Moscou allait se briser, s'effriter entre ses doigts. Il ne tiendrait bientôt plus qu'un tison éteint, et sur ses cendres il ferait avancer son cheval.
Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientôt les flammes de tous côtés surgirent, disputant aux Français le sol sacré.
Rostopchine, par la suite, a repoussé l'honneur de cet acte d'héroïsme sauvage qui servit la Russie et perdit Napoléon.
Les preuves surabondent cependant pour démontrer que l'incendie fut non pas accidentel, ni mis par les Français, mais volontaire et exécuté comme une manœuvre stratégique: d'abord l'entassement des matières inflammables, pétards enfouis dans l'hôtel de Rostopchine; son explication de pièces d'artifice emmagasinées pour des fêtes prochaines n'est pas sérieuse. L'époque ne convenait guère aux réjouissances pyrotechniques. Son palais épargné presque seul dans la conflagration générale, ce qui fit que, par la suite, pour effacer cette exception accusatrice, il mit le feu de ses mains à sa maison de campagne; l'ordre d'évacuation signifié aux habitants; l'enlèvement des pompes à incendie, au nombre de cent treize,—une armée en retraite n'avait guère besoin de pompes et de pompiers; enfin l'incendie porté auparavant et par ordre, non seulement dans Smolensk, au moment de sa prise d'assaut, mais dans tous les villages que les Français occupaient, établissent surabondamment la sauvagerie et la gloire de Rostopchine. La Russie envahie se défendait, selon la tactique conseillée par Neipperg, d'Armsfeld et Rostopchine, par le feu en attendant le froid.
La comtesse Lydia Rostopchine, publiant les œuvres de son père, objet de son pieux respect, a expliqué le secret du problème contesté: «Mon père, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct à personne de mettre le feu à Moscou, mais il prit d'avance les mesures pour que cela arrivât.»
La distinction est subtile. L'œuvre n'en est pas moins constatée dans cette précaution si longtemps niée par Rostopchine. La comtesse Lydia ajoute que son frère accompagnait Rostopchine au moment où le gouverneur de Moscou sortit à cheval par la porte de Riazan, tandis que les cavaliers de Murat entraient à l'autre extrémité. Le gouverneur ôta son chapeau et, s'étant retourné, dit à son fils Serge:
—Salue Moscou pour la dernière fois, mon fils, dans une demi-heure elle sera en flammes!
Pourquoi Rostopchine a-t-il repoussé la gloire du patriote qui se résout, pour sauver son pays, à accomplir une action barbare et sublime? Pourquoi s'est-il lavé comme d'une souillure d'une réputation qui ne pouvait, même aux yeux des Français vaincus, que lui mériter admiration et respect? La comtesse Lydia a modifié cette dénégation: les Moscovites, dans les premiers temps, applaudirent à la destruction de leurs maisons, mais, rentrés dans leur capitale, ils commencèrent des plaintes contre l'auteur de ce désastre. Rostopchine, irrité, désillusionné, nia le fait qui eût dû lui valoir la reconnaissance et l'amour de ses compatriotes sauvés. Il écrivit alors: «Puisque les Moscovites se plaignent de cette auréole de gloire dont j'ai ceint leurs têtes, eh bien, je la leur ôterai!» L'histoire la leur a rendue.
Pendant trente-cinq jours, Napoléon demeura au Kremlin, environné des décombres et des débris fumants de la ville mal éteinte. On lui a reproché son inaction. Il était nécessaire cependant de laisser son armée, épuisée, affamée, se refaire et se ravitailler. Il se proposait tout d'abord d'élever un grand camp retranché, d'y passer l'hiver, de faire saler les chevaux qu'on ne pourrait nourrir, d'attendre le printemps et avec la belle saison des renforts qui permettraient d'achever la conquête.
Mais la préoccupation de l'opinion en France lui faisait écarter ce projet. «Que dirait Paris? s'écria-t-il soucieux. On ne saurait s'accoutumer à mon absence. On a besoin de me revoir!»
