous souvenant, mon fils, que, caché sons ce lin,
«Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.»
(Athalie. IV. 4.)

(Voyez, p. 147, EN par syllepse.)

SYMÉTRIE DES TEMPS. (Voyez aux mots CONDITIONNELS, SUBJONCTIF, et FUTURS.)

T EUPHONIQUE:

Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà?
(Tart. I. 1.)

Nos anciens eussent écrit voilat il pas, ou bien voila il pas, laissant à l’usage le soin d’indiquer la consonne euphonique.

La seconde manière était celle du XVIe siècle; mais Théodore de Bèze nous avertit de prononcer un t intercalaire:—«Cette lettre offre une particularité curieuse, c’est qu’on la prononce là où elle n’est pas écrite. Vous voyez écrit parle il, et vous prononcez, en intercalant le t, parle til. On écrira va il, ira il, parlera il, et l’on prononcera va til, ira til, parlera til

(De fr. ling. rect. pron. p. 36.)
Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
Que vous importe-t-il qu’on y puisse prétendre?
(Fem. sav. I. 1.)
Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse.
(Ibid. III. 5.)

TABLER, tenir table:

Et, pleins de joie, allez tabler jusqu’à demain.
(Amph. III. 6.)

TACHER A (un infinitif), tâcher de:

La mémoire du père, à bon droit respectée,
Joint au grand intérêt que je prends à la sœur,
Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
(Éc. des mar. III. 4.)
Tâchons à modérer notre ressentiment.
(Éc. des fem. II. 2.)
Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.
(Mis. IV. 2.)
Il suffit qu’il se rende plus sage,
Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
(Tart. III. 4.)
Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir.
(Ibid. III. 7.)

TAIRE (SE) DE QUELQUE CHOSE:

C’est bien la moindre chose que je vous doive..., que de me taire devant vous d’une personne que vous connoissez.

(D. Juan. III. 4.)

C’est avoir bien de la langue, que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires.

(Scapin. III. 4.)
«Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui.»
(La Font. Le Geai paré des plumes du Paon.)

«Dame, si vous faictes nulle mention de celle avenue, vous serez deshonorée. Taisez-vous-en, et je m’en tairai aussi pour vostre honneur.»

(Froissart. Chron. III. ch. 49.)

(Voyez DE répondant au latin de, touchant; et MENTIR.)

TANT devant un adjectif, pour si, tellement:

Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante.

(Méd. m. lui. II. 6.)

Elle n’est point tant sotte, ma foi, et je la trouve assez passable.

(Scapin. I. 3.)

TANT DE (un substantif), QUE DE (un infinitif):

Qui donc est le coquin qui prend tant de licence
Que de chanter et m’étourdir ainsi?
(Amph. I. 2.)

TARARE!

GEORGE DANDIN. Je te donnerai....

LUBIN. Tarare!...

(G. D. II. 7.)

L’emploi de ce mot paraît remonter très-haut dans les origines de notre langue. Tarare serait une tradition de taratara, parole dépourvue de sens, espèce d’onomatopée pour exprimer le son émis d’une bouche qui ne peut articuler. «La peste lui avait ôté la parole; au lieu de parler il sifflait, et, voulant crier, ne faisait entendre que taratara» (ou tarare).

(Vie de St. Augustin. Du Cange, in Taratara.)

TARTUFIER:

Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
(Tart. II. 3.)

Ce verbe, de la création de Molière, n’a point passé dans la langue commune, comme tartufe et tartuferie.

Molière a composé de même désosier et désamphitryonner.

TATÉ, tâtonné, cherché; DES TRAITS NON TATÉS:

Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide,
Et dont, comme un éclair, la justesse rapide
Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés,
De ses expressions les touchantes beautés.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)

EN TATER, mis absolument, avec un sens elliptique, mais sans relation grammaticale:

Voilà ce que c’est d’avoir causé. Vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.

(G. D. II. 7.)

TAXER DE (un infinitif), comme accuser de:

Je m’offre à vous y servir, puisqu’il m’en a déjà taxée.

