The Project Gutenberg eBook of Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte

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Title: Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte

Author: Edmond De La Coste

Release date: January 13, 2010 [eBook #30949]

Language: French

Credits: E-text prepared by Hélène de Mink and the Project Gutenberg Online Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images generously made available by the Google Books Library Project (http://books.google.com/)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE, SIRE DE CORTHUY, PÈLERIN DE TERRE-SAINTE ***

 

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Note de transcription:
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ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY.

BRUXELLES.—TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT.
Rue de Schaerbeek, 12.

ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY,

PÈLERIN DE TERRE-SAINTE:

SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS,

RÉCIT HISTORIQUE,

PAR M. E. DE LA COSTE.

Ce voyage mériterait d'être publié.
(Baron J. de St-Génois, les Voyageurs Belges.)

BRUXELLES,

CHARLES MUQUARDT, ÉDITEUR,
Place Royale, 11.
MÊME MAISON A GAND ET LEIPZIG.

1855

TABLE DE MATIÈRES

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE:
ITALIE ET FLANDRE.
LES ARTEVELDE.
JÉRUSALEM.
PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.
UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.
LE BON CHEVALIER.
CHARLES LE HARDI.

DEUXIÈME PARTIE:
MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.
JACQUES III.
LE DÉPART.
LA LOMDARDIE.
GÊNES-LA-SUPERBE.
DE GÊNES A ROME.
PAUL II.
CORSE ET SARDAIGNE.

TROISIÈME PARTIE:
HUTMEN OU OTHMAN.
TUNIS.
LES TURCS.
ALEXANDRIE.
LE NIL.
LE CAIRE.
LES MAMELUKS.

QUATRIÈME PARTIE:
LA CARAVANE.
LE MONT SINAI.
LES ARABES.
JÉRUSALEM.
L'ÉMIR FAKHR-EDDIN.
L'EMBARQUEMENT.
JACQUES DE LUSIGNAN.
LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.

CINQUIÈME PARTIE:
LA GRÈCE.
NAPLES.
FLORENCE ET FERRARE.
VENISE.
LE RHIN.
ÉDOUARD IV, A BRUGES.
LA SÉPARATION.
L'AMBASSADE DE PERSE.

SIXIÈME PARTIE:
JEAN ADORNE.
UNE GRAND'MÈRE.
MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.
MARIE DE BOURGOGNE.
LE STEEN.
LE JUGEMENT.
BLANGY.
LA DERNIÈRE TRAVERSÉE.

INTRODUCTION.

Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chute de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès, Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.

Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance, semant l'effroi par ses progrès; l'Europe, liguée pour l'arrêter, cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à peine si l'on distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du joug tartare. Cependant on observe le passage d'une grande époque à une autre: le moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses armures dans les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des croisades jette ses dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance prenant place auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des caractères mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère nouvelle.

Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance, ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus attachants épisodes racontés par Walter Scott.

Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec Jaquet de Lalain, le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les appertises d'armes, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, la Syrie, la Grèce, et revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan Galéas, à Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et Caïet-Bei, le dernier roi des Maures et le dernier soudan des Mameluks, dont le règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en vue du Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége mémorable, plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A Rama, un généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il trouve dans l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive de Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance. Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi pour héros d'une nouvelle Cyropédie.

Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans son pays les plus terribles conséquences d'une réaction populaire, c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une aristocratie non moins orageuse, une fin prématurée et tragique.

Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart.

Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages, dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante obligeance d'un savant bibliographe[1], de regrettable mémoire, mit, il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme, écrit en latin par son fils[2]. Nous en avions fait des extraits pour notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui auraient été bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à traduire et à coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres renseignements, successivement recueillis, enfin à réunir les uns et les autres sous la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité, nous avons cherché à animer d'un peu de vie.

C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins, ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de mœurs, certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes, des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de patience et de succès.

L'œuvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de savants esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait jeter sa poignée de sable.

ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY.

