Ils auraient pu ajouter que la remarque s’applique à toute la pièce, et à beaucoup d’autres de Molière. En effet, la prose de Molière est souvent remplie de vers non rimés, au point qu’il est difficile de ne pas reconnaître là un parti pris, ou une nature pourvue d’un instinct du rhythme vraiment extraordinaire.
Et ce qui semble confirmer le premier soupçon, c’est la différence qui se montre d’une pièce à une autre. Par exemple, le Festin de Pierre, qui est de la plus belle prose de Molière, et qui par l’élévation des pensées, en plusieurs parties, semblait appeler la versification, le Festin de Pierre n’en présente que des traces fort rares, qui ne valent pas qu’on en tienne compte.
Il en est de même de la Critique de l’École des femmes: on sent que Molière s’y est surveillé. Au contraire, L’Avare est presque tout en vers libres, comme Amphitryon. L’auteur n’a pas eu le temps d’y attacher les rimes, mais la mesure y est déjà[80].
Il n’y a qu’à ouvrir au hasard:
Transportons-nous ailleurs:
C’est à peine si, de loin en loin, un mot vient déranger le rhythme.
Est-il possible, est-il vraisemblable que le hasard produise de pareils résultats? Qui pourra le croire, s’il manque de goût, ne manquera pas de foi.
Je me borne à ces trois échantillons. La lecture de la pièce entière, à ce point de vue, convaincra, je pense, les plus incrédules.
Les farces de Molière, comme Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin, la Comtesse d’Escarbagnas, même le Bourgeois gentilhomme, semblent écrites dans un autre système, et, comme destinées à rester en prose, ne renferment presque point de vers. Mais il s’en rencontre beaucoup dans George Dandin; ce qui porterait à croire que, dans la pensée de Molière, la forme sous laquelle cette pièce est parvenue n’était point sa forme définitive.
La leçon donnée dans George Dandin valait la peine d’être présentée en vers, autant que celle qui résulte de l’École des femmes et de l’École des maris. Celle-ci eût été l’École des bourgeois.
Dirigé dans ce sens, un examen attentif et délicat du style de Molière conduirait peut-être à des inductions intéressantes sur la manière de travailler de ce grand génie, et sur les intentions que la mort ne lui a point permis de réaliser.
Vaugelas le premier s’est avisé de signaler, comme un grand défaut, les vers que le hasard seul, et non l’intention de l’écrivain, a répandus dans la prose. La pratique de presque tous nos grands auteurs condamne l’opinion de Vaugelas. Les orateurs grecs et les Latins rencontraient souvent des ïambes tout faits sans les chercher. Il y a des alexandrins dans la prose de Cicéron, dans Tacite et dans Tite-Live. Il s’est glissé des vers dans la traduction des Psaumes de David et jusque dans les formules du droit romain[82]. Et Ménage remarque assez plaisamment que Vaugelas s’est pris lui-même dans sa propre sentence, en écrivant, du mot sériosité:
Il est certain que l’affectation d’écrire en vers blancs, telle qu’on la voit dans les Incas, par exemple, serait une chose insupportable. En cela, comme en tout, c’est le goût qui décide et marque la limite.
VERSER LA RÉCOMPENSE D’UNE ACTION:
Un cœur qui verse la récompense d’une bonne action ne paraît pas d’un style digne de Molière.
(Voyez l’examen de tout ce passage à l’article IL, p. 210.)
—VERSER L’HONNEUR D’UN EMPLOI:
Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez mieux verser l’honneur d’un tel emploi.
L’usage qui permet de déverser l’outrage, l’ignominie sur quelqu’un; de verser sur lui des faveurs, ne permet pas de verser un honneur ni des honneurs.
VERTU, efficacité:
Le théâtre a une grande vertu pour la correction.
—VERTU, dans le sens plus large du virtù italien: le mérite, la bravoure:
VÊTIR UNE FIGURE:
VIDER, verbe neutre, dans le sens de sortir; VIDER D’UN LIEU:
Montaigne l’emploie activement, dans la réponse des sauvages américains aux Espagnols:
«Ainsi, qu’ils se despeschassent promptement de vuider leur terre.»
—VIDER, v. actif, figurément, au sens de purgare:
Videz tous vos différends.
On disait vider un procès, vider une cause, vider toutes les difficultés, vider ses intérêts.
VIN A FAIRE FÊTE, digne d’être bu dans une fête:
VISAGE, au figuré, en parlant des actions:
Cet amas d’actions indignes, dont on a peine, devant le monde, d’adoucir le mauvais visage.
Le visage d’une action est une métaphore qui ne saurait être admise aujourd’hui, mais qui paraît l’avoir été autrefois; car Montaigne a dit le visage d’une entreprise. C’est en parlant du dessein qu’il a formé d’écrire ses Essais:
«Si l’estrangeté ne me saulve et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de cette sotte entreprinse; mais elle est si fantastique, et a un visage si esloingné de l’usage commun, que cela luy pourra donner passage.»
Cela montre qu’il faut être très-circonspect à condamner Molière, lors même qu’il paraît le plus clairement avoir tort. Ce tort, tout réel, peut n’être pas le sien, mais celui de ses contemporains, ou de ses prédécesseurs les plus dignes de servir de modèles.