(G. D. I. 7.)

TEMPÉRAMENT, dans le sens du latin temperare, modérer, ménager, régler:

Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
(Tart. V. 1.)

Dans la vieille langue, on disait tremper une harpe; c’était, avec l’r transposée, temprer, tempérer cette harpe, l’accorder, temperare. Dans Ovide: «Temperare citharam nervis.» On accorde les pianos par tempérament, c’est-à-dire, en tempérant les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent s’accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s’y confond avec le dièze.

Tempérament, dans le vers de Molière, exprime la même idée.

TEMPLE.

On n’osait pas, au XVIIe siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot église: c’eût été regardé comme une profanation. On se servait du mot païen:

Et vous promets ma foi ...—Quoi?—Que vous n’êtes pas
Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
(Dép. am. I. 2.)
«Soit; mais il est saison que nous allions au temple
(Corneille. Le Menteur.)

TEMPS; LE BON TEMPS; ironiquement, l’âge d’or:

Pour une jeune déesse,
Vous êtes bien du bon temps!
(Amph. prol.)

Dit Mercure à la Nuit.

UN TEMPS, adverbe; quelque temps:

Je souffrirai un temps, mais j’en viendrai à bout.

(B. gent. III. 10.)

TENDRE, verbe neutre; TENDRE A, tendere ad, se diriger vers...:

Où tend Mascarille à cette heure?
(Dép. am. I. 4.)

Molière emploie ici au sens propre une expression qui se dit tous les jours au sens figuré: Où tend cette conduite? où tend ce discours? Si on le dit bien au figuré, à plus forte raison est-il permis de le dire au propre, puisque l’image suppose toujours la réalité, et le sens étendu le sens restreint.

TENDRE, adjectif; substantivement, LE TENDRE DE L’AME:

C’est me faire une plaie au plus tendre de l’âme.
(L’Ét. III. 4.)

TENDRE A (un substantif):

Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette
Friande de l’intrigue, et tendre à la fleurette.
(Éc. des mar. II. 9.)
Vous êtes donc bien tendre à la tentation?
(Tart. III. 2.)

TENIR; EN TENIR, être pris, être attrapé:

Quoi, peste? le baiser!
Ah! j’en tiens!
(Sgan. 6.)
Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus,
Et je n’en voudrois pas tenir cent bons écus.
(Éc. des mar. III. 2.)

Il en tient signifie il est attrapé. Je ne voudrais pas en tenir cent écus, c’est-à-dire, je ne voudrais pas, au lieu de cette aventure, tenir cent écus; je ne la donnerais pas pour cent écus. En joue ici le même rôle que dans cette locution: Combien en voulez-vous?—Je n’en voudrais pas tenir ou recevoir cent écus. Dans l’une et l’autre formule, en marque l’échange.

Sganarelle, plus loin, exprime la même idée en d’autres termes:

Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien!
Et je ne voudrois pas, pour vingt bonnes pistoles,
Que vous n’eussiez ce fruit de vos maximes folles.
(Éc. des mar. III. 6.)

SGANARELLE. Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles! Hé bien, monsieur?

(D. Juan. III. 6.)

Hé bien, monsieur, votre incrédulité est-elle assez confondue? Je ne voudrais pas, pour dix pistoles, que la statue n’eût baissé la tête.

TENIR, retenir:

Je ne sais qui me tient, infâme,
Que je ne t’arrache les yeux!
(Amph. II. 3.)

TENIR, verbe actif, estimer, juger:

On la tenoit morte il y avoit déjà six heures.

(Méd. m. lui. I. 5.)

On la tenait pour morte.

Fort bien.—Et je vous tiens mon véritable père.
(Éc. des fem. V. 6.)
Je le tiendrois fort misérable,
S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable.
(Amph. prol.)

Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous.

(G. D. II. 3.)

«Je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout.»

(Pascal. Pensées. p. 300.)