PREMIÈRE PARTIE

I

Italie et Flandre.

Les Adorne à Gênes et à Bruges. — Antoniotto. — Obizzo et Guy de Dampierre. — Bataille des Éperons. — L'étendard déchiré. — Les comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu. — Baudouin de Fer et Baudouin à la Hache. — Les États et les Trois Membres. — Les Poorters. — Les Métiers.

Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient, dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, en odeur de principauté[3]Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique, et assiégea le roi de Thune, comme l'appelle Froissart, dans sa capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses actions l'eussent immortalisé.»

A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.

Cet Adorno, d'après d'anciens titres[4], fut en grande faveur auprès de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'Adournes ou Adorne, ne demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la retrouverons plus tard.

C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten, tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des Alpes, ni les défilés de la Calédonie.

Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans la mêlée et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains rudes et sanglantes.

Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue, leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent, n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci.

Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps. Les premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur monarchie—cette expression se rencontre dans de vieux écrits—avec l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La race forte et puissante des Baudouin de Fer et à la Hache, alla finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse, au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux états et les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des trois membres.

Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les Poorters, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique noyau de la population. Après venaient les métiers, renfermant les principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population, démocratie redoutable et principale force militaire.

Les Poorters avaient des capitaines; les métiers, leurs doyens. Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune. Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci, dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles, des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et atteignirent un rang princier.

Les trois membres s'entendaient sur la direction des affaires; nul d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres; leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés.

La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques. Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps, n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes exemples.

II

Les Artevelde.

Les tisserands. — Les deux colonnes d'or de Bruges. — Édouard III. — La loi salique et la laine anglaise. — Jacques van Artevelde. — Louis de Male. — Les Chaperons-Blancs. — Philippe van Artevelde. — Beverhout. — Massacre des Brugeois. — La cour du Ruart. — Rosebecque. — Les trois Gantois. — Flandre au Lion! — Pierre Adorne, capitaine des Brugeois. — Le bourgmestre et le doge. — Naissance d'Anselme.

Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrêter un moment à contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant ajouter, auparavant, quelques traits à l'esquisse que nous venons de tracer.

Avec des intérêts communs à toutes, les trois villes en avaient de distincts et même d'opposés, des prétentions ou des droits rivaux, gardés avec un soin jaloux. Leur industrie principale était celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrés de la fabrication, leur était exclusivement réservée. Elle enrichissait Ypres, elle dominait à Gand; à Bruges, elle était balancée par un puissant commerce. C'étaient là, selon l'expression d'un comte de Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont Æneas Sylvius, Commines et de Thou ont célébré, comme à l'envi, l'opulence et la beauté. Gand, de son côté, s'élevant parmi les méandres de l'Escaut et de la Lys, réclamait la suprématie sur la navigation intérieure.

Trente ans environ après la bataille de Mons-en-Pevèle, Édouard III revendiquait le trône des Valois. Pour se créer un point d'appui en Flandre, il arrête la sortie de la laine anglaise: c'était la ruine des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui détermina les Gantois à s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance.

Elle rencontra à Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le poignarder; à son tour, il les perçait de son épée, ou les faisait lancer, par les fenêtres, sur les piques de ses partisans. Si sa main était prompte, sa parole était éloquente, sa politique habile et hardie; ses manières parurent égales au rang auquel il s'éleva. Gouvernée, sous son influence, par les trois membres, traitant, par son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand poids dans la balance, évita les désastres d'autres insurrections, et obtint des avantages qu'elle eût vainement attendus de son comte, retenu par le lien féodal.

La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le massacra. Le comte était mort à Crécy, sous la bannière des lis. Édouard, survivant à son fils, le glorieux prince Noir, et à ses plus vaillants capitaines, dépouillé d'une partie de ses conquêtes, abandonné, pillé, à son agonie, par sa maîtresse et ses serviteurs, laissa la couronne d'Angleterre à un enfant qui ne devait point la conserver.

Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci continuaient, toutefois, à pencher pour les Anglais qu'il appelait, lui, les meurtriers de son père; mais la restitution promise de Lille, Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'héritière du comte avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde.

Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte à ses plaisirs et à ses prodigalités. Ce fut, à la cour et dans toute la Flandre, un débordement de mœurs, qui, selon les vieux chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla l'appeler. Né au château de Male, près de Bruges, affectionnant le séjour de cette cité brillante et polie, et la trouvant plus facile que Gand à concourir à ses dépenses, il irrite les Gantois par sa préférence pour la ville rivale et les pousse à bout par la concession d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et Bruges, y eût amené les blés de l'Artois, libres de droits d'étapes envers Gand.

Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent pour signe de ralliement le célèbre chaperon blanc. La Flandre et Bruges même se partagent. Les nobles se rangeaient sous la bannière de leur naturel et droiturier seigneur. A Bruges, on comptait, dans un parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers; dans l'autre, les tisserands. Serrés de près par les forces du comte, les Gantois se souviennent du nom d'Artevelde; ils placent à leur tête son fils, marié à une dame de la noble maison de Halewyn. Tiré, malgré lui, de la retraite, il parut né pour commander.

Au retour des conférences de Tournay, le Ruart[5] déclarant aux Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer dans les églises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier merci à leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher à Bruges pour le combattre; ce peuple, affamé et épuisé, abandonnant le choix à Philippe d'Artevelde lui-même; celui-ci, sortant à la tête de 5,000 braves, qui portaient chacun, brodée sur une manche, cette pieuse devise: Dieu aide! annonçant à ses compagnons, lorsqu'il leur distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent désormais attendre que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires surpris au milieu d'une fête, et pénétrant dans Bruges, sur leurs pas: changez là quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte!

Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modération des Gantois, n'en était pas moins, pour Bruges, un épouvantable désastre. Le sang des métiers hostiles aux tisserands coule par flots, mêlé au sang patricien; les sépultures manquaient aux cadavres; il fallut creuser, exprès, de grandes fosses pour les y entasser. Ce n'était point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer la domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et des murailles, marques et garants de l'indépendance communale. Bruges, ville ouverte, n'était plus un membre de Flandre, c'était la conquête de Gand.

La Flandre s'unissait, mais sous de funèbres auspices. L'Angleterre où régnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en échec. Salué du titre de père de la patrie, richement vêtu d'écarlate et tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre la tombe de son père et la sienne.

Alors, à la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une armée toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannières, au milieu desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'était le duc de Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie de France. Les Flamands auraient dû garder leurs positions et s'y retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obéir. Impuissant à contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe écrasé dans la mêlée.

Par un de ces enchaînements bizarres qui déjouent les calculs, le triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du vainqueur, devait achever de rompre le nœud féodal entre ce royaume et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire consacrer la limite que les Flamands tracèrent pendant quatre siècles, avec leur sang, de Bavichove[6] à Guinegate[7].

C'était une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male qui la devait à des armes étrangères. Pour les Brugeois, vaincus à côté des Gantois, la défaite était presque une délivrance; ils relèvent les étendards du comte sur leurs murailles mutilées. La guerre n'était point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages auxiliaires de Louis de Male, ceux-là, alliés de Gand ou croisés pour le pape Urbain contre les Clémentistes, qu'ils s'obstinent à trouver en Flandre, ravagent à l'envi cette terre glorieuse et désolée.

Parmi les capitaines qui conduisaient à la défense des murs, à peine rétablis et de nouveau menacés, l'élite de la population brugeoise, on remarque un arrière-petit-fils d'Obizzo. C'était Pierre Adorne, personnage considérable à qui Philippe le Hardi confia la surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier bourgmestre, l'année même où Antoniotto dirigeait contre Tunis une flotte commandée par son frère Raphaël et portant, outre l'armée génoise, un corps de chevaliers et d'écuyers, sous la conduite du duc de Bourbon (1388).

