«Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.
«Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma mère, pauvre cœur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente fatale, qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle m'aime toujours chèrement; c'est mon cœur qui me le dit. Quand je pense à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, de ma sœur, vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère que je n'ai pas de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère aussi qu'on me pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de passer pour un Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race africaine que je m'identifie.... la race opprimée.... la race esclave.... Si je désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux degrés de plus dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les teintes blanches....
«Le désir, le vœu de mon âme, c'est de fonder une nationalité africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée, indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments: les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, alanguie; il faudra des siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose.
«Où donc aller?
«Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par l'Angleterre....
«Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être.
«Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez!
«Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'œil, avec le plus profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les mêmes, si j'eusse pris part à la querelle.
«Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes, et ne peut-il pas fonder notre nationalité?
«A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique s'étend devant nous et devant nos enfants....
«Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des végétations tropicales, braveront la durée des siècles.
«Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse partie d'une nation.... que j'aie ma voix dans les conseils d'un peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander, d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un individu ne l'a pas!
«Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si, comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses esclaves!
«Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.
«Soit!
«Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie, l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité universelles.
«J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de l'injustice, il faut que nous nous attachions plus étroitement que les autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera notre victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent africain.
«Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix! C'est à elle, dans mon cœur, que j'applique parfois ces splendides paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»
«Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas réfléchi à ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de déceptions.
«Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec un cœur dévoué à mon peuple!
«Georges Harris.»
Quelques semaines après, Georges, sa sœur, sa mère, sa femme et ses enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le monde entendra encore parler de lui!
Nous n'avons rien à dire de nos autres personnages.
Un mot pourtant sur miss Ophélia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu, que nous dédierons à Georges Shelby!
Miss Ophélia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la surprise de ce respectable corps délibérant, qu'une bouche de la Nouvelle-Angleterre appelle toujours «nos gens.» Nos gens pensèrent donc tout d'abord que c'était une addition aussi bizarre qu'inutile à leur maison, très-complétement montée. Mais les efforts de miss Ophélia pour remplir le devoir d'éducation qu'elle avait accepté avaient été couronnés d'un tel succès, que Topsy se concilia rapidement les bonnes grâces et les faveurs de la famille et de tout le voisinage. Parvenue à l'adolescence, elle demanda à être baptisée, et elle devint membre de l'Église chrétienne de sa ville. Elle montra tant d'intelligence, de zèle, d'activité et un si vif désir de faire le bien, qu'on l'envoya, en qualité de missionnaire, dans une des stations d'Afrique; et cet actif et ingénieux esprit, qui avait fait d'elle un enfant si remuant et si vif, elle l'employa, d'une façon plus utile et plus noble, à instruire les enfants de son pays.
Peut-être quelques mères seront heureuses d'apprendre que les recherches de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'était un grand jeune homme énergique; il avait réussi à s'enfuir quelques années avant sa mère. Il avait été accueilli et instruit dans le nord par des amis dévoués au malheur. Il rejoindra bientôt sa famille en Afrique.
Georges Shelby n'avait écrit qu'une seule ligne à sa mère pour lui apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le cœur de raconter la scène de mort à laquelle il avait assisté; il avait essayé plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqué. Il finissait toujours par déchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour retrouver un peu de calme.
Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour où l'on attendait l'arrivée du jeune maître.
Mme Shelby était assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidité des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche vaisselle et les cristaux à facettes.
La mère Chloé présidait à tout l'arrangement.
Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle s'attardait, avec toutes sortes de ponctualités minutieuses, autour de la table, pour avoir le prétexte de causer encore un peu avec sa maîtresse.
«Oh! là! comme il va se trouver bien! dit-elle. Là! je mets son couvert à la place qu'il aime, du côté du feu. M. Georges veut toujours une place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la meilleure théière? La petite neuve que M. Georges a achetée pour madame à la Noël.... Je vais la prendre. Madame a reçu des nouvelles de M. Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet....
—Oui, Chloé. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir aujourd'hui. Pas un mot de plus.
—Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chloé en retournant les tasses.
—Non, rien, Chloé; il dit qu'il nous apprendra tout ici.
—C'est bien là M. Georges.... il aime toujours à dire tout lui-même. C'est toujours comme ça avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment les blancs s'y prennent pour écrire tant.... comme ils font.... C'est si long et si difficile d'écrire!»
Mme Shelby sourit.
«Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnaîtra pas les enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant à la maison pour surveiller le gâteau.... Je lui ai fait un gâteau juste comme il les aime.... et la cuisson à point pour lui. Il est comme celui.... le matin.... quand il partit! Dieu! comme j'étais, moi, ce matin-là!»
Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le cœur.... Elle était tourmentée depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils.... Elle pressentait quelque malheur derrière ce voile du silence.
«Madame a les billets? dit Chloé d'un air inquiet.
—Oui, Chloé.
—C'est que je veux montrer les mêmes billets à mon pauvre homme, les mêmes que le chabricant m'a donnés.... «Chloé!» me dit-il, «je voudrais vous garder plus longtemps!—Merci! maître, lui dis-je, mais mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus longtemps....» Voilà juste ce que je lui dis.... Un très-joli homme, ce M. Jones!»
Chloé avait insisté pour que l'on gardât les billets avec lesquels on avait payé ses gages, afin de les montrer à son mari, comme preuve de ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grâce à lui faire ce petit plaisir.
«Il ne connaît pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connaît pas!... oh! voilà cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'était qu'un baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous, madame, comme il avait peur qu'elle ne tombât quand elle essayait de marcher.... pauvre cher homme!»
On entendit un bruit de roues.
«Monsieur Georges!» Et Chloé bondit vers la fenêtre.
Mme Shelby courut à la porte du vestibule; elle serra son fils dans ses bras. Chloé, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurité de la nuit.
«Pauvre mère Chloé!» dit Georges tout ému.
Et il prit la main noire entre ses deux mains.
«J'aurais donné toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est parti vers un monde meilleur.»
Mme Shelby laissa échapper un cri de douleur.
Chloé ne dit rien.
On entra dans la salle à manger.
L'argent de Chloé était encore sur la table.
«Là! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit à sa maîtresse d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et tué sur ces vieilles plantations!»
Chloé se retourna et sortit fièrement de la chambre.... Mme Shelby la suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit à côté d'elle.
«Ma pauvre bonne Chloé!»
Chloé appuya sa tête sur l'épaule de sa maîtresse, et sanglota.
«Oh! madame excusez-moi! mon cœur se brise.... voilà tout!
—Je comprends, Chloé, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes. Je ne puis vous consoler.... Jésus le peut: il guérit le cœur malade, il ferme les blessures....»
Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurèrent tous ensemble.
Enfin, Georges s'assit auprès de l'affligée et, avec une éloquence pleine de simplicité, il lui dépeignit cette scène de mort, glorieuse comme un triomphe, et répéta les paroles d'amour et de tendresse de son dernier message.
Un mois après, tous les esclaves de l'habitation Shelby étaient réunis dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune maître.
Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paraître avec une liasse de papiers! c'étaient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous successivement et les leur présenta à chacun: c'étaient des larmes, des sanglots et des acclamations!
Beaucoup cependant le supplièrent de ne pas les renvoyer; ils se pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses billets.
«Nous n'avons pas besoin d'être plus libres que nous le sommes; nous ne voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le reste....
—Mes bons amis, dit Georges, dès qu'il put obtenir un instant de silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut autant de mains que par le passé; mais, hommes et femmes, vous êtes tous libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, après tout, peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas être saisis et vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra peut-être un peu de temps pour cela.... à user de vos droits d'hommes libres. J'espère que vous serez bons et tout disposés à apprendre. Dieu me donne la confiance que moi, de mon côté, je serai fidèle à la mission que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la liberté!»
Un vieux nègre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle, se leva, étendit ses mains tremblantes et s'écria: «Remercions le Seigneur!» Tous s'agenouillèrent. Jamais Te Deum plus touchant, plus sincèrement parti du cœur ne s'élança vers le ciel: il n'avait pas, il est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un cœur honnête!
Un autre se leva à son tour et entonna une hymne méthodiste, dont le refrain était:
«Encore un mot, dit Georges en mettant un terme à toutes ces félicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon père Tom?»
Il leur fit alors un récit rapide de sa mort, et leur redit les adieux dont il s'était chargé pour tous les habitants de la ferme.
Il ajouta:
«C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai résolu devant Dieu que je ne posséderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de l'affranchir.... et que personne, à cause de moi, ne courrait le risque d'être arraché à son foyer, à sa famille, pour aller mourir, comme il est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous vous réjouirez d'être libres, songez que votre liberté, vous la devez à cette pauvre bonne âme, et payez votre dette en tendresse à sa femme et à ses enfants.... Pensez à votre liberté chaque fois que vous verrez la case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a laissé, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honnêtes, fidèles et chrétiens.»