VISÉE; METTRE SA VISÉE A...:
(Voyez PRENDRE VISÉE.)
VISIÈRE; ROMPRE EN VISIÈRE:
VISIONS, idées folles, rêves:
—VISIONS CORNUES:
Des visions effrayantes ou simplement chimériques; mais, dans la bouche du pauvre Sganarelle, l’expression de visions cornues a une double portée.
—VISIONS DE NOBLESSE:
Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu’il est allé se mette en tête.
VOICI VENIR:
Voici est pour vois ici: vois ici venir Ascagne. On disait au pluriel veez-ci, voyez ici. L’union intime des deux racines a depuis fait perdre de vue le sens de la première; voici n’est plus qu’un adverbe invariable. Messieurs, voici le roi, si l’on se reporte au sens exact de ces mots, est absurde: il faudrait dire, Messieurs, vez-ci le roi: (voyez-le ici.)
Vécy est resté, chez les paysans et dans quelques provinces, comme une forme corrompue de voici, et aussi invariable.
VOILA QUE C’EST, pour ce que c’est:
—VOILA, NE VOILA PAS, pour ne voilà-t-il pas:
Voilà pas le coup de langue!
(Voyez IL supprimé après VOILA.)
VOIR A (un infinitif):
—VOIR DE (un infinitif), elliptiquement, voir, chercher le moyen de...:
—VOIR PARLER:
VOUDRIEZ, dissyllabe:
(Voyez SANGLIER.)
—VOUDRIEZ, en trois syllabes:
VOULOIR (SE) MAL, ou MAL DE MORT DE QUELQUE CHOSE:
VOUS, indéfini et général comme soi, en relation avec ON:
(Voyez NOUS.)
VOYENT, dissyllabe:
(Voyez PAYENT, PAYSAN, SANGLIER, VOUDRIEZ, etc.)
VRAI; DE VRAI, véritablement, comme de léger, légèrement:
VUE DE PAYS (A):
Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses.
Au premier coup d’œil jeté sur l’ensemble des choses.
—VUES DE LA LUMIÈRE, l’aspect, le jour, en parlant d’une peinture:
Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues favorables de la lumière que nous cherchons.
Y.
L’emploi de y, dans Molière, est fort étendu. C’est le terme corrélatif de à, lui, leur, qu’il s’agisse de choses ou de personnes.
Y représente également dans et avec.
Y se construit encore avec un verbe, et souvent représente elliptiquement l’idée exprimée par une phrase.
(Voyez OÙ.)
Y en relation avec un nom de personne ou de chose, pour à, lui, leur:
A Lucile.
Aux défauts.
Aux lueurs d’attachement.
Tout en lui devient, etc:
Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y promettre de la correspondance!
A l’amour du damoiseau. Nous dirions aujourd’hui: et lui promettre.
C’est la belle Julie, la véritable cause de mon retardement; et si je voulois y donner une excuse galante.....
—Y représentant avec:
—Y répondant à en, dans, à:
Je veux vous y servir, et vous épargner des soins inutiles.
Il faut toujours garder de grandes formalités, quoi qu’il puisse arriver.—Pour moi, j’y suis sévère en diable.
A garder de grandes formalités.
Comment, mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?—Oui, j’y suis, et jamais je n’eus tant sujet d’y être.
—Y corrélatif d’un verbe:
Concertée à me persécuter.
—Y, à cela, sur ce point:
CLITANDRE. Promettez-moi donc que je pourrai vous parler cette nuit.
ANGÉLIQUE. J’y ferai mes efforts.
Je ferai mes efforts à ce que vous puissiez me parler cette nuit.
A vous haïr.
A éclaircir cette aventure.
—Y rapporté au sens de toute une phrase:
Je suis blessée à ce que vous soyez dans cette opinion.
—Y redondant avec où:
C’est une chose où il y va de l’intérêt du prochain.
Molière n’a pas cru qu’on pût altérer cette forme, il y va, et mettre il va.
—Avec en:
—Y avec contredire:
—Avec marchander:
Si j’étois en sa place, je n’y marchanderois point.
—Avec s’en aller:
Laissez-moi faire, je m’y en vais moi-même.
(Voyez où, dont toutes les constructions correspondent dans Molière à celle de Y.)
—Y A, pour il y a:
Et quels avantages, madame, puisque madame y a?
—QU’IL Y A, surabondant:
Et pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris qu’il y a?
De certains maris comme il en existe au monde.
Cette locution était jadis du commun usage:
«Ainsy beaucoup de femmes qu’il y a se desbattent avec leurs maris quand ils leur veulent oster l’affeterie, la braveté, et la despense.»
YEUX; METTRE AUX YEUX, mettre devant les yeux, représenter, remontrer:
(Voyez METTRE AUX YEUX, p. 246.)
—DE NOUVEAUX YEUX, de nouveaux regards:
—YEUX DE L’AME, figurément:
Il m’est venu des scrupules, madame; et j’ai ouvert les yeux de l’âme sur ce que je faisois.