Parmi ces nobles pèlerins, plusieurs appartenaient à la Flandre[8]; en sorte que l'emprise n'y eut pas peu de retentissement, et l'éclat qu'elle répandait sur le nom d'Adorne était partagé par la branche flamande. Aussi tenait-elle à honneur, comme on le voit dans Sanderus, d'être ex præclara ducum Genuensium prosapia, de l'illustre maison des ducs[9] de Gênes.

Un fils de Pierre Adorne et dont le prénom était pareil, chevalier, suivant le même auteur, épousa Élisabeth Braderickx, fille du seigneur de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage que naquit Anselme, le 8 décembre 1424.

III

Jérusalem.

L'hospice et l'église. — Le Saint-Sépulcre à Bruges. — Le double voyage d'Orient. — Eugène IV. — Le luxe des vieux temps. — L'éducation des faits. — Siége de Calais. — Politique de Philippe le Bon.

Si la famille d'Anselme était évidemment de celles qui penchaient pour l'élément monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait pas d'être populaire par ses services et le noble usage quelle fit de sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'église dont nous avons parlé. Construite par l'aïeul, le père et un oncle de notre voyageur, à l'imitation de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle en retrace les parties principales. Elle est remarquable par le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanquée de deux minces tourelles, sa disposition intérieure, ses belles verrières[10], ses monuments funéraires, et surtout par la représentation du divin tombeau, que renferme l'une des tourelles.

Le père d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec le titre de chevalier du Saint-Sépulcre, plus considérable alors qu'il ne fut depuis, avait pris lui-même les dimensions du monument sacré avec une exactitude extrême: il le pensait du moins. Voilà pourtant que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrêté par un doute; on ne sait trop quel détail manquait ou laissait quelque incertitude. C'était, après tout, peu de chose; disons mieux, ce n'était presque rien. Pour Pierre Adorne c'était beaucoup trop. Son parti est aussitôt pris; il embrasse et bénit son fils, qui demandait à le suivre, et le voilà de nouveau en route pour l'Orient. Après avoir bravé une seconde fois les fatigues, les flots, les outrages des infidèles, il revient, apportant comme un pieux trophée la mesure attendue pour terminer l'ouvrage.

Ainsi le veut la tradition, et de graves témoignages la confirment; mais quand on n'y verrait qu'une de ces légendes, qu'enfante la poétique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intérêt que les contemporains prenaient à ces travaux. Ce fut vers l'an 1435 qu'ils furent achevés. Une bulle du pape Eugène IV vint mettre le sceau à la sainte entreprise, en érigeant en paroisse la Jérusalem brugeoise, qui comprenait, outre l'église, un hospice et le manoir de famille. Tel était le luxe des vieux temps: on ne craignait pas de s'entourer des misères pour les secourir, et des sérieuses images de la religion et de la mort, car cette église devait aussi servir à la sépulture des Adorne.

On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux Brugeois. Il semblait que la tombe sacrée, objet de tant de vœux, de tant de gigantesques expéditions, de tant de regrets, aperçue jusque-là dans un lointain mystérieux, fût transportée soudain dans les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints édifices apportés par la main des anges.

Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzième année, dut prendre à la publique émotion. Les constructions qui préoccupaient si vivement sa famille, leur achèvement, toutes les circonstances, en un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des événements. En même temps, les récits des voyages de son père, de ses aventures, de ses périls, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brûlait dès lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinéraire, d'un regard ferme et tenace, ces mers lointaines, tour à tour riantes ou orageuses, ces contrées habitées par des peuples si différents de ceux qu'il connaissait, ces lieux saints et célèbres, ces rochers, ces palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.

Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront toujours la principale partie de l'éducation. On ne négligea point, toutefois, d'initier Anselme à la connaissance de la langue et des lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue à cette époque. Ses progrès étaient rapides, sans qu'il montrât pourtant la précocité, plus que merveilleuse, que lui prêtent certains auteurs qui ont trop peu consulté les dates, comme nous le verrons bientôt.