On a souvent demandé à l'auteur si cette histoire était réelle. A des questions venues de divers pays, nous devons faire une réponse générale.
Tous les épisodes qui composent ce récit sont de la plus sévère authenticité. L'auteur en a été le témoin ou il les tient de ses amis personnels. Les caractères sont des portraits d'après nature. La plupart des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont été prononcées par elles; c'est une fidélité textuelle.
Élisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique; l'incorruptible fidélité, la piété de Tom ont plus d'un modèle. Quelques-unes des scènes les plus romanesques et les plus tragiques de ce livre ont un pendant dans les réalités les plus positives.
Rien de plus connu que le fait de cette mère traversant l'Ohio sur la glace. Un frère de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la Nouvelle-Orléans, lui a conté l'histoire de la mère Prue, et lui a fait connaître le type de Legree: ce frère, après une visite à la plantation, écrivait:
«Il m'a fait tâter son poing, qui était comme un marteau de forgeron, en me disant qu'il s'était endurci à force d'assommer les nègres. Quand je quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de l'antre d'un ogre!»
Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux exemples; des témoins vivants sont là pour attester le récit! Si l'on veut bien se rappeler que dans les États du sud c'est un principe de jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut déposer en justice contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans bien des cas, un maître en qui les passions dominent l'intérêt même, et un esclave qui possède assez de vertus et de courage pour lui résister. Eh bien! aujourd'hui la modération du maître est la seule sauvegarde de l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent à sa connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-même!
«Ces choses-là, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas l'usage!»
Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient à un maître de torturer quelquefois.... et jusqu'à ce que mort s'ensuive, les ouvriers qu'il a chez lui, aurait-on le même calme et dirait-on encore:
«Ces choses-là peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas l'usage!»
C'est là une injustice inhérente au système de l'esclavage; sans l'esclavage elle n'existerait pas!
Les incidents qui ont suivi la capture du navire la Perle ont donné assez de notoriété à la vente publique et scandaleuse de quelques belles jeunes filles, quarteronnes ou mulâtresses. Laissons parler l'honorable M. Horace Mann, un des avocats des défendeurs:
«Au nombre des soixante-six personnes qui tentèrent en 1848 de s'échapper du district de Colomba sur le schooner la Perle, il y avait plusieurs belles jeunes filles, douées de ces charmes particuliers de forme et de visage, que prisent tant les amateurs.
«Une d'elles était Élisabeth Russell.
«Elle tomba bientôt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut destinée au marché de la Nouvelle-Orléans. Ceux qui la virent sentirent leur cœur touché de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour la racheter; pour quelques-uns, c'était offrir tout ce qu'ils avaient.... mais le damné marchand fut inexorable, on l'envoya à la Nouvelle-Orléans. Dieu eut pitié d'elle, elle mourut en chemin.
«Il y avait encore deux jeunes filles nommées Edmundson. Comme on allait les envoyer au marché, leur sœur aînée vint à l'étal, pour supplier ce misérable, au nom de Dieu, d'épargner ses victimes.... il se moqua de ses prières, et répondit qu'elles auraient de belles robes et de belles parures.
«Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans l'autre!»
«Elles furent envoyées à la Nouvelle-Orléans.... Il est vrai que quelque temps après elles furent rachetées à grand prix.»
Peut-on maintenant se récrier à propos de l'histoire d'Emmeline et de Cassy?
La justice nous ordonne aussi de reconnaître que l'on rencontre parfois de nobles et généreuses âmes, comme celle de Saint-Clare.
L'anecdote suivante le prouvera.
Il y a quelques années, un jeune homme du sud était à Cincinnati, avec un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait été à son service personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa liberté, et s'enfuit chez un quaker dont la réputation était faite depuis longtemps. Le maître entra dans une violente colère.... il avait toujours traité son esclave avec tant de bonté, il avait une telle confiance en lui, qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager à fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais comme, après tout, c'était un homme d'une rare candeur, il se calma bientôt et céda aux représentations de son hôte. Il y avait un côté de la question qu'il n'avait encore jamais envisagé. Il dit au quaker que, si son esclave lui disait à sa face qu'il voulait être libre, il s'engageait à l'affranchir.
On arrangea une entrevue entre le maître et l'esclave; le jeune homme demanda à Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre.
«Non, maître; vous avez toujours été bon pour moi.
—Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter?
—Mon maître peut mourir.... et alors, qui m'achèterait? J'aime mieux être libre!»