«On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes (Homère et Ésope), mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses

(La Font. Vie d’Ésope.)

TENIR A (un substantif), même sens:

Il n’y a personne sans doute qui ne tint à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage.

(Sicilien. 12.)

«Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison.»

(La Font. Vie d’Ésope.)

Molière a dit, par la même tournure, être à mépris:

Et toi, pour te montrer que tu m’es à mépris,
Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris.
(Dép. am. IV. 4.)

TENIR (SE) A QUELQUE CHOSE, pour s’en tenir:

Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,
Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes.
(Fem. sav. I. 4.)

TENIR AU CUL ET AUX CHAUSSES, c’est empoigner solidement; métaphore triviale que Molière met dans la bouche de maître Jacques:

On n’est pas plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.

(L’Av. III. 5.)

TENIR DES CHARGES, les occuper:

Je suis né de parents sans doute qui ont tenu des charges honorables.

(B. gent. III. 12.)

TENIR DES PAROLES, comme tenir un discours, un propos:

Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles!
(Fâcheux. I. 8.)

Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix.

(D. Juan. V. 5.)

TENIR LA CAMPAGNE:

Nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui..., etc.

(D. Juan. III. 4.)
«Lui (Napoléon), bravant tous les dangers,
«Semblait tenir seul la campagne
(Béranger.)

TENIR SA FOI, comme on dit tenir sa parole:

Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?
(Tart. I. 6.)

TENIR SON QUANT-A-MOI:

Elle m’a répondu, tenant son quant-à-moi:
Va, va, je fais état de lui comme de toi.
(Dép. am. IV. 2.)

«Quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais la froide et l’indifférente, elle me recherche; si elle se tient sur son quant-à-moi, je vas au-devant.»

(La Fontaine. Psyché. II.)

«Dans les phrases à la troisième personne, comme celle-ci, on dit aussi, et avec plus de raison peut-être, quant-à-soi: il a tenu son quant-à-soi

M. Auger.

Du moment que ce groupe de mots ne forme plus qu’un substantif composé, les éléments doivent en être fixes et invariables. Il semble qu’on doit adopter quant-à-moi, comme ont fait Molière et la Fontaine; car on ne pourrait pas dire: je garde mon quant-à-soi, tandis qu’on dira bien: il garde son quant-à-moi.

A propos de cette locution quant à moi, signifiant quant à ce qui me regarde, Ménage déclare qu’elle n’est plus du bel usage. «M. de Vaugelas, dit-il, permet quant à nous, quant à vous, et condamne seulement quant à moi. Je suis plus sévère: toutes ces façons de parler ont vieilli, et ne sont plus du bel usage.»

Rien n’est plus propre que cette observation de Ménage à faire voir combien, dans les études grammaticales de ce temps-là, le caprice tenait lieu de raison. En effet, quelle raison pouvait avoir Vaugelas de permettre quant à nous et d’interdire quant à moi? Où prenait-il le prétexte de cette distinction? Il fallait qu’il fût bien sûr de l’autorité de son nom pour oser rendre de semblables arrêts! Au reste, la docilité du public se chargeait de justifier la tyrannie de Vaugelas. Ménage du moins était plus conséquent, qui supprimait tout.

TENIR UN EMPIRE, le posséder, en être investi:

Cet empire que tient la raison sur nos sens
Ne ferme point notre âme aux douceurs des encens.
(Fem. sav. III. 5.)

TERMES; EN ÊTRE AUX TERMES DE:

La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret.

(D. Juan. III. 4.)

TIRÉ, forcé:

Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
(Tart. IV. 1.)

Par abréviation, pour tiré par les cheveux.

«Il y a (dans l’Ancien Testament) des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées par les cheveux

(Pascal. Pensées. p. 177.)

Port-Royal, par révérence du beau langage, a substitué: peu naturelles.

TIRER, attirer:

Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces
Qui pour tirer les cœurs ont d’incroyables forces.
(L’Ét. III. 2.)