Au moment où Philippe le Bon, à force de gracieuses paroles, obtenait l'aide des Flamands pour déloger de Calais les Anglais, leurs anciens alliés et naguère les siens, deux questions s'agitaient entre lui et les Brugeois: l'une était un vieux litige au sujet de l'Écluse, poste important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appelé le Franc.

Philippe songeait à l'ériger en quatrième membre; il se prêtait ainsi aux désirs de la noblesse du Franc, ajoutait un élément nouveau et plus flexible à la triade flamande, convertie en tétrarchie, et divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes dont l'éclat le rendait fier, mais qu'il cherchait à rendre plus maniables.

Telle fut la double origine d'un différend qui allait changer Bruges en un sanglant théâtre de confusion et de désordre.

IV

Philippe le Bon et les Brugeois.

Retour de Calais. — Irritation des milices brugeoises. — Elles enfoncent les portes de l'Ecluse. — Massacre de l'Écoutète. — Les larmes de Charles le Téméraire et celles d'Alexandre. — L'homme d'État précoce. — Les assemblées du peuple. — Mort des Varssenaere. — Danger de Jacques Adorne. — Jacques et Pierre Adorne bourgmestres.—Éloge de Bruges. — Entrée de Philippe le Bon. — Début d'Anselme.

Ce n'était pas sans peine qu'on avait déterminé les milices brugeoises au départ. Lorsque le duc eut été contraint de lever le siége de Calais, elles revinrent humiliées et aigries encore par le mauvais succès.

Après une expédition contre les Anglais qui dévastaient impunément le pays, elles se présentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes; puis elles rentrent dans Bruges, s'emparent des clefs de la ville, ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables décharges. L'Écoutète, officier du prince, chargé de la police, tombe égorgé. La duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le séjour de Bruges, s'éloigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. C'étaient celles d'un autre Alexandre[11], par le sang qu'il devait faire couler à son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appelé le Hardi, et les étrangers le Téméraire.

«Dans cette crise terrible,» disent quelques auteurs, «Anselme se comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du peuple sans perdre les bonnes grâces de son souverain.» Magnifique éloge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se passait de 1436 à 1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'État n'avait donc guère que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura plus tard bien assez de la politique!

Le rôle propre à son âge était celui de spectateur curieux. S'il se glissait à quelque croisée de l'un des édifices qui avaient vue sur la place, un frappant spectacle s'offrait à ses yeux. Devant la sombre masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient, plantés entre les pavés: sur l'un on distinguait le lion de Flandre; sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannière, paraissait une belle troupe: c'étaient les Poorters, avec leurs six capitaines portant, chacun, à la main, le gonfanon de leur quartier. Les métiers, partagés en huit groupes, étaient rangés, partie du même côté, partie à droite de l'étendard de Flandre et tout le long de l'entrepôt fameux[12] appelé Waterhalle. C'étaient, d'une part, les quatre métiers, ou la puissante industrie lainière les bouchers, souvent mal d'accord avec eux, accompagnés des poissonniers, le cuir, l'aiguille: de l'autre, les dix-sept métiers, le marteau, les boulangers, les courtiers, modeste dénomination sous laquelle on comprenait les représentants du commerce et de la navigation, propres à la ville. Les marchands étrangers n'avaient, naturellement, point de part à ces assemblées civiques.

A l'extrémité du côté du marché où étaient placés les quatre groupes de métiers que nous avons nommés les premiers, on voyait les arbalétriers, sous la belliqueuse enseigne du céleste chevalier saint Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient aussi leur place marquée. Une couronne de roses récompensait les premiers arrivés: une colonne mobile de trois cents hommes, à la solde de la ville, avait charge de réveiller le zèle des retardataires. Néanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la noblesse du Franc s'efforçait d'empêcher les habitants de se rendre aux sommations des Brugeois.