Le jeune homme réfléchit un instant, puis, tout à coup:
«Nathan, dit-il, je crois qu'à votre place je penserais comme vous. Vous êtes libre.»
Il régularisa au même instant l'affranchissement, et déposa une somme entre les mains du quaker pour aider le jeune homme à ses débuts dans la vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection et de bonté. Cette lettre, nous l'avons lue.
L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher?
Pendant de longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris, avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une réalité vivante. Il a essayé de montrer tout: le pire et le meilleur. Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects favorables.... Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères cachés sous l'ombre fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du sud! hommes et femmes au cœur noble et généreux, dont la vertu et la magnanimité ont grandi en même temps que grandissaient vos épreuves, c'est à vous que nous ferons appel!...
Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse? Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la majorité?
La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la traite des esclaves.
Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra dire tous les cœurs qu'elle a brisés?
Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles, par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense. Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre de la croix du Christ?
Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au cœur vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves et généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio ou des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines, dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre, encourager, ou seulement passer sous silence?
Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude.
Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans ce cas-là, que le sud soit seul coupable?
Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous avez autre chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se fait parmi vous!
Quelle est l'autorité d'un individu? C'est à quoi tout individu peut répondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel il reconnaîtra s'il pense bien.... Chaque être humain est en quelque sorte environné d'une atmosphère de sympathique influence. L'homme qui a des sentiments justes et droits sur les grands intérêts de l'humanité est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie avec les sympathies du Christ? Ont-elles été au contraire corrompues et perverties par les sophismes du monde?
Chrétiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez prier! Croyez-vous à la prière? N'est-elle pour vous qu'une tradition vague des temps apostoliques? Vous priez pour les païens du dehors, priez pour les païens du dedans. Priez pour ces malheureux chrétiens dont toute la chance d'amélioration religieuse se borne à un accident de commerce! pour qui toute adhésion aux principes du Christ est souvent une impossibilité, s'ils n'ont reçu d'en haut le courage et la grâce du martyre....
Vous pouvez plus encore!
Sur les rivages de nos libres États on voit aborder, pauvres, errants, sans toit et misérables, des débris de familles, hommes et femmes, échappés par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils savent peu de chose! leur moralité doute et chancelle.... C'est le résultat d'un système qui confond tous les principes du christianisme et de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils viennent chercher l'éducation, le christianisme!
O chrétiens! que devez-vous à ces infortunés?
Chaque chrétien d'Amérique doit s'efforcer de réparer les torts que la nation américaine a causés aux enfants de l'Afrique! Les portes des églises et des écoles se fermeront-elles devant eux? Les États se lèveront-ils pour les chasser loin d'eux? L'Église du Christ écoutera-t-elle en silence le sarcasme qu'on lance contre eux? Se détournera-t-elle sans pitié de ces mains tendues vers elle? Encouragera-t-elle, en se taisant, la cruauté qui voudrait les chasser de nos frontières? S'il en doit être ainsi, ce sera là un lamentable spectacle! S'il en doit être ainsi, ce pays aura raison de trembler, quand il se rappellera que le destin est dans la main de celui qui est plein de pitié et de compassion tendre!
Mais, direz-vous, nous n'avons pas besoin d'eux ici, qu'ils aillent en Afrique!
Que Dieu ait daigné leur préparer un refuge en Afrique, c'est là, je le reconnais, un fait immense! Mais ce n'est pas une raison pour que l'Église du Christ rejette sur une race étrangère la tâche que son caractère lui impose.
Remplir Libéria d'une race inexpérimentée, à demi barbare, qui vient d'échapper aux chaînes de l'esclavage, ce serait prolonger pour des siècles les luttes et les conflits qui suivent toujours l'inexpérience des entreprises nouvelles. Que l'Église du nord reçoive ces infortunés, selon les intentions du Christ; qu'ils puissent profiter des avantages d'une éducation chrétienne, jusqu'à ce qu'eux-mêmes aient cueilli les fruits de la maturité intellectuelle et morale.... et alors vous les aiderez à gagner les rivages de leur Afrique, où ils mettront en pratique les leçons reçues chez vous!
Il y a dans le nord une société trop peu nombreuse, hélas! qui a fait cela.... et ce pays a déjà pu voir des hommes, jadis esclaves, qui ont rapidement acquis l'instruction, la fortune et la réputation. Ils ont fait preuve d'un talent qui, eu égard aux circonstances, était vraiment remarquable.... ils ont également, pour le rachat et la délivrance de leurs frères encore esclaves, donné des preuves éclatantes d'affection, de tendresse, de dévouement et d'héroïsme.