Le 18 octobre, il décide la retraite. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, à l'heure où le général Malet, sorti de la maison de santé, donnait ses premiers ordres et se préparait à entraîner les hommes de la 10e cohorte, une explosion formidable ébranla Moscou, en même temps que l'avant-garde franchissait la porte du sud-ouest. C'était le maréchal Mortier, qui, selon les ordres de Napoléon, faisait sauter le Kremlin évacué.
La retraite lamentable était commencée. Deux routes étaient ouvertes. Celle du sud-ouest ou de Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des ressources. Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant devant lui et sur ses côtés l'armée russe, donna l'ordre de reprendre l'ancienne route de Smolensk; autant il avait désiré, en avançant, entendre le canon russe et rencontrer l'ennemi, autant il voulait l'éviter dans la retraite et recherchait les plaines silencieuses.
La route déjà parcourue pouvait aussi tromper l'opinion et faire croire à une retraite toute volontaire et organisée.
L'heure fut tragique et douloureuse. Au général Incendie, vint s'adjoindre le général Gelée (Morosow). Le thermomètre descendit le 6 novembre à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige, comme un drap mortuaire, couvrait les régiments endormis. Beaucoup ne se réveillaient pas. Trente mille chevaux périrent dans une seule nuit. On fut obligé d'abandonner cinq cents bouches à feu.
Le général Famine, comme Neipperg et les deux autres conseillers d'Alexandre l'avaient prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats, tremblant pour la première fois, disputaient aux oiseaux de proie les débris de chevaux morts déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route parcourue.
Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces débris grelottants, faillirent surprendre et enlever Napoléon. Il dut mettre l'épée à la main.
La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire à une poignée de fuyards délabrés ce qui avait été la Grande Armée.
Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main, sombre et pourtant ne désespérant pas.
Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta la nouvelle surprenante de la conspiration de Malet. Le même courrier annonçait l'exécution de douze condamnés.
Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui montraient la précarité de son pouvoir, l'instabilité de sa dynastie. Il ne pouvait croire à cette facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires avaient oublié son fils et leurs serments.
—Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant sur Lahorie qui avait servi sous ses ordres, on ne songeait donc point à mon fils, à ma femme, aux institutions de l'Empire!
Et, se promenant à grands pas dans la cabane où lui parvenaient ces affligeantes dépêches, il murmurait:
—Triste reste de nos révolutions! Au premier mot de ma mort, sur l'ordre d'un inconnu, des officiers mènent leur régiment forcer les prisons, se saisir des premières autorités! Un concierge enferme les ministres sous ses guichets! Le préfet de la capitale, à la voix de quelques soldats, se prête à faire arranger la grande salle d'apparat pour je ne sais quelle assemblée de factieux! Tandis que l'Impératrice est là, le roi de Rome, les princes, les ministres et tous les grands pouvoirs de l'État! Un homme est-il donc tout ici? les Institutions, les serments, rien?
Puis, désapprouvant les exécutions rapides, mécontent de la précipitation apportée à ce supplice:
—Ces imbéciles de ministres! grogna-t-il, après s'être laissé prendre, ils cherchent à se rattraper auprès de moi en faisant fusiller les gens par douzaines!...
Napoléon blâma sévèrement à son retour l'archichancelier Cambacérès d'avoir si rapidement et sans l'avoir attendu fait exécuter l'arrêt qu'il eût voulu examiner.
La conspiration Malet, bien que terminée dans la plaine de Grenelle, décida Napoléon à rentrer précipitamment en France. Il ne voulait pas laisser son trône à la merci d'un nouveau coup de main. Le 5 décembre, à la nuit, il réunit Murat, le vice-roi Eugène, Berthier, Lefebvre, Davout et quelques autres compagnons d'armes, et leur fit part de sa résolution de retourner en France.
Personne ne le désapprouva. Alors il les embrassa tous les uns après les autres, comme si jamais plus il ne dût les revoir,—la lance d'un Cosaque ne pouvait-elle l'arrêter à la première verste?—et il monta en traîneau accompagné de Duroc, avec le mameluck Roustan pour seule garde. Le comte Wosorwich, placé sur le devant du traîneau, lui servait d'interprète.
Dans un autre traîneau Caulaincourt, le comte Lobau, le général Lefebvre-Desnouettes le suivaient.