TIRER, prendre son chemin; métaphore prise du cheval, qui tire à droite ou à gauche:

Tirez de cette part; et vous, tirez de l’autre.
(Tart. II. 4.)

TIRER SA POUDRE AUX MOINEAUX, perdre sa peine:

Croyez-moi, c’est tirer votre poudre aux moineaux.
(Éc. des mar. II. 9.)

TIRER SES CHAUSSES, s’enfuir:

Donnez-moi vitement quelques coups de bâton,
Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.
(Dép. am. I. 4.)
MORON.
Il m’a fallu tirer mes chausses au plus vite.
(Pr. d’Él. V. 1.)

La Fontaine dit, d’une manière moins triviale, tirer ses grègues:

«Le galant aussitôt
«Tire ses grègues, gagne au haut,
«Mal content de son stratagème.»
(Le Coq et le Renard.)

Les grègues étaient une espèce particulière de chausses à la mode grecque. Le moyen âge écrivait et prononçait segretaire; nous prononçons segond tout en écrivant second, par égard pour l’étymologie secundus; nous écrivons et prononçons cigogne, qui vient de ciconia; et nous articulons aussi durement que possible le féminin de grec, grecque. Ce sont les effets du temps et du progrès.

TIRER UNE AFFAIRE DE LA BOUCHE DE QUELQU’UN:

Je pense qu’il vaut mieux que de sa propre bouche
Je tire avec douceur l’affaire qui me touche.
(Éc. des fem. II. 2.)

Je tire le détail de l’affaire. La pensée va toujours à l’économie des paroles, surtout la pensée d’un homme agité par la passion, comme est Arnolphe.

TOMBER DANS L’EXEMPLE, en venir aux exemples:

Et, pour tomber dans l’exemple, il y avoit l’autre jour des femmes....

(Critique de l’Éc. des fem. 3.)

TOMBER DANS UNE MALADIE:

Monsieur, j’ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.

(Méd. m. lui. II. 3.)

TON, métaphoriquement, joint à frapper, pris au propre:

Il frappe un ton plus fort!
(Amph. I. 2.)

Comme on dirait: il chante un ton plus haut.

TORRENT EFFRÉNÉ:

C’est battre l’eau, de prétendre arrêter
Ce torrent effréné, qui de tes artifices
Renverse en un moment les plus beaux édifices.
(L’Ét. III. 1.)

Peut-on dire un torrent effréné? Le frein se met à la bouche; un torrent peut-il recevoir un frein? Racine a bien dit:

«Celui qui met un frein à la fureur des flots...;»

mais il y a le mot fureur qui sauve l’excès de la métaphore en la préparant, puisque la fureur est le propre des êtres animés.

TOUCHANT A..., important pour...:

Et cet arrêt suprême,
Qui décide du sort de mon amour extrême,
Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser
Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(Éc. des mar. II. 14.)

TOUCHER, métaphoriquement, parlant des ouvrages d’esprit:

La tragédie sans doute est quelque chose de beau quand elle est bien touchée.

(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)

TOUCHER DE RIEN (NE):

Se dépouiller..... entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.

(Am. méd. I. 5.)

TOUR DE BABYLONE. (Voyez BABYLONE.)

TOURNER, pour se tourner:

Aussi mon cœur d’ores en avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.

(Mal. im. II. 6.)

TOURNER LA JUSTICE:

Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,
Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)

«L’expression tourne la justice n’est pas juste. On tourne la roue de fortune, on tourne une chose, un esprit même, à un sens; mais tourner la justice ne peut signifier séduire, corrompre la justice

(Voltaire.)

Cette remarque paraît sévère. Pourquoi ne dirait-on pas tourner pour retourner, détourner? Tourner le visage, tourner la tête, tourner le dos, c’est retourner ou détourner le dos, la tête, le visage. De même tourner la justice, c’est la détourner de son cours naturel.

TOURNER UNE AME:

Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme.
(Éc. des fem. III. 3.)