Tous ces rangs étaient hérissés de piques: de distance en distance, on voyait des bannières déployées, laissant, dans leurs replis, distinguer de saintes images, ou les emblèmes dorés d'un métier, qui brillaient au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur éclatante, ou couverte d'une riche étoffe.

Ainsi délibérait le peuple en différend avec son prince, l'un des plus puissants de l'époque. Si, dans ces assemblées, les nobles et les notables figuraient parmi les Poorters et s'ils exerçaient un certain ascendant d'habitude et de déférence, leur autorité faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion prenaient alors le dessus. Ce n'était donc pas seulement de la curiosité qu'éprouvait Anselme en contemplant ce spectacle: réfléchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa famille, il sentait un secret serrement de cœur qu'allaient justifier des scènes cruelles.

Deux frères Varssenaere, dont l'un était premier bourgmestre et l'autre capitaine, furent massacrés; un oncle d'Anselme, Jacques Adorne, qui exerçait également ces dernières fonctions et avait voulu se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine à un sort pareil. Les Adorne quittèrent Bruges, où il n'y avait plus pour eux de sûreté.

Philippe, après avoir cherché à se rendre maître de cette ville par un coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'être au duc lui-même, réussit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revêtus des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur père avait exercées, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui devaient l'être un jour par Anselme, comme si c'eût été une partie de l'héritage de famille.

Au retour de l'exil qu'il avait partagé avec son oncle et son père, il s'était retrouvé dans les murs de Bruges avec transport, car il aimait vivement «la si douce province de Flandre,» mais surtout sa ville natale. Il n'est parlé, dans son itinéraire, qu'avec enthousiasme de «cette illustre cité, de cette noble ville.» Tantôt, «sa beauté, son urbanité, ses agréments infinis, son opulence et son éclat, l'abondance inouïe de richesses qu'elle renferme, sont passés sous silence parce que la renommée les fait assez connaître et que l'auteur, en les vantant, serait suspect;» tantôt, c'est «la ville la plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanité dont elle est pleine.» La paix maintenant lui était rendue, paix, il est vrai, chèrement achetée; mais Bruges en recueillait du moins les fruits: avec l'ordre, la prospérité renaissait. Les navires des Osterlins[13], les grandes caraques génoises et les galères de Venise apportaient de nouveau, à l'émule de Londres et de Novogorod, les fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trésors de l'Inde.

Après plusieurs années d'absence, la cour de Bourgogne revint étaler sa magnificence à Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son entrée avec le duc d'Orléans qu'il venait de marier à une de ses nièces. Les magistrats, dans l'humble appareil réclamé par les usages du temps, pieds et tête nus, vêtus de robes noires sans ceinture, présentent, à genoux, les clefs à leur redouté seigneur, en lui demandant merci. Il hésite, ou feint d'hésiter, et semble se rendre à l'intercession de son hôte illustre. Le peuple crie noël! les fanfares éclatent; le clergé psalmodiant des hymnes, les marchands étrangers, richement vêtus de brocart ou de velours, escortent les deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerçait à Bruges formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre; l'étoffe et la couleur de la robe, des écussons portés devant les rangs par des hérauts, distinguaient les diverses contrées. Dans les rues, ce n'étaient qu'arcs de triomphe, chars ou échafauds chargés de personnages de la mythologie ou de la Bible.

Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, armés de toute pièce et sur de hautes selles de guerre, célébrèrent l'arrivée du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans, ainsi que celle du comte de Charolois, qui fit son entrée quelques jours après, avec sa femme encore enfant, fille de Charles VII. Bientôt Anselme allait lui-même signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'école de la guerre.

Il parut à dix-sept ans dans la lice. Un si précoce début, suivi bientôt de succès, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de sang-froid, de force et de souplesse, qui présente à la pensée l'image d'un cavalier de bonne mine et qui n'était point fait pour déplaire.

V

Un tournoi de l'Ours Blanc.