Nous avons vécu plusieurs années sur la limite frontière des États où règne encore l'esclavage. Nous avons eu l'occasion de faire de nombreuses observations sur des hommes qui avaient été précédemment esclaves. Nous en avons eu pour domestiques; souvent, à défaut d'autre école, ils ont reçu nos leçons, mêlés à nos enfants, à l'école de la famille. Le témoignage des missionnaires du Canada est venu encore renforcer notre expérience. Il y a tout à espérer de l'intelligence de cette race.
Le plus vif désir de l'esclave émancipé, c'est d'acquérir de l'instruction; ils feront tout, ils donneront tout, pour que leurs enfants soient instruits; ils sont intelligents et apprennent vite. On nous le dit et nous l'avons vu; on en a des preuves plus convaincantes encore dans les résultats que nous offrent les écoles fondées pour eux dans le Canada.
Nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs les résultats suivants, qui nous sont fournis par C. E. Stowe, alors professeur au séminaire de Lane, dans l'Ohio, aujourd'hui résidant à Cincinnati: ils montreront tout ce dont la race est capable, même quand elle n'a pour elle aucune sorte d'encouragement et d'appui.
Nous ne donnons que les initiales. Tous ces individus demeurant maintenant à Cincinnati.
B..., fabricant de meubles, depuis vingt ans dans cette ville, possède dix mille dollars, prix de son travail; anabaptiste.
C..., nègre pur sang, volé en Afrique; vendu à la Nouvelle-Orléans; libre depuis quinze ans. S'est racheté pour six cents dollars; fermier. Plusieurs fermes dans l'Indiana; presbytérien. Possède de quinze à vingt mille dollars, prix de son travail.
K..., nègre pur sang, marchand, riche de trente mille dollars, âgé de quarante ans: libre depuis six ans. S'est racheté pour dix-huit cents dollars, lui et sa famille; anabaptiste. A reçu de son maître un legs qu'il a augmenté.
G..., également noir, barbier et garçon d'hôtel. Vient du Kentucky: libre depuis dix-neuf ans. A payé trois mille dollars pour lui et sa famille; en possède maintenant vingt mille. Diacre de l'église anabaptiste.
C. D..., nègre trois quarts, blanchisseur; du Kentucky: libre depuis neuf ans; s'est racheté pour quinze cents dollars, lui et les siens, vient de mourir à l'âge de soixante ans; fortune, six mille dollars.
M. Stowe ajoute: «J'ai eu des relations personnelles avec tous ces individus, à l'exception de G. Je suis donc parfaitement certain des détails que je donne.»
L'auteur se rappelle encore une femme de couleur, avancée en âge, qui était blanchisseuse dans la famille de son père. La fille de cette femme, d'une activité et d'une intelligence remarquables, à force de travail, de privations, d'économie, de dévouement infatigable, mit de côté deux cents dollars pour racheter son mari. Elle les portait, au fur et à mesure de son gain, chez le maître de l'esclave: elle mourut; il manquait encore cent dollars.... le maître ne rendit rien!
Ce ne sont là que des exemples choisis entre mille, pour prouver à quel point les esclaves rachetés se montrent patients, honnêtes, énergiques et dévoués.
Et, qu'on ne l'oublie pas, pour arriver à la conquête d'une certaine fortune et d'une position sociale, ils ont eu à lutter contre tous les obstacles et contre tous les découragements! L'homme de couleur, d'après la loi de l'Ohio, ne peut pas voter; jusqu'à ces dernières années, il ne pouvait non plus déposer en justice dans une affaire contre un blanc.
Ces exemples ne sont pas renfermés dans les limites de l'Ohio.
Dans tous les États de l'Union, nous voyons des hommes échappés d'hier au lien de l'esclavage, et qui, en se donnant eux-mêmes une solide éducation, se sont élevés à des positions sociales éminentes.... Pennington dans le clergé, Douglas et Ward parmi les éditeurs, en sont des exemples bien connus.
Si cette race persécutée et mise par nous dans une position d'infériorité a néanmoins tant fait, combien n'eût-elle pas fait davantage, si l'Église du Christ eût agi envers elle dans l'esprit du Christ?
Aujourd'hui l'on voit les nations trembler et chanceler! Une influence secrète et puissante les élève et les abaisse, comme fait la terre dans ses ébranlements. L'Amérique est-elle en sûreté? Les peuples qui portent dans leur sein de grandes injustices irréparées portent en même temps les éléments de ce tremblement de terre du monde moral.