TOUT, invariable devant un adjectif:

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
Que cette passion peut n’être point coupable.
(Tart. III. 3.)
Et, traitant de mépris les sens et la matière,
A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)

«Je crains que cette censure... ne donne, à ceux qui en sauront l’histoire, une impression tout opposée à la conclusion.»

(Pascal. 1re Prov.)

Tout signifie ici tout à fait. Il est donc adverbe. Molière cependant l’a fait quelquefois adjectif, s’ajustant en cela aux inconséquences de l’usage.

On remarquera que, dans tous ces exemples, l’adjectif uni à tout commence par une voyelle, en sorte que si l’on écrivait toute, il y aurait élision. Il a dépendu de l’imprimeur de supprimer l’e de toute, et ces textes ne sont pas des preuves irrécusables pour l’invariabilité; au lieu que pour le cas contraire ils ne peuvent avoir été falsifiés.

(Voyez TOUT, variable.)

TOUT, variable devant un adjectif:

La fourbe a de l’esprit, la sotte est toute bonne.
(Mis. III. 5.)
Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme,
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Ibid. III. 7.)

«Ils y en ont trouvé de toutes contraires

(Pascal. 1re Prov.)

Des propositions tout à fait contraires aux cinq attribuées à Jansénius.

«La Grèce, toute polie et toute sage qu’elle étoit...»

(Bossuet. Hist. univ.)

Il est manifeste que dans ces exemples tout représente tout à fait; il devrait donc être invariable comme l’adverbe dont il tient la place. Cependant il ne l’est pas, soit à cause de l’euphonie à qui tout cède, soit par un autre motif, ou peut-être par une pure inconséquence. Quoi qu’il en soit, les grammairiens, bien empêchés par l’usage, ont posé à cet égard une plaisante règle: Tout, disent-ils, mis pour tout à fait, est adverbe devant les adjectifs féminins commençant par une voyelle, et, au contraire, il devient adjectif devant les adjectifs commençant par une consonne.

C’est-à-dire, pour parler vrai, que dans le premier cas on profite de l’élision pour escamoter sur le papier l’e final de toute, par exemple, tout aimable, tout entière, tout opposée. Cela passe, parce que l’oreille n’a rien à y réclamer; mais réellement il y a toujours accord.

TOUT, invariable devant un nom de ville:

C’est moi qui suit Sosie, et tout Thèbes l’avoue.
(Amph. I. 2.)

Vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu.

(L’Av. V. 5.)
«Tout Smyrne ne parloit que d’elle.»
(La Bruyère.)

Les Italiens observent la même règle: tutto Napoli, tutto Siviglia:

«Tutto Siviglia
«Conosce Bartolo.»
(Le Nozze di Figaro.)

TOUT, TOUTE, adjectif, avec le sens de l’adverbe latin totidem:

Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
(Tart. I. 1.)
Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont du malin esprit toutes inventions.
(Ibid.)

TOUTE-BONTÉ, comme toute-puissance:

Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
Et de l’âme et du corps vous donne la santé!
(Tart. III. 3.)

TOUT CE QUE... SONT:

On m’a montré la pièce; et comme tout ce qu’il y a d’agréable sont effectivement des idées qui ont été prises de Molière.....

(Impromptu. 3.)

(Voyez CE QUE... SONT.)

TOUT DE BON, pour tout de bon, sérieusement:

Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.
(Fem. sav. V. 1.)

«Je ne le disois pas tout de bon, repartit le père; mais parlons plus sérieusement.»

(Pascal. 8e Prov.)

«Tout de bon, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule.»

(Id. 12e Prov.)

TOUT DOUX, adverbe, comme tout doucement:

Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant,
Et je m’en veux tout doux éclaircir avec elle.
(Amph. II. 3.)

TOUT D’UN TEMPS, en même temps:

Bonsoir; car tout d’un temps je vais me renfermer.
(Éc. des mar. III. 2.)

TOUT MAINTENANT, subitement, à l’instant même:

Il m’est dans la pensée
Venu tout maintenant une affaire pressée.