Le thermomètre marquait 30 degrés Réaumur, c'est-à-dire 35 degrés centigrades au-dessous de zéro.
Après avoir échappé au froid, aux Cosaques, à tous les dangers qu'offrait cette course à travers l'Europe, Napoléon arriva le 18 décembre, dans la nuit, aux Tuileries.
L'Impératrice était couchée. Elle n'était pas prévenue.
Entendant du bruit, elle se leva, fort inquiète...
Peut-être n'était-elle pas seule?
L'Empereur, non sans difficulté, se fit ouvrir.
Il serra dans ses bras Marie-Louise, qui lui rendit fort paisiblement ses caresses.
Brusquement, se séparant de l'Impératrice, il courut à la chambre où reposait le roi de Rome.
L'enfant dormait. Au bruit il s'éveilla.
Reconnaissant son père, il tendit ses petits bras en criant joyeusement: Papa! papa!...
Napoléon enleva l'enfant hors de son lit; il le serra, l'étreignit sur sa poitrine.
Le petit roi disait en son parler enfantin:
—Papa! Papa!... As-tu battu les vilains Cosaques?
L'Empereur ne répondit rien. Il embrassait avec une joie silencieuse et farouche son fils. Alors, pressentant l'avenir tragique, entrevoyant peut-être la défaite continue succédant à la victoire perpétuelle, l'exil, les outrages, la haine et la vengeance des rois donnant pour tombeau, au père Sainte-Hélène, à l'enfant le palais de Schœnbrunn, et tombeau pire, à Marie-Louise, devenue femme Neipperg, l'alcôve du palais de Parme, c'était lui, Napoléon, qui pleurait.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
| CINQUIÈME PARTIE LE ROI DE ROME |
||
| I. | Le 20 mars | 1 |
| II. | L'agent des princes | 22 |
| III. | Napoléon au Chêne-Royal | 41 |
| IV. | Maman Quiou | 64 |
| V. | Le mariage d'Henriot | 85 |
| VI. | L'Empereur amoureux | 102 |
| VII. | Sans-Gêne embrasse Napoléon | 129 |
| VIII. | Le retour d'Henriot | 142 |
| IX. | L'amour et la haine | 153 |
| X. | En route vers l'abîme | 187 |
| XI. | La maison de santé | 223 |
| XII. | Compiègne-conspiration | 245 |
| XIII. | Marche! marche! | 261 |
| XIV. | L'Empereur est mort | 298 |
| XV. | Le portrait | 316 |
| XVI. | La féerie d'une conspiration | 344 |
| XVII. | Le café du mont Saint-Bernard | 376 |
| XVIII. | La plaine de Grenelle | 413 |
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
Au lecteur:
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| 7 | «différent» par «différents» (trois personnages différents par l'âge et par les allures). |
| 80 | «conscient» par «consciente» (avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis). |
| 136 | «vous» par «vos» (des feuilles que vos ennemis se prêtent). |
| 141 | «la» par «le» (nous monterons tranquillement dans le carrosse). |
| 154 | «god» par «God» (By God!). |
| 190 | «Pfulh» par «Pfuhl» (le général allemand Pfuhl). |
| 200 | «Pfulh» par «Pfuhl» (l'Allemand Pfuhl). |
| 216 | «s'enlizera» par «s'enlisera» (Bonaparte s'enlisera de plus en plus). |
| 231 | «affirmativememt» par «affirmativement» (Tous répondirent affirmativement.) |
| 248 | «Tayllerand» par «Talleyrand» (Fouché, Talleyrand se disaient). |
| 259 | «visisiteur» par «visiteur» (voyant son mari avec un visiteur). |
| 270 | «Wetsphalie» par «Westphalie» (Le roi de Westphalie ne voulut pas supporter). |
| 337 | «bataile» par «bataille» (le gain de la bataille de Borodino). |
| 369 | «inquétés» par «inquiétés» (furent par la suite inquiétés). |
| 378 | «'Empereur» par «l'Empereur» (rien entreprendre contre l'Empereur). |
| 408 | «peut être» par «peut-être» (défroque inutile et peut-être dangereuse). |
| 420 | Lefebvre par Lefèvre (Lefèvre, sous-lieutenant). |