Que veut donc cette agitation universelle du globe? Que veulent donc ces murmures inarticulés de toutes les langues? On les devine. Ils veulent la revendication de la liberté et de l'égalité.
O Église du Christ! comprends donc le signe des temps! ce pouvoir nouveau, n'est-ce pas l'esprit de celui dont le royaume est encore à venir, et dont la volonté doit être faite sur la terre comme aux cieux?
Mais qui pourra donc habiter le jour de son apparition? «Car ce jour brûlera comme une fournaise, et il apparaîtra, irrécusable témoin, contre ceux qui volent le salaire des pauvres, qui dépouillent l'orphelin et la veuve et qui violent les droits de l'étranger, et il mettra en pièces l'oppresseur.»
Ah! ces terribles paroles ne sont-elles point adressées à la nation qui porte dans son sein une si grande injustice? Chrétiens! chaque fois que vous priez pour l'avènement du royaume du Christ, pouvez-vous oublier les menaçantes prophéties qui l'accompagnent? Redoutable association! le jour des vengeances dans l'année de la Rédemption!
Et cependant, un jour de grâce nous est accordé. Le nord comme le sud a
été coupable devant Dieu, et l'Église du Christ a un terrible compte à
rendre! Ce n'est pas en se réunissant pour protéger l'injustice et la
cruauté, et en mettant en commun leur capital de péchés, que les États
de l'Union américaine parviendront à se sauver: ils se sauveront par le
repentir, par la justice, par la pitié. La loi éternelle de la pesanteur
qui précipite la meule de moulin au fond de l'Océan n'est pas plus
certaine que cette loi, éternelle aussi, qui veut que l'injustice et la
cruauté fassent descendre sur les nations la colère du Dieu
tout-puissant!
FIN.
| Pages | |
| Préface | I |
| Chapitre I.—Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain | 1 |
| Chap. II.—La mère | 11 |
| Chap. III.—Époux et père | 14 |
| Chap. IV.—Une soirée dans la case de l'oncle Tom | 19 |
| Chap. V.—Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change de propriétaire | 30 |
| Chap. VI.—Découvertes | 38 |
| Chap. VII.—Les angoisses d'une mère | 47 |
| Chap. VIII.—Les chasseurs d'hommes | 59 |
| Chap. IX.—Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme | 74 |
| Chap. X.—Livraison de la marchandise | 90 |
| Chap. XI. | 100 |
| Chap. XII.—Un commerce permis par la loi | 113 |
| Chap. XIII.—Chez les quakers | 130 |
| Chap. XIV.—Évangéline | 139 |
| Chap. XV.—Le nouveau maître de Tom | 148 |
| Chap. XVI.—La maîtresse de Tom et ses opinions | 163 |
| Chap. XVII.—Comment se défend un homme libre | 180 |
| Chap. XVIII.—Expériences et opinions de miss Ophélia | 196 |
| Chap. XIX.—Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia | 211 |
| Chap. XX.—Topsy | 230 |
| Chap. XXI.—Le Kentucky | 244 |
| Chap. XXII.—L'arbre se flétrit.—La fleur se fane | 249 |
| Chap. XXIII.—Henrique | 256 |
| Chap. XXIV.—Sinistres présages | 264 |
| Chap. XXV.—La petite Évangéline | 270 |
| Chap. XXVI.—La mort | 275 |
| Chap. XXVII.—La fin de tout ce qui est terrestre | 288 |
| Chap. XXVIII.—Réunion | 296 |
| Chap. XXIX.—Les abandonnés | 310 |
| Chap. XXX.—Un magasin d'esclaves | 317 |
| Chap. XXXI.—La traversée | 327 |
| Chap. XXXII.—Lieux sombres | 333 |
| Chap. XXXIII.—Cassy | 342 |
| Chap. XXXIV.—Histoire de la quarteronne | 349 |
| Chap. XXXV.—Les gages de tendresse | 359 |
| Chap. XXXVI.—Emmeline et Cassy | 366 |
| Chap. XXXVII.—Liberté | 373 |
| Chap. XXXVIII.—La victoire | 379 |
| Chap. XXXIX.—Le stratagème | 389 |
| Chap. XL.—Le martyr | 399 |
| Chap. XLI.—Le jeune maître | 406 |
| Chap. XLII.—Une histoire de revenants véritable | 412 |
| Chap. XLIII.—Résultats | 418 |
| Chap. XLIV.—Le libérateur | 426 |
| Chap. XLV.—Quelques remarques pour conclure | 430 |
Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.